Ermanno OLMI : l'amour du métier

 


 

La Cinémathèque française, sise 51 rue de Bercy, dans le 12e arrondissement de Paris, consacre, depuis le 25 février et jusqu'au 17 avril 2015, une rétrospective Ermanno Olmi. Ce sera pour de nombreux spectateurs une réelle découverte, car, la plupart des films du réalisateur italien, pourtant fort nombreux, demeurent largement ignorés. Au sein d'une oeuvre composée de vingt longs métrages, il faut aussi intégrer des documentaires et des films pour la télévision dignes du plus haut intérêt. Bien sûr, le grand public garde en mémoire l'absolu chef-d'œuvre L'albero degli zoccoli/L'Arbre aux sabots, fresque paysanne datant de 1978, auréolée d'une Palme d'or au Festival de Cannes. Quelques-uns se souviendront, sans doute, d'Il posto, primé à Venise en 1961 par l'Office catholique ou de La Légende du saint buveur, Lion d'or de la fameuse Mostra en 1988. Je crains, cependant, que ce soit à peu près tout. Est-il possible de comprendre et de jauger l'oeuvre d'un cinéaste, sur la base de quelques films ? Toute la question est là. A vrai dire, si Ermanno Olmi est considéré comme l'une des grandes figures de la seconde génération des réalisateurs italiens d'après-guerre, sa personnalité et son oeuvre sont, en vérité, plutôt mal connues. 

Natif de Treviglio (province de Bergame, Lombardie) - siège de la Bianchi, une des plus célèbres marques de vélos -, un 27 juillet 1931, Ermanno Olmi est pourtant un homme qui devrait chatouiller notre curiosité, dans la mesure où il pourrait symboliser, mieux que ses autres confrères, l'évolution d'une société paysanne vers une société citadine, dans laquelle le salariat, ouvrier en particulier, y aurait désormais une place prédominante. Et, ces réalités-là nous rapproche de l'Italie, bien entendu, et de sa progressive transformation. Son cinéma en constitue un témoignage attentif, empreint d'humilité et de rigueur. Olmi nous parle de son vécu incontestablement, mais ce vécu n'est en soi nullement exceptionnel. Il est, en tous points, semblable à celui de la grande majorité des Italiens, ceux d'en bas, armés de patience et laborieux. Plus que quiconque, Olmi défait, sans autoproclamation, l'image stéréotypée que l'on pourrait avoir de la nation italienne. Comment expliquer, alors, que ce cinéma-là, finalement plus conforme à la vérité d'un pays, ne soit pas, y compris en sa propre patrie, mieux reconnu ? Parce qu'il refuse précisément le spectacle, l'extériorité, le vedettariat et l'exotisme, le cinéma d'Olmi est condamné à l'éternelle marginalisation. 

Dès ses premiers longs métrages - Il tempo si è fermato (1959), Il posto (1961) et I fidanzati (1963) -, Olmi nous entretient, en filigrane, de la lente disparition d'un monde rural et de l'avènement d'une société urbaine. Le bel Arbre aux sabots de 1978 ne peut être pleinement compris qu'à la lumière de ces premières réalisations. En réalité, et, vraisemblablement à l'origine de sa conversion cinématographique, se définit l'aspiration secrète à ressusciter le souvenir d'un monde disparu, celui de la mezzadria, sorte de métayage datant du Moyen-Âge, en vigueur jusqu'à la fin du XIXe siècle. Cet univers fut celui qu'avait vécu sa grande-famille. C'est donc d'histoire intime dont il s'agit.  

