Hollywood face au nazisme, 1933-1939 : un article de Michel Ciment

Dans Positif (n° 646) du mois de décembre, Michel Ciment, directeur de la revue, consacre un excellent article sur les rapports entre l'industrie hollywoodienne et l'Allemagne nazie. Or, s'il me semble utile de vous en rendre compte, c'est parce que j'ai cru nécessaire d'évoquer cette période, à travers deux films de Frank Borzage, Three Comrades (1938) et The Mortal Storm (1940). 

Michel Ciment éclaire son analyse, à partir de deux ouvrages anglo-saxons de référence : Hollywood and Hitler 1933-1939, Columbia University Press, 2013 de Thomas Doherty et The Collaboration, Hollywood's Pact with Hitler de Ben Urwand, publié chez The Belknap Press of Harvard University Press, Cambridge Masachussets, London, 2013. Le sujet demeure méconnu, voire tabou. Et c'est pourquoi, ces deux livres - hélas disponibles en anglais seulement - sont infiniment précieux. 

Michel Ciment rappelle, à juste raison, que les Etats-Unis ne sont pas uniquement d'origine anglaise et que le saxon est d'importance quasi équivalente. La part de la culture germanique est loin d'être négligeable. Et, de citer la forte présence d'émigrants allemands dans les grandes cités du Middle West. Côté cinéma, avant l'accession d'Hitler au pouvoir, les films allemands constituaient la deuxième part la plus significative  - loin cependant des recettes générées par le seul Hollywood - du marché américain. En 1932, soixante-sept des cent quarante et un films importés étaient produits en Allemagne, davantage que les films anglais. D'un autre côté, les films américains étaient particulièrement prisés en Allemagne et l'arrivée au pouvoir des nationaux-socialistes ne ralentit pas d'emblée cet engouement. Hitler lui-même affectionnait certains films hollywoodiens et s'en faisait projeter régulièrement. Comme tous les dictateurs, il accordait au cinéma une importance déterminante. Son ministre de la propagande, Joseph Goebbels, partageait cette passion. Dans son "Journal", Goebbels écrivait, par exemple : "It Happened One Night (Frank Capra, 1934) est un film drôle, vivant, dont nous pouvons beaucoup apprendre. Les Américains sont si naturels. Très supérieurs à nous... " De San Francisco de Willard S. Van Dyke (1937), il dit encore : "un film merveilleusement joué, mis en scène et produit. Stärker als Paragraphen, un ratage allemand national-socialiste. Absolument atroce." Les dirigeants fascistes, lucides - Benito Mussolini en Italie s'en plaignait aussi amèrement -, admettaient que leur cinéma de propagande n'était pas au niveau pour convaincre pleinement le public. La force du cinéma américain, selon Goebbels, était sa capacité à faire passer des idées sous le masque du divertissement et de la décontraction. Michel Ciment note que "Gabriel Over the White House (Gregory La Cava, 1933), sorti à Berlin en 1934, tint l'affiche quatre semaines en exclusivité. On y vantait un président, supprimant la Chambre des représentants et s'octroyant les pleins pouvoirs, afin de résoudre les problèmes de l'époque : chômage, gangstérisme et prolifération des armes. Hollywood était donc en avance : le premier film ouvertement fasciste fut produit par les studios hollywoodiens ! D'autres réalisations américaines furent louées par les dirigeants nazis : ainsi de Our Daily Bread du grand King Vidor, en 1934 également. Pour le chef de production de la UFA (la principale compagnie allemande), ce film paraissait avoir "été réalisé sur les instructions directes du Ministère de la propagande. S'il avait été tourné en Allemagne, il aurait eu un Prix d'Etat." Bien sûr, il y eut aussi des films américains vilipendés et détestés par les officiels nazis. Avant même leur accession au pouvoir, le 5 décembre 1930, les SA organisent une émeute à Berlin pour empêcher la diffusion d' A l'Ouest rien de nouveau d'après le roman d'Erich Maria Remarque et qui sera effectivement interdit six jours plus tard. C'est à ce moment-là que Carl Laemmle, patron de la Universal, accepte d'effectuer des coupures. "Ce fut le premier pas dans un engrenage (le Zusammenarbeit, le travail en commun) qui vit les nababs de Hollywood, pendant toute la décennie, collaborer avec les autorités nazies pour leur permettre de vendre leurs films", écrit Michel Ciment. Source supplémentaire d'étonnement, les principaux nababs - Darryl Zanuck de la Twentieth Century, excepté - sont d'origine juive. Je vous les cite, au cas où vous les auriez oubliés : William Fox, Louis B. Mayer, Adolf Zukor (Paramount), Harry Cohn (Columbia), Carl Laemmle, Jack et Harry Warner...

En réalité, le problème est toujours le même : les grandes compagnies jugeaient que leurs affaires primaient avant les principes démocratiques. Bien plus, elles crurent que leurs ventes grimperaient avec l'arrivée des nationaux-socialistes au pouvoir. Elles persistèrent à conserver un pied dans le marché allemand. Trois d'entre elles eurent, jusqu'à l'entrée en guerre des Etats-Unis, un bureau à Berlin : Paramount, 20 th Century, MGM.. En 1939, MGM publiait un communiqué libellé ainsi : "Nous continuerons à produire des films sans tenir compte de la politique et avec une seule idée en tête : le divertissement et le box-office." Will Hayes, le représentant officiel de l'industrie cinématographique américaine, alla jusqu'à déclarer : "Il n'y aura pas de films de la haine (c'est-à-dire anti-allemands). Notre but premier est le divertissement." En outre, fait plus grave, les compagnies américaines appliquèrent en Allemagne la politique raciale des autorités nazies : on licencia la plupart des employés et responsables juifs. Le 9 mai 1933, Variety titra : "Les entreprises américaines cèdent aux nazis sur le problème de la race." Alors que la presse mettait l'accent sur la persécution des Juifs en Allemagne, les studios persistèrent, au cours des années 1930, à ne faire, dans leurs productions, aucune allusion au mot juif ou au mot nazi. On considérait alors que les prises de position anti-hitlériennes risquaient de porter préjudice aux intérêts économiques américains et qu'elles ne serviraient pas non plus la cause de ceux qu'elles auraient prétendu défendre. Mais, alors que le Pacte germano-soviétique venait d'être rompu (opération Barbarossa, 22 juin 1941), les studios américains commencèrent à amorcer un virage plus clairement anti-nazi. Coïncidence ? A vous de conclure.

Le 17 décembre 2014,

S. M. 

 

Voir articles Three Comrades et The Mortal StormBoîte à films.