Mafioso d'Alberto Lattuada (1962) : le crime impuni

Longtemps inédit en France, Mafioso a heureusement été diffusé en 2014 par Tamasa. C'est une oeuvre remarquable et l'interprétation d'Alberto Sordi (1920-2003) mérite de figurer dans les annales. Certes, l'acteur romain n'en est pas à son seul coup de maître : La Grande guerra (1959) de Mario Monicelli, Tutti a casa (1960) de Luigi Comencini, Una vita difficile (1961) de Dino Risi, Il boom (1963) de Vittorio De Sica et Lo scopone scientifico/L'Argent de la vieille  (1972) de Comencini constituent quelques-uns de ses morceaux de bravoure. 

Mafioso surprend dans la filmographie d'Alberto Lattuada, jusque-là partagée entre adaptations littéraires - avec une inclination particulière pour les oeuvres russes : Le Manteau de Gogol, La Tempête, inspirée par Pouchkine et La Steppe d'Anton Tchekhov - et comédies de moeurs (La Pensionnaire, Guendalina, I dolci inganni/Les Adolescentes,  L'Imprévu). Quoi qu'il en soit, au début des années 1960, le cinéma italien manifeste un regain d'intérêt pour la Sicile, surtout en raison des activités criminelles qui s'y développent. Francesco Rosi, notamment, réalise un film anthologique, Salvatore Giuliano (1961), film-dossier interrogeant et débattant autour de l'assassinat du célèbre bandit d'honneur. De leur côté, les frères Taviani, alors débutants, mettent en scène, en collaboration avec Valentino Orsini, la vie du syndicaliste Salvatore Carnevale, abattu par la mafia dans Un uomo da bruciare (1962). Alberto Sordi tourna, quant à lui, I magliari en 1959 sous la direction de Rosi. Très mal connu et tardivement distribué en France, ce film se situe dans le milieu de l'émigration italienne en Allemagne, à Hanovre. Sordi y incarne le rôle de Ferdinando Magliulo, dit "Totonno", un magliaro - à l'origine un Napolitain qui partait vendre dans toute l'Italie des tapis et des étoffes de piètre qualité - plein de faconde et qui s'enrichit illégalement. 

S'agissant de Mafioso, il devait échoir initialement à Marco Ferreri. En tout cas, le scénario est le fruit d'un attelage insolite : d'un côté, Ferreri et son acolyte, Rafael Azcona, spécialistes de la farce grinçante et de l'autre, les adeptes de la comédie à l'italienne, Agenore Incrocci (Age) et Furio Scarpelli, beaucoup plus proches, en définitive, de Lattuada. Sur le plan de la mise en scène, le style distancié et épuré d'Alberto Lattuada sert magnifiquement le propos du film : décrire, sans redondante démonstration, les mécanismes typiquement mafieux qui aboutissent à l'accomplissement d'un crime en toute impunité. Par ailleurs, le film révèle, d'une façon étonnante pour l'époque, la liaison à grande échelle du banditisme méridional avec les industriels du Nord. Ce banditisme étant lui-même allié avec la branche américaine d'origine sicilienne. Ainsi, le contremaître Nino Badalamenti (Alberto Sordi) doit son emploi à ses protecteurs siciliens et son directeur est originaire du même village que lui, Calamo. Toutefois, ce dernier est depuis longtemps citoyen américain et l'entreprise-mère l'a détaché sur Milan pour y diriger sa succursale. En filigrane, c'est aussi le "miracle économique" ("Il boom") de l'Italie qui est en cause : le sous-développement structurel du Mezzogiorno et les rapports de dépendance sciemment entretenus. Rappelons ici le fameux Rocco i suoi fratelli (1960) de Luchino Visconti, où une famille paysanne quitte sa misérable Lucanie pour tenter de survivre dans les quartiers pauvres de Milan. 

Revenons cependant à notre Mafioso : à la faveur d'un voyage d'été dans sa commune d'origine, et afin d'y présenter sa belle jeune femme (incarnée par l'actrice brésilienne Norma Bengell, interprète, cette année-là, de La Plage du désir et de La Parole donnée, films notoires de ses compatriotes respectifs, Ruy Guerra et Anselmo Duarte) et ses trois filles, Nino devient insensiblement l'homme idéal pour exécuter une "mission délicate" que coordonne Don Liborio (Carmelo Oliviero déjà vu en mafieux sinistre dans Salvatore Giuliano), son protecteur et parrain local (beaucoup plus authentique et moins flatteur que celui incarné par Marlon Brando dans les illustres Coppola). On retrouve, alors, fort opportunément, une série de regards et de notations sur la Sicile profonde : la permanence des vieilles coutumes et superstitions, le contraste entre les moeurs méridionales et  celles du Nord, les rapports de domination ancestrale entre hommes et femmes, la structure des villages au sein de laquelle rien ne peut échapper aux yeux et oreilles des habitants ("parlez plus bas afin que l'on ne puisse nous entendre"). Plus globalement, l'état de sous-développement généralisé, déjà constaté plus haut, et dont la mafia tire un bénéfice direct (ces chômeurs chroniques que le vocabulaire régional appellent les assis et qui peuvent, temporairement ou ponctuellement, travailler pour la mafia afin de survivre). 

