Trois camarades (Three Comrades) : les ailes de l'amour

 


 

Dans le cadre de la collection Ecrivains à Hollywood (Les Trésors Warner), et sous les auspices de Florence Colombani, j'ai retenu Three Comrades (1938) de l'immense Frank Borzage (1894-1962) que, grâce à l'excellente étude d'Hervé Dumont (Frank Borzage, un romantique à Hollywood, Institut Lumière/Actes Sud, 2013), nous avons pu réévaluer avec plus de profondeur et de justesse. Signalons également la diffusion en DVD des premiers grands chefs-d'oeuvre du réalisateur : L'Heure suprême/Seventh Heaven (1927), Street Angel (1928), La Femme au corbeau/The River (1929) et L'Idole/Lucky Star (1929). 

S'agissant de Three Comrades, il s'agit d'une perle et il faut en louer la réédition. Précisons d'emblée que le film est le deuxième d'une trilogie allemande qu'il est intéressant de connaître dans son ensemble. Effectivement, dès 1934, avec Et demain ?/Little Man, What Now ?, adapté du roman d'Hans Fallada (1893-1947), Kleiner Mann, was nun ?, publié à Berlin en 1932, Borzage livre une description très sombre de la République de Weimar. The Mortal Storm/La Tempête qui tue (1940) est, quant à lui, le premier film hollywoodien dénonçant ouvertement l'avènement du nazisme. Entre ces deux films remarquables, s'insère donc Three Comrades. On constate combien Borzage - qui n'était pourtant pas un cinéaste politique - aura, à sa manière, contribué à faire découvrir aux Etats-Unis le phénomène national-socialiste depuis les origines jusqu'à son instrumentalisation. Le fait mérite d'être souligné. Même s'il faut rappeler - ce film date de 1944 cependant - l'excellent None Shall Escape d'André De Toth. 

L'élaboration de Three Comrades est extrêmement complexe. Et Florence Colombani le note opportunément. A l'origine, il y a le roman d'un grand écrivain allemand antimilitariste et antifasciste, Erich Maria Remarque, auquel le cinéma a déjà fait appel : A l'Ouest, rien de nouveau a suscité un film retentissant sur la Guerre 1914-18, réalisé par Lewis Milestone en 1930. C'est sur le plateau de History Is Made at Night/Le Destin se joue la nuit (1937) que, grâce à Charles Boyer, Borzage découvre Remarque et lit son Drei Kameraden. Le roman évoque l'amitié indestructible de trois rescapés des tranchées et leur difficile retour à la vie civile dans une Allemagne en proie à de sérieuses convulsions politiques et sociales. Elément non moins important : l'amour que les trois hommes portent à une femme atteinte de phtisie. Le film sera produit par un futur réalisateur et déjà scénariste de grand talent : Joseph Leo Mankiewicz. Toutefois, ce qu'il faut surtout faire remarquer, c'est la présence au scénario du plus grand romancier américain, j'ai nommé Francis Scott Fitzgerald, auteur, entre autres, de The Great Gatsby et Tender Is the Night. D'autant que, en dix-huit mois passés à la MGM, c'est le seul film au générique duquel on trouve son nom. En réalité, Francis Scott a beau merveilleusement écrire, il n'a rien d'un bon scénariste : la dimension cinématographique lui échappe totalement. Billy Wilder dira, à son sujet : "un grand sculpteur qu'on avait engagé pour faire le plombier." Et du reste, compte tenu d'un grand nombre de pressions politiques également, l'empreinte de Scott Fitzgerald dans Three Comrades sera vraiment réduite ; les deux tiers du script seront réécrits par Mankiewicz et trois autres collaborateurs  non crédités au générique, et ce, au prix de sept moutures successives. Pourquoi avoir donc choisi, originellement, l'auteur de Gatsby ? Hervé Dumont écrit ceci : "Mankiewicz se tourne vers Scott Fitzgerald, car qui mieux que lui ne saurait capter le désenchantement de la génération perdue de l'après-guerre et cerner le personnage éthéré de Patricia (Margaret Sullavan présente dans les trois volets de la trilogie) ? Il n'empêche, Mankiewicz finira par affirmer : "C'étaient des dialogues très littéraires, des dialogues de roman qui n'avaient aucune qualité requise pour des dialogues de cinéma." En outre, ses caractérisations surabondent en détails parfaitement superflus alors "qu'une caméra inventive pourrait les transmettre avec autant d'impact." (H. Dumont). 

