Les Fiancés ( I fidanzati, 1963 – Ermanno Olmi)

Quand tu liras cette lettre

 

 Issu d'une vieille famille paysanne des environs de Bergame, Ermanno Olmi a été plus que d'autres le témoin sensible et discret des mutations en cours dans l'Italie des années 60. Mais, il ne s'est pas contenté d'en observer les transformations à travers le paysage social, il s'est aussi attaché à en rendre compte, avec une rare profondeur, à travers le drame intime de l'individu condamné à l'extinction des vieilles solidarités rurales et à la solitude inédite que lui inflige le développement industriel et l'urbanité imparfaitement accomplis. À ce titre, ses films initiaux renvoient en creux à son projet le plus cher, celui de porter à l'écran une description de l'univers de la vieille Lombardie campagnarde avec ses coutumes et ses travaux pérennes, sa culture et son dialecte local que L'albero degli zoccoli/L’Arbre aux sabots (1978), son chef-d’œuvre, consacrera d'une manière indélébile. 

 Que ce soit dans son premier opus, Il tempo si è fermato (1959)produit par l'entreprise où travailla le cinéaste, l’Edison Volta, et pour laquelle il fit de nombreux documentaires industriels ou dans le suivant Il posto - récompensé au Festival de Venise en 1961 -, les bouleversements sociologiques y sont traités avec une minutie et une compréhension exemplaire. I fidanzati (Les Fiancés) en approfondit, plus encore, l'exploration. Il est d’ailleurs juste de le placer en conclusion d’une trilogie « réaliste » sur l'Italie du boom dans l’œuvre du réalisateur. [1] On notera qu'elle se déroule dans un laps de temps quasiment similaire à celui du miracle économique transalpin (1958-1963). Autre signe remarqué : la longue séquence triste du bal d'Il posto est reprise voire notablement accrue au début d'I fidanzati. Dans le même temps, elle se charge d’un sens plus aigu. La gaieté et la spontanéité déjà largement estompées sont encore diminuées par l’arrivée d’un couple fortement désaccordé. « Le malaise est immédiatement palpable », écrit Jean A. Gili. Les deux êtres refusent de danser ensemble et se reforment, chacun à leur tour, en couple de danseurs alternatif. À l’écran, apparaissent des séquences-flash-back renvoyant à un passé conflictuel : on comprend mieux le comportement des deux protagonistes. Giovanni (Carlo Cabrini) souhaite travailler en Sicile où il obtiendra peut-être qualification et avancement, tandis que Liliana (Anna Canzi) craint, une fois encore, que leurs fiançailles s’éternisant, leur couple finisse par chavirer définitivement. Par ailleurs, Olmi reproduit, à peu de choses près, la scène exposant l’antagonisme : au bal initial (8e minute) – « Et qu’est-ce que ça changera ? Tu te montes la tête ! » -, puis a posteriori dans la conscience de Giovanni « émigré » en Sicile (23e minute) – « De quoi as-tu peur ? Qu’une fois parti tu ne me verras plus ? ». Au-delà, l’agacement de Giovanni reflète plus certainement l’instabilité, la recherche d’un « ailleurs » et les « fluctuations du sentiment amoureux » (J. A. Gili) que les songes qu'il fera à Catane traduiront à merveille. Cette complexité est à rechercher dans cette crise existentielle que vivent deux êtres, homme et femme, confrontés à des formes de vide spirituel, à ces routines qui négligent l'écoute mutuelle et rongent la solidité du couple. Ici, le titre du film est totalement en situation, les fiancés ne sont pas I promessi sposi comme dans l’illustre roman d’Alessandro Manzoni. Giovanni ne déclare-t-il pas à son employeur, et, à l'insu de Liliana, qu'il n'est pas marié ? 

