Phoenix (2015) de Christian Petzold : les cendres de l'amour

A travers son actrice-fétiche Nina Hoss et les diverses héroïnes qu'elle incarne - Yella (2007), Laura dans Wolfsburg (2003) et Jerichow (2008), Barbara (2012) -, Christian Petzold nous entretient en touches délicates, intimistes et poétiques d'une Allemagne déchirée et divisée, à la recherche d'un paradis imaginé à l'ombre de ses fantômes - Fantômes/Gespenster (2005) est le titre d'un de ses films. Spectres illusoires qui menacent de l'ensevelir périodiquement et définitivement. Et, néanmoins, contrairement au phénix de notre histoire, celle que Brecht appela "Deutschland, bleiche Mutter" ("Allemagne, mère blafarde") n'est pas une légende. Si l'on invoque le mythique oiseau, c'est aussi pour affirmer que cette Allemagne-là existe toujours bel et bien. Histoire contrariée ou pas. Et, par ailleurs, la propension aux analogies guette : celle de songer au fameux aigle éployé figurant au centre du drapeau national, par exemple. Disparu sous le nazisme, gommé et remplacé dans l'Allemagne orientale soviétisée, l'oiseau rapace est toujours au coeur de l'étendard : "Deutschland, über alles", pourrait-on s'exclamer.  Est-ce aussi simple pourtant ? Christian Petzold semble infirmer, avec force souplesse, le postulat d'une Allemagne une et indivisible. Sans doute, est-il bien placé pour jauger les réalités, lui qui a traversé personnellement les deux Allemagne(s). Ses films sont effectivement de constants allers et retours entre deux Allemagne(s), entre hier et aujourd'hui également. 

Ses héroïnes rêvent de franchir la frontière (Barbara) ou la franchissent (ici, Nelly Lenz, rescapée des camps d'extermination), pour tenter de retrouver un amour qu'elles refusent de croire à jamais perdu. Et, toutefois, après la débâcle, il faut se reconstruire et rebâtir un cadre de vie. Mais, comment atteindre cet idéal, lorsque le bel oiseau de naguère s'est désormais envolé et que les souvenirs vous étreignent ? Le thème de la chanson, reprise dans le film, écrite par Ogden Nash et composée par Kurt Weil, infuse la récurrente mélancolie du "Monde d'hier" qu'évoquait, dès 1934, l'écrivain autrichien Stefan Zweig : "Speak Low you speak love/ Our summer day withers away/ Too soon, too soon", réminiscence d'une urbanité allemande d'avant-guerre que Nelly ne croit plus pouvoir enterrer. Nelly, à la recherche de son bel Orphée, Johnny, et qu'elle veut croire ressuscité au Phoenix, bar louche d'un Berlin à la lumière glauque.  Surgi à l'écran, ce Berlin rappelle la métropole d'avant la menace national-socialiste, "paysage de banqueroute morale et de beauté débauchée" (P. Gallissaires, présentation de J. Roth : A Berlin, nouvelles, Les Belles Lettres), qui n'est, aujourd'hui, que miasmes et décombres d'une Allemagne, année zéro, tel que la captait autrefois Roberto Rossellini. Le visage de la chanteuse - médecin travaillant en France dans le roman d'Hubert Monteilhet (Le Retour des cendres) dont s'inspire le présent film - est à peine remodelé : il était en juin 1945, méconnaissable, emmailloté dans d'épais bandages. Nelly espère donc Johnny, mais elle forme tout autant le voeu qu'il ne la reconnaisse plus et qu'il apprenne à l'aimer "comme si c'était la première fois". A quoi bon si l'Orphée est un possible Ganelon ? Pourquoi jouer, enfin, la vaine comédie de l'éternel retour (wie früher) ? 

Là où le roman français élaborait une complexe opération de reconstitution, à seule fin de mettre au point une minutieuse tentative de récupération de la fortune d'une déportée juive disparue, le film ravive, dans le contexte spécifiquement allemand, la thématique du récit d'Alexander Kluge, Ein Lieberversuch/Une expérience d'amour (1962). Eithne O'Neill écrit : "En effet, la version française du titre relève l'ambiguïté du terme expérience et le conflit entre la mécanisation inhumaine et le pouvoir des sentiments." (Positif, février 2015).