Ce qu'il ne faut pas oublier, néanmoins, ce sont les raisons politiques qui ont forcément pesé sur l'écriture du scénario. La Hays Office a recommandé de déplacer l'action du film de la période contemporaine à quelques années après la Première Guerre mondiale. Trois camarades se déroule en 1921, bien avant l'arrivée d'Hitler au pouvoir. Les références historiques et politiques précises sont ainsi supprimées, ce qui n'empêche pas que l'on puisse reconnaître les traits de l'Allemagne d'après 1933. En fait, depuis l'automne 1936, le consul d'Allemagne menace à trois reprises Joseph I. Breen  (Production Code Administration) : "Il est presque certain qu'un film basé sur cette histoire provoquera d'énormes protestations de la part des Allemands [...] et il sera sûrment banni en Allemagne et en Italie", avertit celui-ci. Deux ans plus tard, The Mortal Storm entraînera l'interdiction de tous les films MGM en Allemagne par Goebbels, ministre de la propagande. 

Quoi qu'il en soit, les connaisseurs de Borzage ne s'y tromperont pas : le film lui appartient bien. Même s'il ne faut pas sous-estimer la sensibilité spécifique de Scott Fitzgerald. Et, d'évidence, les apports respectifs de l'un et de l'autre sont bien réels et ne figurent pas dans Remarque. D'évidence aussi, le réalisme n'est pas le penchant de Borzage qui met plutôt en avant  la célébration de l'amour et de l'amitié,  ceux-ci s'émancipant des contextes extérieurs les plus défavorables -  dépression économique et crise politique comprises. La caméra de Joseph Ruttenberg entoure, par ailleurs, en un halo de paradis, le groupe des trois amis-mousquetaires (Robert Taylor/Erich - Franchot Tone/Otto - Robert Young/Gottfried dans la scène de l'automobile roulant à vive allure, par exemple), bientôt rejoints par l'idéale compagne (Margaret Sullavan/Patricia). La topographie du film démontre, preuve en est, le besoin d'inscrire une destinée dans des lois universelles, sans la démarquer, pour autant, d'un contexte particulier. Borzage ne nous fait pas oublier le pays où se déroule cette histoire, mais il évite soigneusement une localisation trop précise. Par souci de ne point banaliser l'ensemble, d'en conserver la magie essentielle, celle des premiers grands films muets dont Borzage fut un des initiateurs. Ainsi, les distances géographiques s'effacent à l'écran : nous sommes autant à la  mer (la Baltique), en ville ou à la montagne. Les procédés de split-sreen utilisés, à deux reprises, lors de communications téléphoniques sont, bien entendu, marqués par l'aspiration à éloigner autant qu'à rapprocher les amants (Robert Taylor et Margaret Sullavan) : l'hymen franchit les frontières spatio-temporelles. On a, évidemment, quelques charges verbales contre le totalitarisme : Gottfried, le plus politisé, énonçant, lorsqu'ils ouvrent un garage : "Il y a tant à réparer en Allemagne, des âmes, des consciences, des coeurs brisés par milliers.", ou, plus tard, affrontant l'affairiste Breuer clamant : "Trop de gens pensent qu'ils ont droit à une opinion. L'Allemagne a besoin d'ordre et de discipline." Mais, Borzage ne privilégie guère le discours politique, lui préférant la description d'un univers gouverné par l'amour. Chez lui, comme dans son oeuvre toute entière, "l'amour est sanctifié, sanctuarisé, insensible au monde extérieur." (M. Henry Wilson). Il annihile les malheurs et surmonte les obstacles. 