Ce qui captive aussi chez Olmi, c'est le regard méticuleux et amoureux qu'il projette sur le travail et les métiers. Nous tenons, de ce côté-ci,  la prolongation de l'acte paysan, dans sa noblesse opiniâtre, entachée de rudesse, de patience et de pénibilité. Toutefois, on ne saurait sous-estimer ce qu'il va acquérir en entrant, très jeune, à l'Edisonvolta, entreprise qui produit et distribue l'électricité en Italie. Contre toute attente, ce destin professionnel, loin de l'écarter de ses velléités cinématographiques, va lui permettre, tout au contraire, de se forger un savoir-faire élémentaire : celui de filmer, grâce à une caméra 16 mm, des courts métrages pour le compte de son entreprise. En 1953, au sein de la Edisonvolta, Olmi favorise la création d'un département cinéma. En presque dix années, Olmi va réaliser près de quarante documentaires en 35 mm sur les travaux hydro-électriques, les innovations industrielles, les activités sociales de l'entreprise. C'est d'ailleurs, à partir d'un projet documentaire, que naît le premier long métrage du réalisateur : Il tempo si è fermato/Le Temps s'est arrêté (1959), récit d'une rencontre incertaine entre un étudiant et le gardien d'un barrage en haute montagne. Le film sera d'emblée comparé à une oeuvre néoréaliste. Absence d'interprètes professionnels, trame narrative réduite et dédramatisée, dialogues plutôt  brefs, son direct, absence d'éléments musicaux, tout concourt à classer le film ainsi. Mais, la présence d'une nature impressionnante, la force immense des silences, les échos de la masse montagneuse, la suspension du temps confèrent à l'ensemble de mystérieuses résonances, aptes à contredire l'énonciation de tels schémas. Les films suivants, Il posto et I fidanzati, conduiront encore certains critiques à voir en Olmi le représentant tardif d'un second néoréalisme. A y regarder d'un peu plus près, on décèle une réflexion sur les conséquences de la société industrielle et l'aliénation qu'elle engendre, rappelant en cela, mais de manière moins explicite, les allusions d'Elio Petri (I giorni contati, 1962), voire de Michelangelo Antonioni (Il deserto rosso, 1964). I fidanzati (Les Fiancés) soulève, par ailleurs, la fameuse question méridionale, celle de rapports interrégionaux déséquilibrés - j'ai déjà traité de ce film, je republierai mon article. Il posto (L'Emploi) contient, de son côté, d'autres orientations : l'absurde kafkaïen y côtoie des formes d'expressionnisme caricatural, sensible dans la simplification recherchée des caractères humains. Le cinéaste dira, à ce propos : "Pour représenter un drame social, il faut immédiatement avoir les idées claires pour distinguer sans ambages : voici le bourreau, voici la victime. [...] En suivant le jeune protagoniste d'Il posto [...] j'ai peur que bien vite ses persécuteurs ne déteignent sur lui, qu'il finisse par étouffer ce qu'il y a de vivant et d'authentique en lui, en un mot, qu'il arrive à nier sa propre personne, a être son propre persécuteur. [...] Son principal adversaire, c'est lui." L'héritage assumé par le cinéaste est donc plus complexe et la tentation de lui coller des étiquettes assez vaine. La part de l'intimisme et du spirituel est, en fin de compte, ce qui caractérise le mieux l'oeuvre du cinéaste. L'influence originelle de Roberto Rossellini ne peut être sous-estimée - on pourra constater, au passage, combien l'auteur de Roma, città aperta aura marqué la génération suivante des réalisateurs italiens. Cet humanisme qu'il nous faudrait qualifier de chrétien, Olmi le partage avec celui-ci, et une semblable vocation à l'esprit pédagogique lui font rejoindre, à travers une vingtaine de films destinés à la télévision, les préoccupations de son aîné. 

La dimension spirituelle traverse naturellement l'œuvre d'Olmi. J'entends dire qu'elle ne relève ni du discours, ni de la sollicitation d'images prétentieuses : les rapports humains et la Nature s'harmonisent le plus simplement du monde, suivant que l'homme respecte ou non son environnement. C'est selon cet ordre-là que l'on peut alors croire au surnaturel et à la grâce. Le Temps s'est arrêté, L'Or dans la montagne (I recuperanti), d'après un roman de Mario Rigoni Stern, L'Arbre aux sabotsLa Légende du saint buveur, Il segreto del bosco vecchio, d'après un conte de Dino Buzzati, tous ces films indiquent la voie dans laquelle le cinéaste lombard entend inscrire sa foi. Dans La Légende du saint buveur (1988), inspiré du roman de l'Autrichien Joseph Roth, le clochard céleste, incarné par Rutger Hauer, voit le poids de son péché et de sa déchéance s'alléger au gré d'une pérégrination initiatique conduisant vers le merveilleux et le fantastique dans un Paris totalement transfiguré. De fait - et les titres des films cités le suggèrent -, une prédisposition à la parabole et la fable s'énonce plus clairement avec Longue vie à la Signora (Lunga vita alla Signora) de 1987 - les meilleurs élèves d'une école hôtelière doivent préparer le repas le plus raffiné en l'honneur d'une vieille dame. L'adolescent Libenzio s'égare dans les dédales d'un château et d'une fête dont il ne comprend plus les règles -, Le Métier des armes (Il mestiere delle armi, 2001), magistrale réflexion sur les techniques de guerre et sur la guerre elle-même ("Les armes changent les guerres mais les guerres changent le monde", affirme un des personnages du film) ou En chantant derrière les paravents (Cantando dietro i paraventi, 2003) qui, à travers l'histoire d'une célèbre pirate chinoise, constitue une nouvelle méditation sur l'art de la guerre. Olmi déclare au Festival de Cannes de cette année-là : "A travers la fable m'est venue la connaissance du monde. En grandissant, j'ai perdu l'innocence mais pas le besoin d'entendre ou de raconter des fables." Car, celles-ci sont effectivement un puissant révélateur de nos frayeurs et de notre volonté d'exorciser la mort. 