On doit, cependant, admirer ici la combinaison savante d'éléments fantastiques - le côté Vertigo d'Hitchcock, celui de la femme-double/femme-une, faux sosie qui entraîne Johnny (Ronald Zehrfeld) en son propre piège -, l'aspect thriller, le réalisme d'un certain type de film noir et la dimension philosophico-littéraire. Christian Petzold explique : "Pour Nelly (Nina Hoss) je trouvais formidable de l'interpréter sans théâtralité. Il fallait l'ancrer dans un réalisme tout en lui conférant une étrangeté." Il ajoute encore : "L'idée m'est venue, de façon quasi automatique, que Nelly devait sortir la nuit ; tandis que le jour, elle n'avait pas de vie, cloîtrée dans une cave avec la lumière diurne qui passait par le soupirail. Cela évoquait le monde fantastique du cinéma des années 1920 avec ses démons, ses fantômes, comme dans le Nosferatu de Murnau."

Comment ne pas constater, aussi, que Phoenix aborde, sous cet angle-là, des sujets tabous de l'Histoire allemande : la Shoah, le retour des camps, la judaïté, le sentiment d'appartenance nationale ? Nelly ne se sent nullement juive, et c'est pourquoi lorsque Lene Winter (Nina Kunzendorf), sa collègue de l'Agence juive, lui soumet l'idée d'un départ vers Israël, elle ne paraît guère enthousiasmée. Cette Lene qui, d'autre part, finit par se suicider, écrivant dans son ultime lettre : "Les morts m'attirent davantage que les vivants." Dans l'oeuvre d'Hubert Monteilhet, le compagnon de notre héroïne dit ainsi : "Je ne te quitterai pas. Je resterai dans ton lit tant qu'il y aura un raciste dans cette malheureuse ville." Mais il s'écrie, tout autant : "Je ne crois pas aux Juifs. Il y a des individus qui pratiquent la religion d'Israël, et tu n'en es pas. Par quel mystère serais-tu juive ? Par la race ? Toi, un médecin (dans le film, elle ne l'est pas, rappelons-le), tu irais soutenir qu'il existe une race juive ?" On veut bien, tout à coup, prendre note. Avec, en mémoire, les images du professeur Roth (Frank Morgan), dans le précurseur The Mortal Storm (1940) de Frank Borzage, maintenant, face à la horde fanatisée des jeunes étudiants SA, qu'il n'existe pas plus de race germanique que de race juive. Avec, en mémoire, enfin, les propos de Primo Levi affirmant ceci : "Je suis devenu Juif à Auschwitz. La conscience de ma différence m'a été imposée. Quelqu'un,  sans aucune raison au monde, établit que je suis différent et inférieur. Dans ce sens, Auschwitz m'a donné quelque chose qui reste. En me faisant sentir Juif, il m'a aidé à récupérer par la suite un patrimoine culturel que je ne possédais pas auparavant."

Pour l'heure, Nelly Lenz a bien du mal à envisager son destin. De surcroît, Petzold choisit un époux au passé plus trouble, voire condamnable. Afin, sans conteste, d'accroître le sentiment que la conscience allemande se charge d'un poids de culpabilité que l'on ne saurait évacuer. Et, la conclusion du film indique que Nelly ne peut désormais plus vivre avec son fantasme. Qu'il lui faut faire le deuil d'un amant et d'un pays auxquels elle a cru comme l'on croit aux chimères. Epuré, rigoureux et pudique, Phoenix hisse Christian Petzold sur les sommets. C'est, à notre avis, un des films les plus aboutis de ce début d'année 2015. 

Le 8 mars 2015,

SPORTISSE michel.

 

Phoenix (Allemagne, 2014). 98 minutes. Réal : Ch. Petzold. Scén. Ch. Petzold, Harun Farocki d'après le roman d'Hubert Monteilhet. Int. Nina Hoss, Ronald Zehrfeld, Nina Kunzendorf. 

Interview de Nina Hoss