Faut-il parler, ici, à propos de la mort de Gottfried puis de Patricia de "culte de la mort comme échappatoire à d'insolubles problèmes sociaux" ? (J.-L. Bourget). Ou l'amour n'est-il pas consacré par la mort ? Les séquences terminales - admirables - peuvent s'envisager ainsi. Patricia/M. Sullavan (quelle comédienne !), filmée d'abord en plongée, se soulevant de son lit pour avancer vers la fenêtre et retomber de biais sur le balcon ; dehors, la neige confère au tableau une dimension irréelle. Erich, accouru vers elle, écoute les derniers mots prononcés par son aimée : "C'est bien que je meure, chéri, ce n'est pas difficile, je suis si pleine d'amour..." L'économie des effets, la concision des gestes et la limpidité du montage confinent au miracle. Hervé Dumont peut alors conclure : "Borzage réussit la plus belle mort de l'histoire du cinéma." Mais, ne l'avait-on pas décrété, aussi, au sujet de L'Adieu au drapeau/A Farewell to Arms (1932) et de son héroïne, l'infirmière Catherine Barkley (Helen Hayes) s'éteignant dans les bras du beau lieutenant Frederic Henry (Gary Cooper) qui ne cesse de la pleurer ? A vrai dire, nous croyons que pour élever l'amour au Septième ciel, sans mièvrerie, ni sentimentalité déplacée, Borzage a la science infuse. Selon lui, la mort unit, plus qu'elle ne sépare. Et ce qu'il faut retenir, c'est aussi que l'amour, non vécu dans l'adversité, et dans Three Comrades particulièrement, constitue un ciment unificateur. Doit-on interpréter, de cette façon, la scène ultime où, dos aux tombes, Pat et Gottfried translucides encadrent les deux vivants Erich et Otto, marchant vers un horizon stylisé ? Vraiment, je vous le dis, et en ce sens je partage le sentiment de Martin Scorsese, faites avec Borzage comme avec Dieu : allez vers lui, il viendra à vous !

Le 7 décembre 2014,

SPORTISSE Michel.

 

Three Comrades (Trois camarades). 1938. Etats-Unis. 98 minutes. Prod. MGM (J. L. Mankiewicz). Sc. Francis S. Fitzgerald, Edward E. Paramore, d'après le roman d'E. M. Remarque. Ph. J. Ruttenberg. Int. R. Taylor, M. Sullavan, F. Tone, R. Young.

 


 

La Tempête qui tue (The Mortal Storm) : Allemagne, mère blafarde

 


 

J'ai repris le titre d'un film de la regrettée Helma Sanders-Brahms, datant de 1980 et inspiré d'un poème de Bertolt Brecht, pour commenter ce film majeur du cinéma américain. Paru dans le cadre de la collection "Les Trésors Warner", The Mortal Storm (1940) demeura longtemps inédit en France. Il constitue le troisième volet d'un triptyque allemand dû à Frank Borzage. Plus haut, j'ai déjà rendu compte de la parution de Three Comrades (1938). On pourrait concevoir The Mortal Storm comme un prolongement de celui-ci. La présence de Margaret Sullavan et de Robert Young au générique pourrait accréditer une telle assertion. La chronologie pourrait également y contribuer. Three Comrades se déroule en 1921, alors que The Mortal Storm débute fin janvier 1933, au moment de la nomination d'Adolf Hitler comme chancelier du Reich. En réalité, pourrions-nous dire, les deux films se complètent, tout étant strictement indépendants l'un de l'autre. Et, contrairement au premier, le deuxième désigne clairement les fauteurs du mal qui s'est alors emparé de l'Allemagne. The Mortal Storm est donc le premier film anti-nazi de l'histoire du cinéma hollywoodien. Mais, c'est aussi l'un des plus beaux films de Borzage - qui nous en a laissés de si bouleversants auparavant ! Il intègre, en une continuité exemplaire, l'univers lyrique d'un auteur pour qui l'amour est une source de rédemption. Borzage considérait le mélodrame comme un genre apte à rendre la globalité de la destinée humaine dans toutes ses composantes. En dernier lieu, l'aspect particulièrement sombre du film ne peut pas ne pas avoir été le reflet de l'histoire personnelle du cinéaste. Frank Borzage quittait, en effet, son épouse Rena, le 7 juin 1940, le jour du double anniversaire de celle-ci et de leurs vingt-quatre ans de mariage ! Rena lui rendait la vie insupportable : comme les héros malheureux de ses films, Frank aimait pour deux, et, ce jour-là, vraisemblablement, la coupe fût pleine !

