Boccace, Pasolini et les frères Taviani


 

Sorti le 26 février 2015, sur les écrans italiens, Maraviglioso Boccaccio de Paolo et Vittorio Taviani adapte cinq nouvelles du célèbre Décaméron de Giovanni Boccaccio (1313-1375). On se rappellera que Boccaccio (Boccace), natif de Certaldo, près de Florence, est, avec Dante et Pétrarque, l'une des trois grandes figures littéraires du Trecento. Il fut d'ailleurs un admirateur des deux autres poètes. Le Décaméron est son oeuvre majeure et elle s'inscrit sous le haut patronage de Dante puisque Boccace l'introduit ainsi : "Ici commence le livre qui a pour titre Décaméron (traductiondix journées) et pour sous-titre Prince Galehaut, et l'achève en ces termes : "Ici finit la dixième journée du livre nommé Prince Galehaut." Or, c'est exactement ce qui figure dans l'adresse de Françoise de Rimini à Dante au chant V de L'Enfer. En réalité, Boccace livre de cette façon une clef de compréhension de son ouvrage. Il y déclame une neuve appréhension des "mystères de l'amour" dégagée des rigidités morales qui les entravent. Plus encore, il revendique fièrement un amour charnel et victorieux. Enfin, le pari de s'adresser à un public populaire, en priorité féminin, n'est pas non plus chose courante en ces temps.

Cent nouvelles, déclinées sous tous les tons, ponctuent ces dix journées de villégiature organisées par sept jeunes femmes, Pampinée l'initiatrice, Emilie, Laurette, Neiphilie, Elissa, Flamette et Philomène qui, audacieuses, invitent trois ravissants jeunes hommes à les suivre à la campagne afin de fuir la peste qui ravage la cité florentine. Nous sommes en 1348. Durant ces journées, ils racontent quotidiennement dix nouvelles. Les frères Taviani ont renoué avec la beauté des paysages et des monuments de la riante Toscane. Ils ont pour cela rassemblé tout ce que le cinéma italien contient de promesses en l'avenir : ses acteurs, la réalité de ses maisons et de ses collines verdoyantes, loin d'un monde incertain, tumultueux et corrompu. En cela, ils ont sans doute voulu renouer avec l'esprit Renaissance qui parcourt l'ouvrage du grand Boccaccio. Le choix des nouvelles - cinq, nous l'avons dit plus haut -, la topographie des lieux, l'esprit, tout est à la fois pertinent et ... pourtant si dissemblable de la vision pasolinienne de 1971. Ce n'est pas la même beauté qui préside chez les uns et chez l'autre : Pier Paolo le réprouvé, l'hérétique, le dépositaire des formes primitives de l'intelligence. Et qui ne se sent plus concerné par un monde qui détruit les formes naturelles de l'amour et de la sexualité au profit d'une morale hypocrite. Constamment traqué par les censeurs de l'Eglise catholique et de la justice romaine, Pasolini va s'emparer du mythe - L'Evangile selon Saint-Matthieu, Oedipe-Roi, Médée - et des contes médiévaux - Boccaccio, Chaucer, les Mille et une nuits, avec cette nostalgie - idéalisation ? - d'un univers qu'il est en train de perdre, pour lui-même et pour les autres, et que sa lucidité constate comme une catastrophe : où donc se trouve, à présent, son Frioul natal et les joies simples des borgate

Pasolini va donc tourner ailleurs que dans les venelles propres de Florence et transporter les récits de Boccaccio dans les ruelles humides et sordides de Naples. Aux paysages radieusement éclairés et aux vallées bien peignées de la Toscane, Pier Paolo oppose la rude et luxuriante campagne de Campanie. A la favella toscane - car, Boccaccio soumet cependant son texte à la vérité linguistique populaire - il substitue l'âpre dialecte napolitain. Pasolini ressent l'impérieux besoin de faire parler le Mezzogiorno fondamental, y compris lorsqu'il se niche dans les recoins obscurs de l'Italie du Nord. Au cadre humaniste et raffiné de la Renaissance, Pasolini préfère une représentation réaliste de la civilisation paysanne. A la sérénité affichée de la Renaissance, Pasolini expose une "objectivité phénoménologique" des origines : il trahit donc Boccaccio et conserve néanmoins un pied dans sa contestation fondamentale des bondieuseries et des hypocrisies qui coiffent en réalité les dessous les plus terribles de la nature humaine : l'avidité et l'ambition. L'amour est donc menacé, qu'il soit courtois, celui du désir naturel, ou romantique. L'amour dans toutes ses variantes, Boccaccio l'avait souhaité ainsi. Son Decaméron fut conçu pour divertir les dames qui, à l'époque, étaient les victimes expiatoires des moeurs patriarcales. A cet effet, l'écrivain créa de véritables héroïnes comme la noble Ghismonda (que les frères Taviani font revivre dans leur transcription du Père cruel, quatrième journée, première nouvelle) ou la bourgeoise Filippa Pugliesi qui revendiquent le droit à l'adultère pour les épouses mariées à des hommes vieux, jaloux ou impotents et une plus grande liberté de moeurs pour les jeunes femmes contraintes au célibat. Or, si Pasolini ne l'entendît pas essentiellement ainsi, ce fût son droit le plus absolu : Boccaccio ambitionnait une écriture à valeur populaire, il n'entendait nullement, loin s'en faut, limiter son public au cénacle des femmes du monde. Par ailleurs, n'allez pas croire que chez Pasolini, les femmes n'y soient plus présentes. Elles y sont autrement, tout simplement. On peut aussi comprendre ce qui rattache Pasolini à Boccaccio : le merveilleux libertaire Florentin a voulu interroger la société de son époque parce qu'elle traversait une crise des valeurs. Il émettait l'aspiration à une neuve définition du rapport à Dieu et à la vie. A cette fin, il propose de surmonter la crise ambiante - comme dans La Mort à Venise de Thomas Mann, la peste a donc valeur symbolique - en retrouvant les valeurs de courtoisie, initialement féodales, en les adaptant à la bourgeoisie naissante. Le dilemme créateur est qu'il y a crise chez Boccaccio, alors que Pier Paolo s'y réfugie comme réponse à la crise de son siècle. Il est donc légitime que l'on essaie de remettre un peu de lucidité dans notre relation à l'Histoire. 