Mafioso c'est aussi une belle réussite plastique : la photographie, en noir et blanc, d'Armando Nanuzzi, équipier de Mauro Bolognini (Il bell'Antonio, 1960 ; Senilità, 1962) et de Luchino Visconti (Vaghe stelle dell'Orsa/Sandra, 1964), violente et contrastée, saisit avec justesse les contradictions d'une île dont la beauté ne saurait masquer la dureté profonde des caractères et des situations. A la blancheur du soleil sicilien, crûment exposé, s'opposent les clairs-obscurs des ruelles tortueuses et étroites et des repaires dans lesquels se dissimulent les caïds. La photographie suggère l'implacable oppression et la frayeur conséquente dans lesquelles se débattent des populations constamment aux aguets. La musique de Piero Piccioni rend elle aussi parfaitement compte du climat qui règne dans cette partie de l'île. Car, il s'agit bien uniquement que d'une partie de la Sicile - et je vous recommande d'étudier l'histoire de l'île pour comprendre ce qu'il m'est impossible d'analyser dans le cadre d'un article filmique. 

Emiliano Moreale, historien du cinéma, évoque, pour sa part, "l'atmosphère kafkaïenne" de Mafioso qui n'est pas sans rappeler, affirme-t-il, celle du Manteau/Il cappotto (1952), mais qui a ceci de plus excessif qu'elle décrit une réalité - la collusion de la grande industrie et de la mafia, l'omerta sicilienne et l'internationalisation du crime organisé - qui n'a absolument rien de métaphorique. Je ne saurais dire plus. Puis-je ajouter, néanmoins, que Leonardo Sciascia, dans son roman policier, Il giorno della civetta/Le Jour de la chouette (1961), expliquait qu'il était impossible pour un enquêteur, aussi honnête et déterminé qu'il puisse être, de faire la lumière sur un crime de la mafia. Il faudrait remonter trop haut pour élucider ce genre d'affaire. Ce qui est sûr, c'est que contrairement à une idée répandue, "le tempérament et la fougue n'entrent en rien dans un crime de la mafia : un meurtre s'accompagne de soigneuses précautions. Il n'est pas net, personnel, d'homme à homme, mais mijoté à l'avance, cuisiné comme une caponata, ce plat national sicilien fait d'un mélange gluant d'aubergines, de courges, de tomates et d'olives." (D. Fernandez).

Avec Mafioso, nul besoin de s'en convaincre : "on n'a jamais été aussi loin dans la description clinique de l'absence de liberté, de l'aliénation d'un citoyen ordinaire dans un contexte social donné", écrit justement Jacques Lourcelles. Autrement dit,  dans de telles conditions, le crime est parfait. 

Il me faut, puisque Mafioso fonctionne admirablement, féliciter, à nouveau, Alberto Sordi qui compose un portrait inoubliable de vérité. "Quand en mafioso, il lui faut digérer, oublier, annuler dans sa conscience le crime commis par lâcheté (et qui restera impuni), son oeil d'inspecteur industriel devient plus attentif, précis, presque féroce envers l'ouvrier", s'exclame Alberto Lattuada. Du grand art, en somme, et, sans doute, un précipité monstrueux sur l'attitude d'une fraction dirigeante de nos sociétés. 

Avant de clore cette chronique, je ferais une requête : que l'on puisse visionner, un jour, le Don Giovanni in Sicilia (1967) du sieur Lattuada, adaptation contemporaine d'un roman de Vitaliano Brancati, l'auteur du Bel Antonio.

 


S.M.

 

 Mafioso. 1962. Italie (103 minutes). Sc. Marco Ferreri, R. Azcona, Age et Scarpelli. Ph. Armando Nanuzzi. Prod. A. Cervi, D. de Laurentiis. Int. Alberto Sordi, N. Bengell, G. Conti, U. Attanasio, C. Oliviero.

Les deux Alberto : Lattuada, à gauche, et Sordi.

Norma Bengell et Alberto Sordi : Mafioso d'Alberto Lattuada (1962). Coquille d'Or au Festival de San Sebastian 1962.

Extrait initial en streaming Mafioso