Néanmoins, ce qui nous intéresse avant tout c'est d'expliquer ce qui a pu rendre possible une telle oeuvre et, par conséquent, la situer dans son contexte historique et politique. Jusqu'à cette période, la politique isolationniste du Congrès américain n'a guère permis de produire des films de propagande antifasciste. Et même lorsque, dans quelques réalisations, des velléités anti-totalitaires s'affirment, elles demeurent indéterminées et masquées sous divers camouflages ! Or, depuis l'Anschluss (annexion de l'Autriche, 15 mars 1938) et la crise des Sudètes (septembre de la même année), les Etats-Unis accueillent désormais un nombre croissant d'exilés. Ainsi, par exemple, à Hollywood, l'Anti-Nazi League compte bientôt 5 000 membres. Autre signe symptomatique d'une évolution : lorsque, fin novembre 1938, Leni Riefenstahl, égérie du Führer, débarque sur la côte Ouest pour étudier les méthodes de travail en vigueur dans les studios américains, elle est simplement déclarée persona non grata. Les témoignages et la prise en charge de l'actualité européenne par la communauté pourchassée par le nazisme contribue, pour beaucoup, dans la prise de conscience du drame allemand et au-delà. The Mortal Storm en porte les stigmates, en dépit du fait que son réalisateur ne soit nullement Juif.

Le film s'ordonne, en effet, suivant deux sources d'inspiration principales. D'abord, celle d'un roman de Phyllis Bottome qui a étudié la psychanalyse auprès d'Alfred Adler à Vienne et qui vivait en Allemagne lorsque Hitler accéda au pouvoir. Témoin des horreurs du nouveau régime, elle consacre son oeuvre à décrire la progression du mal, celle qui transforme son peuple en une nation d'esclaves. L'ouvrage paraît à New York en avril 1938. Auparavant, deux scénaristes antifascistes, William M. Dozier et Kenneth MacKenna ont déposé un synopsis de l'oeuvre sur le bureau de Louis B. Mayer (le "boss" de la MGM). Des réticences perdurent encore. La crise de Munich aidant, la situation se décante : fin décembre 1938, la romancière est invitée à Culver City et l'adaptation paraît enfin possible. Autre facteur décisif, la publication d'une série Confessions of Nazi Spy, récit d'un agent du FBI ayant démasqué un réseau allemand aux Etats-Unis. Le 1er février 1939, Anatole Litvak, le réalisateur de La Nuit des généraux (1967), tourne un film à partir de ces confessions (Aveux secrets d'un espion nazi). La Warner met donc les pieds dans le plat (avec l'appui secret de Roosevelt). Entre les Etats-Unis et l'Allemagne le torchon brûle pour de bon : Confessions of a Nazi Spy sera interdit dans six pays européens. Bientôt, il y aura Chaplin et son The Great Dictator ! La prudence demeure, mais le gouvernement américain ne se sent plus contraint de dissimuler ses sympathies. Deuxième source d'inspiration pour les scénaristes de Borzage - deux émigrants, George Froeschel et Paul Hans Rameau (sous le nom d'Anderson Ellis), plus la dialoguiste Claudine West - : la pièce Professeur Mamlock du communiste Friedrich Wolf. On retrouve dans le film l'idée du boycott d'un professeur de chirurgie berlinois, un Juif qui finit acculé au suicide par la SA. Dans The Mortal Storm, le professeur Roth (Frank Morgan), quant à lui, soutient, durant une analyse biochimique, que "la science n'a jamais constaté de différence entre les sangs de diverses races." Ce qui lui vaut le désaveu des étudiants gagnés aux théories de la "pureté aryenne."

