I fidanzati (Les Fiancés) : quand tu liras cette lettre...

Issu d'une vieille famille paysanne des environs de Bergame (Lombardie), Ermanno Olmi a été plus que d'autres le témoin sensible et discret des mutations en cours dans l'Italie des années 60. Mais, il ne s'est pas contenté d'observer ces transformations de l' "extérieur", il s'est aussi attaché à en rendre compte, avec une rare profondeur, à travers le drame intime de l'individu condamné à l'extinction des vieilles solidarités rurales et à la solitude inédite que lui inflige le développement industriel et l'urbanité imparfaitement accomplis. A ce titre, ses films initiaux contiennent en eux son projet le plus cher, porter à l'écran une description de l'univers de la vieille Lombardie campagnarde avec ses coutumes et ses travaux pérennes, sa culture et son dialecte local, et que le chef-d'oeuvre L'albero degli zoccoli de 1978 matérialisera d'une manière indélébile. 

Que ce soit dans son premier opus, Il tempo si è fermato, produit par l'entreprise où travailla le cinéaste - l'Edison Volta - ou dans son plus célèbre Il posto - récompensé au Festival de Venise en 1961 -, les bouleversements du paysage traditionnel italien y sont traités en filigrane. I fidanzati (Les Fiancés) approfondit, plus encore, l'exploration de ces questionnements. Signe remarquable : la longue séquence triste du bal d'Il posto est reprise voire notablement accrue au début d'I fidanzati. Elle est un des multiples reflets de la crise existentielle que vivent deux êtres, homme et femme, confrontés à des formes de vide spirituel, à ces routines qui négligent l'écoute mutuelle et dissolvent la solidité des relations amoureuses. 

Olmi ne masque pas non plus les décalages d'une Italie fondamentalement divisée en deux. Ouvrier de Milan, Giovanni (Carlo Cabrini) accepte de travailler en Sicile afin de gagner plus et d'envisager éventuellement un avancement de carrière. Sa fiancée Liliana n'a pas tout à fait les mêmes préoccupations, elle pense à leur union avant tout, alors que Giovanni a surtout en vue une amélioration de leur niveau de vie. Et lorsqu'il embarque pour la Sicile, ses sentiments sont, en réalité, ambigus, partagés entre mélancolie et soulagement. Une vague aspiration à tourner la page l'habite également. 

Or, dans ce Mezzogiorno, aux moeurs patriarcales, l'ouvrier moderne ayant achevé son processus de transformation personnelle, se retrouve comme "dépaysé". Alors, dans cet environnement hostile, échoué dans une solitude plus profonde et plus cruelle que celle de naguère, Giovanni connaît, à distance, et, par la grâce d'une communication écrite plus préméditée et substantielle, une progressive métamorphose intérieure. L'éloignement physique rapproche : Liliana et Giovanni, en redonnant tout son sens à l'échange, apprennent à s'aimer pour de bon. "Leur premier entretien téléphonique sera surtout la mise en commun de deux silences beaucoup plus éloquents que des mots d'amour", écrit Freddy Buache.

I fidanzati est une oeuvre généreuse, subtile, dépouillée et secrète, significative, en tout cas, de l'art intimiste d'un réalisateur que la Cinémathèque française nous propose de redécouvrir en ce début d'année 2015. 

S.M. 

 

I fidanzati. Italie. 1963. 79 minutes. Réal. Ermanno Olmi. Int. Carlo Cabrini, Anna Canzi. 

 

Vendredi 27/03/2015. Cinémathèque française, Paris. Salle Jean-Epstein, 20 h 30.

I fidanzati (1963) d'Ermanno Olmi.