Le choix des nouvelles et la façon de les mettre en valeur et de les relier réciproquement découlent naturellement de ce que l'on vient de dire : Pasolini interprète librement neuf histoires napolitaines et cinq d'entre elles ont un caractère nettement licencieux. Afin que, rien ne soit dépersonnalisé, le réalisateur se libère plus clairement d'une adaptation fidèle, en pénétrant dans l'oeuvre elle-même, à travers deux épisodes-guides (ou récits cadre), Ser Ciapoletto et Giotto interprétés par l'interprète-ami Franco Citti et par lui-même, en réplique du peintre toscan. On voit, par ailleurs, le peintre déguisé comme un personnage de La Forge de Vulcain (1630 env.) de Velasquez auquel il s'identifia lorsqu'il effectua une visite au Musée du Prado (Madrid) en 1964. Parlant de ce film et, plus globalement, de la Trilogie de la vie ("Une déclaration d'amour à la vie"), Pasolini déclare : "En un moment de profonde crise culturelle qui a fait (et fait) penser à la fin d'une culture, il m'est apparu que la seule chose intacte était le corps" et, "de manière plus synthétique, le sexe". En même temps, Pasolini échappe à la grivoiserie mesquine qui continue d'alimenter le discours hypocrite sur la superficialité des "choses de l'amour physique". Selon l'auteur de Salo ou les 120 journées de Sodome, il faut restaurer l'innocence de l'amour lorsque celui-ci était encore une immense découverte.

"En quelque endroit que j'aille, il me semble que je vois l'ombre des trépassés, non pas avec le même visage qu'ils avaient pendant leur vie, mais un regard horrible et des traits hideux qui leur sont venus je ne sais d'où. Je ne puis goûter nulle part un moment de tranquillité", dit Pampinée dans le prologue du Décaméron. Fuir l'effroi, puis renouer avec soi-même et avec les autres, se réconcilier avec les éléments, inventer de nouvelles formes de bonheur. Telle semble être, en revanche, le propos des frères Taviani. En liaison avec cette recherche d'authenticité, la photographie rend hommage à l'architecture des lieux - la piazza del Duomo à Pistoia, la villa Sfacciata ou la piazza Grande à Montepulciano (Toscane) ; la basilique di Santa'Elia, le castello di Montecalvello, l'abbaye de Sant'Andrea in Flumine, le castello Odescalchi à Bassano Romano (Latium) - et la calme majesté de la nature toscane. Au fond, tout cela semble guère nous éloigner de l'univers cinématographique des Taviani - nous attendons évidemment la sortie en France pour en juger sur pièces -, car, cela nous est familier et nous suggère quelques films : Il prato (1979), Fiorile (1993), Le affinità elettive (1996). L'orientation littéraire indique également une préférence pour les récits propices à la sage méditation et à l'humour volontiers indulgent. Au fond, il y a comme pour Cesare deve morire (2012), le film précédent des Taviani, un refuge pour changer de peau et emprunter le lent chemin vers la progression. Que ce soit pour Tancredi, prince de Salerne qui assassine l'amant de sa fille (Quatrième journée, première nouvelle), pour Federico degli Alberighi qui aime et n'est pas aimé, qui dépense sans compter pour plaire à une ingrate (Cinquième journée, neuvième nouvelle), ou encore pour l'abbesse à qui une soeur a été dénoncée pour avoir couché avec un homme (Neuvième journée, deuxième nouvelle), il y a toujours une leçon à toute histoire. Cette leçon c'est évidemment, vous l'avez deviné, celle que l'amour enseigne. N'allez pas me dire encore que cela est profondément chrétien, je vous renverrai à Boccace. Surtout, retenez qu'à travers Boccace, nous n'avons guère perdu notre Pasolini et nos Taviani. Foncièrement eux-mêmes... et c'est ainsi qu'ils nous plaisent.

S.M

 

Maraviglioso Boccaccio (Paolo et Vittorio Taviani, 2015)

Maraviglioso Boccaccio (Paolo et Vittorio Taviani, 2015)

Pier Paolo Pasolini le Giotto de son Décaméron (1971).