Le film de Borzage ne trahit guère l'esprit anti-nazi du roman, mais, en revanche, s'écarte "sensiblement de la source littéraire pour des raisons de dramatisation, de censure et d'opportunité politique. [...] Dans le scénario final, daté d'octobre 1939, plus de fille-mère, ni surtout de communiste : le pacte germano-soviétique (23 août 1939), de fraîche date, a détruit le peu de sympathies que le public aurait pu éprouver pour celui-ci ! [...] l'incendie du Reichstag est tout aussi remplacé par une scène d'autodafé des oeuvres de Heine et d'Einstein (puisque le film ne se déroule pas à Berlin !) (voir Hervé Dumont in : Frank Borzage, un romantique à Hollywood, Institut Lumière/Actes Sud). 

Mais, plus essentiellement, le film de Borzage concentre son attention sur la cellule familiale déchirée par "la tempête qui tue." Le premier producteur, Sidney A. Franklin, confirme : "Je voulais raconter l'histoire d'une famille en Allemagne aujourd'hui et ce qui lui arrive. J'ai tout fait pour ne pas rendre les individus méchants, mais le système." Conclusion : la noblesse du film est de n'être animé d'aucune volonté de vengeance. Autre modification significative chez Borzage : c'est Freya Roth (Margaret Sullavan) qui, atteinte par une balle, meurt dans les bras de son aimé, Martin Breitner (James Stewart) et dans les neiges du massif de Karwendel à Sun Valley (Idaho). Il est vrai que, désormais, Margaret Sullavan ne cesse de "mourir en beauté" dans les films de Borzage ! "Nous avons réussi, n'est-ce pas ? Nous sommes libres ?", murmure-t-elle, avant de s'éteindre. Et, l'on entend, au loin, les clochers du village frontalier. Ici, c'est Martin qui parvient à laisser derrière lui "les funestes orages" qui traversent la nation allemande. De ce couple, "né de l'adversité, plus encore que dans l'adversité" (Christian Viviani), il reste encore l'idée d'amour magnifié dans une une lumière transcendante. Comme celle, aussi, de liberté de conscience, de paix et de sérénité que la neige immaculée, symbole de pureté, impose contre toute fatalité : celle, par exemple, de frère et d'amant déchirés entre amour et idéologie absurde - Otto (Robert Stack) et Fritz (Robert Young), premier prétendant de Freya. Encore une fois, Borzage ne se préoccupe point de réalisme. Ce qui lui importe, ce n'est pas tant la vérité des lieux que celle des situations et des caractères décrits. La montée du nazisme y est observée avec une lucidité pénétrante : voir la séquence dans la Bier Halle où est entonné à l'unisson, en anglais dans le film, le Horst Wessel Lied et qui, soudainement, réunit providentiellement le couple Freya-Martin, frappés d'une stupeur immobile et radicalement coupés de la masse endoctrinée - Bob Fosse se souviendra de cette scène pour son Cabaret de 1972 -, celle du passage à tabac de l'instituteur Werner (Thomas Ross), ou encore celle du camp de concentration avec l'entrevue entre Madame Roth et son époux interné. Sydney A. Franklin dira : "Chaque fois que j'allais sur le plateau, j'y trouvais comme une sorte d'Allemagne privée, réservée pour nous seulement. J'abhorrais la vue du svastika et tout ce que cela représentait et, au fur et à mesure que nous avancions, mon malaise augmentait."