 Or, dans cette Italie méridionale – les vieilles pratiques y côtoient le moderne complexe pétrochimique, la rusticité austère des villages celle du lucratif et luxueux tourisme balnéaire -, le contraste demeure entier. Enfin, « Les Siciliens n’ont pas la mentalité industrielle. Ils ne portent pas de masques et ne viennent pas travailler les jours de pluie », se plaint amèrement un cadre d’origine milanaise. Et puis les valeurs restent aussi très patriarcales et marquées par l’esprit superstitieux… Olmi accompagne son héros dans cette île suffocante où tout se tait, se sait pourtant et se déclare, le cas échéant, haut-parleur aidant ; où une famille entière mène une jeune fille vers son premier emploi ; où des bergers font paître des brebis sur le littoral marin ; où un moulin à vent alimente en eau les marais salants. La Sicile se tient là en quelques instantanés. Olmi, excellent documentariste, la filme avec une authenticité qui vaut le détour. Mais, c’est encore les festivités de la sainte Agathe, la patronne des lieux - les dames y dansent le visage entièrement voilée ! -, qui retiennent le plus l’attention, et l’on sera surpris d’avoir à jauger ses étincelles avec celles de l’énorme usine à turbines de Gela !

 De fait, l'ouvrier moderne, celui du Nord, ayant achevé son processus de transformation personnelle, se retrouve ici comme un « étranger ». Une solitude plus tangible que celle d’hier habite maintenant Giovanni. Mais, la découverte d’une autre contrée, si différente de celle qu’il connaît, aura pour fonction précise de l’interroger face à l’existence, face au monde qu’il lui faut affronter. Le spectacle auquel il assiste ici lui réapprend progressivement le goût de l’amour et du bonheur. Aussi, par la grâce d'une communication plus méditée et plus substantielle, le « voyage » provoque le miracle salvateur. L'éloignement physique rapproche : Liliana et Giovanni, en redonnant tout son sens à l'échange, apprennent à s'aimer pour de bon. Ermanno Olmi déclarait à ce sujet : « Je voulais montrer qu’un événement évident, aussi banal que ce déplacement, temporellement limité (ndlr : le cinéaste agit beaucoup sur cette temporalité à l’aide de flashforward et de flash-back), d’un lieu de travail à un autre, peut, en revanche, en tant qu’obstacle apparent, provoquer précisément cette fermeté morale, ce nouveau contrôle des sentiments qui va conduire les deux héros à une cohésion définitive. Ainsi, c’est la séparation qui fait naître la réunion. »[2] I fidanzati délivre enfin un bouleversant message sur la communication et le langage. Le rôle fondamental de l’écriture c’est Giovanni qui nous l’explique : « Tes lettres sont si belles, Liliana. Tu écris si bien ce que tu veux dire. Je ne suis pas aussi doué. Je n’arrive pas à tout dire. Mais je sais que tu me comprends. En te lisant, je crois que nous ressentons les mêmes choses, et tu les dis aussi pour moi. » Les dernières séquences d’I fidanzati sont parmi les plus belles, les plus sincères, les plus vraies qu’il m’ait été donné de voir. Elles m’ont rendu la foi :  la foi en l’amour partagé.

 

MiSha 

 

 



 [1] Conformément à cette option «réaliste», Olmi choisira pour interprètes des non professionnels. Ni Anna Canzi, ni Carlo Cabrini n'étaient apparu à l'écran jusque-là. Ils furent donc essentiellement Liliana et Giovanni. « Quand je les vois à l'écran, disait Olmi, je reconnais la justesse de l'adage : Nous devenons des hommes dans la mesure où nous imitons les hommes. » (In : livret J. A. Gili : dvd Les Fiancés) Dix ans plus tard, Mario Brenta, élève d'Ermanno Olmi, reprendra Cabrini comme acteur principal dans Vermisat (1974).

[2] In : « Cahiers du cinéma », n° 157, juillet 1964.

 DVD Tamasa avec le soutien du CNC - EDV 2115.


Les Fiancés (I fidanzati). Réalisation : Ermanno Olmi. Sujet et scénario : E. Olmi. Photographie : Lamberto Caimi. Opérateur : Roberto Seveso. Décors : E. Lombardi. Montage : Carla Colombo. Musique : Gianni Ferrio. Production : Attilio Torricelli. Goffredo Lombardo pour Titanus. 77 minutes. Noir et blanc. Prix de l'Office catholique du cinéma, Festival de Cannes 1963. Sortie : 13 août 1963 en salles en Italie. 

 


I fidanzati (1963) d'Ermanno Olmi.