Vertiges (1975) de Mauro Bolognini : l'enfer de la folie

J'aime les hommes et je les étudie.

(Mario Tobino)

Si quelqu'un m'aide, tout pourrait se recomposer.

(Le fou flûtiste et mathématicien)

Je voudrais vous aider, mais comment ?

(l'infirmière Bianca/Marthe Keller)

 

Grâce aux photos d'un ami italien, celles de Vertiges, j'ai éprouvé le besoin d'exprimer mon admiration pour l'art d'un réalisateur parfois sous-estimé, Mauro Bolognini (1922-2001). Je rappelle ici ce qu'écrivait avec justesse Jacques Lourcelles, à propos d'une autre réalisation du cinéaste toscan, Bubu, inspirée du roman d'un autre sous-évalué, l'écrivain français Charles-Louis Philippe (1874-1909) : secondé par des opérateurs tels Ennio Guarnieri, Armando Nanuzzi ou Leonida Barboni et des décorateurs-costumiers comme Piero Tosi, "Mauro Bolognini est un des plus grands plasticiens du cinéma contemporain. C'est, en même temps, un analyste social et politique dont les vues s'expriment sans pathos et avec une grande intensité. [...] Bolognini portraiture aussi bien des villes  - Trieste dans Senilità (1962)  d'après Italo Svevo, que l'on a, en France, affublé du titre affreux Quand la chair succombe ; Florence dans La viaccia (1961) d'après Mario Pratesi et Metello (1970), adapté de Vasco Pratolini ; Rome dans le magistral Eredità Ferramonti (1976), d'après Gaetano Carlo Chelli - que des individus et souvent les premières sont aussi inoubliables que les seconds." Bolognini ne peut donc être assimilé à un "calligraphe" récurrent - ces réalisateurs que l'on appela ainsi et qui, autour des années 1940, opposèrent aux réalités contraignantes du fascisme, une réaction de refuge esthétique vers des oeuvres du dix-neuvième siècle. Dans Vertiges, cependant, les portraits humains prédominent. Et le cadre architectural d'une cité se retrouve exceptionnellement gommé. Il nous faudrait, tout au plus, goûter une autre appréciation de Lourcelles affirmant, plus loin, que Bolognini "décrit l'amère beauté et la cruauté des lieux où les personnages sont prisonniers, victimes de la prison sociale qu'installent autour d'eux la misère, l'injustice, la pétrification de la société, l'omniprésence des rapports humains fondés uniquement sur l'argent" ou le pouvoir. Vertiges (Per le antiche scale) n'est, en conséquence, pas qu'une oeuvre sur la folie en tant que fait pathologique. Contrairement à son protagoniste principal, le professeur Bonaccorsi (Marcello Mastroianni), Bolognini ne limite nullement son champ de vision, alors que son héros, à la conclusion du film, "évite de s'engager contre le cours de l'histoire et embarque lâchement dans le train du fascisme" (Marie-Pierre Lafargue in : Dictionnaire du cinéma italien Nouveau Monde éditions, 2014). La fascination qu'exerce ainsi Vertiges provient d'une capacité à transcender l'univers clos d'un asile psychiatrique pour offrir le tableau d'un monde en décomposition, traversé par de violents soubresauts et infecté par les germes de la folie totalitaire. Celui que donnait à voir, par exemple, Alberto Moravia dans Gli indifferenti, publié en 1929, et que, précisément, Bolognini adaptera pour la télévision en 1988. 

Vertiges est effectivement situé autour des années 1930, à l'époque du régime mussolinien, dans le cadre hermétique d'un asile psychiatrique de province, plus précisément à Lucca (Lucques), en Toscane, là même où exerça Mario Tobino, médecin-psychiatre aux convictions antifascistes et auteur du roman Per le antiche scale qui inspire le film. L'action se déroule essentiellement à l'intérieur d'un hôpital et de ses parties privatives, ce qui accroît l'impression d'enfermement absolu et contribue à estomper de manière significative les frontières entre folie et normalité. De fait, confronté à l'hypothèse de son propre déréglement mental, Bonaccorsi tente, à tout prix, d'extraire un élément pathogène prouvant le caractère inné de l'aliénation. On pourrait y entrevoir là comme une métaphore sur les rapports qu'entretiennent les systèmes politiques totalitaires à l'égard de ce qu'ils considèrent comme relevant de l'anormalité, donc de la folie. A ce titre, je ne saurais trop vous conseiller le Vincere (2009) de Marco Bellocchio dont on reparlera plus bas. Or, ce qu'il nous faut souligner ici, également, ce sont les propos tenus par le grand Federico Fellini qui ambitionnait, lui aussi, de réaliser un film écrit par le directeur d'un asile de fous. Le réalisateur de La strada confiait ceci : "J'ai vécu trois mois dans sa clinique, déguisé en médecin. Quand je suis parti je ne pouvais plus faire le film. J'ai senti le danger. Il est très difficile de rester en-deçà de la frontière, quand on y approche... [...] Les médecins des cliniques de malades mentaux me harcèlent souvent : "Venez chez nous, si vous venez, c'est sûr : vous ne nous quitterez plus !" C'est évidemment à Vol au-dessus d'un nid de coucou de Milos Forman, sorti la même année, auquel nous songeons. Mais, et ce n'est pas un fait incident, au générique du film de Bolognini, on trouve les deux scénaristes des deux différentes périodes de Fellini, Tullio Pinelli et Bernardino Zapponi, ainsi que le double du Maestro, Marcello Mastroianni, dans le rôle du médecin bien entendu. Pur hasard ? Et, par ailleurs, le prologue du film, carnavalesque et costumé, et la musique d'Ennio Morricone, proche de celle de Nino Rota, sont dignes des atmosphères felliniennes les plus empreintes de fantaisie et d'onirisme.  