Rarement, en effet, un film n'aura exprimé, avec autant de conviction, de simplicité et de grandeur, l'atrocité des fanatismes idéologiques.

Le 14 décembre 2014, 

SPORTISSE Michel.

 

 

The Mortal Storm (La Tempête qui tue)1940. Etats-Unis. 100 minutes. Prod. MGM (Frank Borzage, Victor Saville). Sc. Claudine West, Anderson Ellis, George Froeschel d'après R. de Phillys Bottome. Ph. W. Daniels. Int. M. Sullavan, J. Stewart, R. Young, F. Morgan, R. Stack, B. Granville, M. Ouspenskaya.

 

Voir également  article : "Hollywood face au nazisme, 1933-1939"CoolCinenews.

 

The Mortal Storm (Frank Borzage, 1940) : James Stewart, Margaret Sullavan et Robert Young.

Margaret Sullavan (1909-1960) : une destinée tragique et discrète


Dans le dramatisme poignant et voilé des films que Frank Borzage tourna avec Margaret Sullavan, se projette en filigrane la propre destinée de l'actrice, décédée d'une surdose de barbituriques à l'âge de 50 ans. Antoine Sire souligne, à juste raison, "que ses expressions à l'écran n'étaient jamais très loin de sa vérité intérieure." (in : Hollywood, la cité des femmes, Institut Lumière/Actes Sud, 2016). A vrai dire, et, dès son premier film, l'excellent Only Yesterday/Une nuit seulement du trop méconnu John M. Stahl - le tournage démarre le jour de son 24e anniversaire, le 16 mai 1933 -, Margaret Sullavan apparaît dans une tonalité d'effacement et de douleur, sublimée par un immense amour qui, hors de toute lumière, s'éteint dans l'expression d'un renoncement pudique. Il est rare de voir une actrice composer, avec une si touchante justesse, un personnage de femme secrètement blessée et imposer, de fait, dans un premier rôle, rôle-titre de surcroît, l'évidence d'un talent exigeant et sincère. Est-ce, aussi, la raison pour laquelle l'actrice demeura toujours peu rassurée à l'égard du système hollywoodien ? Ne déclarait-elle pas : "Perhaps I'll get used to this bizarre place called Hollywood, but I doubt it." ("Peut-être m'habituerais-je un jour à cet endroit bizarre qu'on appelle Hollywood, mais j'en doute.") ? De toutes les façons, elle ne fut jamais une actrice facile : elle avait d'emblée refusé des offres de contrat avec Paramount et Columbia, ne voulant pas être à la merci d'un studio. Autre exemple : alors que John M. Stahl et la Universal étaient satisfaits de sa performance dans Only Yesterday, Margaret Sullavan, accablée et mécontente, voulut, en vain, racheter les droits du film moyennant 2 500 $. Enfin, sur le plateau de Good Fairy/La Bonne Fée, sorti en 1935, elle ne cesse de se disputer avec le réalisateur, William Wyler. Afin de calmer le jeu, le cinéaste l'invite à dîner et finit par tomber sous son charme ! Ils deviennent mari et femme le 25 novembre 1934. On ne peut manquer de songer à l'un des plus hauts chefs-d'œuvre d'Ernst Lubitsch, The Shop Around the Corner (Rendez-vous) de 1940 - le récit est censé se dérouler à Budapest -, dans lequel Klara Novak/Margaret Sullavan, vendeuse en maroquinerie, s'affronte constamment avec son supérieur, Alfred Kralik/James Stewart, alors qu'en réalité ils sont très amoureux l'un de l'autre. Ce film, assez singulier dans la filmographie de l'auteur de To Be or not To Be, est, d'autre part, une des rares comédies dans laquelle brille une actrice qui ne manquait pas, loin s'en faut, d'humour et de gaieté. Cependant, même dans ce film, à la fois grave et léger, on retrouve chez elle ce rayon de tendresse et de fragilité qui