Cela n'empêche nullement le réalisateur d'élaborer un chemin de compréhension où la foi s'alimente de nécessaire raison : plus encore qu'E venne un uomo de 1965, hommage à Jean XXIII, Cammina Cammina/A la poursuite de l'étoile (1983), défend un christianisme expurgé des dogmes qui asservissent et plus propice à l'expression du doute, en tant que recherche sincère de la vérité. "L'institution étant la mort de n'importe quel sentiment de foi", assure le cinéaste, lors d'une conférence de presse donnée à Cannes à ce moment précis. 

Depuis, toujours mise en scène à partir de l'Italie nourricière, l'oeuvre d'Olmi, fort heureusement, ne s'est pas refermée sur elle-même. Son temps ne s'est pas arrêté. Prenant acte des bouleversements humains à l'échelle planétaire, Olmi prolonge la plainte de l'exil et l'inéluctable rencontre des différences culturelles sur une scène élargie. La vieille inégalité Nord/Sud, autrefois circonscrite à la botte transalpine, est désormais transposée à l'échelle universelle.  En ce sens, Olmi n'a pas perdu le Nord : c'est encore de son pays qu'il nous parle, avec Terra madre (2009), documentaire sur les problèmes de la biodiversité et de la production agroalimentaire, ou avec Il villagio di cartone (2011), dans lequel un groupe de ruraux africains lient connaissance avec une communauté paysanne des Pouilles. Olmi a, en effet, bien conscience que ce n'est pas seulement l'Italie qui doit être réunie et réconciliée mais le monde dans lequel nous vivons. La réflexion entreprise dans Centochiodi (2006), sur les valeurs et les connaissances que notre humanité feraient bien de promouvoir, n'a rien d'une leçon. Elle est le plutôt le regard d'un homme qui veut sauvegarder le sens d'humanisme chrétien auquel il demeure attaché.

S.M. 

 


 

 Filmographie :

L. M.

1959 : Le temps s'est arrêté/Il tempo si è fermato

1961 : L'Emploi/Il posto

1963 : Les Fiancés/I fidanzati

1965 : E venne un uomo

1967 : Racconti di giovani amori

1968 : Un certain jour/Un certo giorno

1969 : L'Or dans la montagne/I recuperanti

1971 : Durante l'estate

1973 : La circostanza

1978 : L'Arbre aux sabots/L'Albero degli zoccoli

1983 : À la poursuite de l'étoile/Cammina cammina

1987 : Longue vie à la Signora !/Lunga vita alla Signora !

1988 : La Légende du saint buveur/La leggenda del santo bevitore

1993 : Il segreto del bosco vecchio

2001 : Le Métier des armes/Il mestiere delle armi

2003 : En chantant derrière les paravents/Cantando dietro i paraventi

2005 : Tickets

2006 : Centochiodi

2009 : Terra madre (doc.)

2011 : Le Village de carton/Il vilaggio di cartone

2014 : Torneranno i prati

 


 

N.B. Les films indiqués en langue italienne seulement n'ont pas fait l'objet d'une distribution en France.

 

Il posto (1961)

I fidanzati (1963)

L'albero degli zoccoli (1978)

La Légende du saint buveur (1988)

Il mestiere delle armi (2001)