Plus objectivement, à l'époque où le film voit le jour, en 1975, l'Italie est devenue le terrain exploratoire de nouvelles thérapies psychiatriques, celles initiées par Franco Basaglia dans son essai La Psychiatrie hors les murs (1968), et dont le cinéma s'en fera l'interprète grâce au Matti da slegare/Fous à délier contemporain et coréalisé par Bellocchio avec Silvano Agosti, S. Rulli et Sandro Petraglia - 25 000 mètres de pellicule consacrés aux malades de l'établissement psychiatrique de Colorno (province de Parme, en Emilie-Romagne). 

Il apparaîtrait, dès lors, que l'oeuvre présente de Bolognini veuille rendre justice à la figure controversée voire décriée de Mario Tobino, adversaire résolu de la fameuse loi 180, dite loi Basaglia, dont la mise en chantier entraînera la fermeture définitive des asiles psychiatriques en Italie. Tobino écrira, à ce moment-là : "Et voilà qu'arrivent les temps du mot d'ordre : supprimons les hôpitaux psychiatriques. [...] Je crois sincèrement que la folie existe, quand mes adversaires sont convaincus que lorsqu'on aura fermé l'hôpital psychiatrique, vont se dissiper la noire mélancolie, l'architecture de la paranoïa, les chaînes des obsessions. [...] Douloureuse folie, j'ai entendu ton cri implacable des années durant, que de douleur entre tes murs. A présent, les psycholeptiques t'on mis un masque, mais j'entrevois, moi, ton rictus, je connais ta puissance, et je crois que pour se protéger de toi, il faut vraiment un endroit approprié [...] où l'on ait conscience de tes griffes." (M. Tobino in : Les derniers jours de Magliano, Mondadori éditeurs, 1982). 

Bolognini dira, pour sa part : "Je me livrais à une autre opération" que le film de Bellocchio. "Je crois que l'on peut tout recréer, à l'exception de la folie. L'acteur ne peut rendre cela, il doit toujours faire la folie de façon trop visible, inventée, composée. Là, résidaient les limites à l'intérieur desquelles je devais réaliser mon film. Toujours est-il que le choix de Marcello Mastroianni en professeur Bonaccorsi s'avéra pertinent. [...] Il avait bien compris la provincialité, la mesquinerie du personnage, son désordre." Qu'en aurait-il été du pays, de cette époque, de ce caractère typiquement italien, si l'acteur suédois Max von Sydow, initialement pressenti - celui-ci tournera en Italie, en 1976, Cadaveri eccelenti de Rosi, Le Désert des Tartares de Valerio Zurlini et Cuore di cane d'Alberto Lattuada - l'avait incarné ? 

Autour de Mastroianni, gravitent une constellation de comédiennes, toutes au sommet de leurs charmes et de leurs talents, Françoise Fabian en tête, Marthe Keller, Lucia Bosé, Adriana Asti et Barbara Bouchet, confirmant le statut fort envié de Bolognini en tant que directeur d'actrices.  Un film fascinant et dont les "sons et les couleurs" ne peuvent se dissoudre ni dans nos coeurs, ni dans nos souvenirs. 

S.M. 

 

Vertiges (Per le antiche scale). 1975. Italie/France. 97 minutes. Réal. Mauro Bolognini. Sc. B. Zapponi, R. Andreassi, T. Pinelli, M. Arosio, S. Soleville. Ph. E. Guarnieri. Mus. Ennio Morricone. Cost. Piero Tosi. Int. M. Mastroianni, F. Fabian, M. Keller, B. Bouchet, P. Blaise, A. Asti, L. Bosé.

Vertiges (1975) : Bianca (Marthe Keller) et le fou mathématicien.

Vertiges (1975) : Françoise Fabian (Anna Bersani) et M. Mastroianni (Bonaccorsi).

Sur le prélude de la musique du film dû à Ennio Morricone, un hommage à Marcello Mastroianni