l'habitait en permanence. Que Margaret, très souvent protagoniste de mélodrames, ait pu être l'actrice principale d'une des plus merveilleuses comédies romantiques de l'histoire du cinéma, n'étonnera sûrement pas ceux qui connaissent son parcours théâtral. Elle ne voulait d'ailleurs jamais abandonner les planches, même pour les fastes hollywoodiens ! Une amitié profonde liait James Stewart à Margaret : comme Henry Fonda - le premier époux de la comédienne - ils s'étaient rencontrés, durant leur jeunesse, dans la troupe des University Players de Harvard. "Une légende tenace voulait même qu'il soit resté célibataire jusqu'à 40 ans par amour pour elle. Il se maria en 1949 avec Gloria Hatrick McLean, une femme qu'il ne quitta jamais et qui ressemblait à Margaret Sullavan !", écrit Antoine Sire. (in : op. cité).  Avec le héros de Vertigo, Margaret Sullavan tourna quatre films : seuls The Mortal Storm et The Shop Around the Corner méritent d'être retenus... mais ce sont des indispensables ! Autre partenaire de choix, Frank Borzage. Pour lequel, là encore, elle joua quatre films : outre celui commenté ici, Little Man, What Now ? Et demain ? ) de 1934, se situe encore en pays allemand, en Poméranie orientale plus exactement, et, cette fois-ci, dans la période de crise économique et de chômage des années 1920. On aurait pu l'inclure dans notre petite rétrospective puisqu'il traite, en amont, des causes objectives qui ont jeté un pays dans les bras de Hitler. Cependant, nous ne l'avons pas vu : de fait, nous souhaiterions, à l'instar de Only Yesterday, une édition DVD. Quoi qu'il en soit, "dans un long panégyrique de l'actrice, Borzage précise ce qui le séduit : Mlle Sullavan a cette capacité naturelle de saisir ce qui fait l'essence d'un caractère... Elle connaissait Lämmchen (ndlr : l'héroïne d'Et demain ?) comme s'il s'agissait d'une amie intime." (in : Hervé Dumont, op. cité). En 1938 - la même année que Three Comrades -, Margaret retrouve Borzage dans The Shining Hour/L'Ensorceleuse. Là, néanmoins, elle ne tient pas le rôle principal qui échoit à Joan Crawford. Le New York Times de l'époque considère que Margaret Sullavan a établi "la meilleure performance de toute la distribution." Celle-ci comprenait, outre l'ouvrière en chef de l'usine à rêves (A. Sire), côté masculin, Melvyn Douglas et Robert Young. On peut donc conclure qu'avec Borzage, Margaret donna toujours le meilleur d'elle-même et qu'il fut son réalisateur de prédilection. Dans une carrière trop brève (16 films), gâchée par une maladie dégénérative - l'otospongiose que la chirurgie actuelle peut, à présent, soigner -, Margaret Sullavan laisse le souvenir d'une comédienne sobre et intériorisée. "Une interprétation qui est construite sur la vérité grandira, tandis que celle qui repose sur des stéréotypes se desséchera", affirmait Constantin Stanislavski. Margaret Sullavan aura tenté, à sa manière, de suivre une telle recommandation.  

S.M.  

 

  • Filmographie conseillée 

1933 : Only Yesterday/Une nuit seulement, John M. Stahl ;

1934 : Little Man, What Now ?/ Et demain ?, F. Borzage ;

1935 : The Good Fairy/La Bonne Fée, W. Wyler ;

1938 : Three Comrades, F. Borzage ;

1940 : The Shop Around the Corner/Rendez-vous, E. Lubitsch ;

1940 : The Mortal Storm/La Tempête qui tue, F. Borzage ;

1941 : So Ends Our Night/Ainsi finit notre nuit, J. Cromwell ;

1941 : Back Street, R. Stevenson.

 


 

Little Man, What Now ? (1934), avec Douglass Montgomery