The Searchers (La Prisonnière du désert, 1956) de John Ford : la quête d'Ethan

L'Institut Lumière de Lyon programme, le week end du 6/05 au 8/05/2016, le chef-d'oeuvre du réalisateur américain. Un western prémonitoire d'une beauté incomparable. Cool

 

Que le cinéma de John Ford - Irlandais d'origine, né Sean Aloysius O'Fearna - soit un cinéma poétique et pictural, c'est un fait indéniable. Ford, modeste, ne le proclama jamais ouvertement, se contentant d'exprimer ceci : "Vous dites qu'on m'appelle le plus grand poète de la saga de l'Ouest. Je ne suis pas un poète et je ne sais pas ce que pourrait être une saga de l'Ouest. Je dirais que c'est de la merde de cheval." A l'origine, cependant, le réalisateur voulut être artiste. Ne confie-t-il pas également : "La seule chose que j'ai toujours eue, c'est un oeil pour la composition - je ne sais pas d'où il me vient. Enfant, je peignais et dessinais beaucoup" ? En fait, l'adolescent rêvait du Far West et ne cessait de crayonner des cow boys, des chevaux et des Indiens qu'il mettra en scène, plus tard, à l'âge adulte. Pour les connaisseurs, le cinéma de Ford et La Prisonnière du désert en particulier ont quelque affinité avec les tableaux d'un Charlie Russell ou d'un Frederic Remington.

Que le cinéma de Ford fut un cinéma anthropomorphique, en prise avec les contingences naturelles, sociologiques et politiques de l'Histoire - projection d'un aspect fondamental de la formation américaine -, cela ne fait aucun doute. Là, encore, Ford ne l'affichait pas franchement. "Je suis un paysan, rétorquait-il. Je fais des films de paysan." Orson Welles lui rendit, pour sa part, hommage de manière tout autant affectueuse qu'ironique, en déclarant : "Je préfère les vieux maîtres, c'est-à-dire John Ford, John Ford et John Ford. Le meilleur de John Ford, c'est la matière même dont est faite la terre, même si le scénario est écrit par Maman de mon coeur."

Cette maman de mon coeur c'est celle qui regarde avec tendresse ce poor lonesome cow boy généreux et réactionnaire tout à la fois, et qu'incarne l'acteur-idoine, le monolithique John Wayne, déjà dinosaure dans un monde en transformation. Solitaire et marginal, ce loser est cependant tellement plus attachant que les notables bourgeois, requins avides et corrompus, qui peupleront désormais l'univers américain ! Cette maman de mon coeur ce sont aussi les femmes - les subtiles héroïnes des films de Ford - qui, lucides, ne peuvent suivre cet homme d'un autre temps, mais qui, secrètement, honorent sa bravoure et son intégrité foncière - toujours avec Wayne, voir She Wore a Yellow Ribbon/La Charge héroïque de 1949 et son capitaine Nathan Brittles, ou, plus tard, L'Homme qui tua Liberty Valance de 1961 avec son déchirant Tom Doniphon, oublié par la légende qu'il faut qu'on publie. Ethan Edwards, dans The Searchers, peaufine le beau portrait de ce héros d'une ère révolue. La Prisonnière du désert est un film qu'il faut connaître impérativement. Commentaire ci-joint. 

 

The Searchers (littéralement : les rechercheurs et renommé en France, La Prisonnière du désertmarqua le spectaculaire retour de John Ford vers le western. Ses précédentes illustrations dans le genre dataient de 1950, avec Wagonmaster et Rio Grande, produits par la RKO. 

Adaptant un roman d'Alan LeMay, le scénario de Frank Nugent étoffa l'histoire en approfondissant la psychologie du personnage principal et en cernant avec plus de précision le contexte socio-historique dans lequel s'effectue la recherche d'une jeune femme enlevée par des tribus indiennes.

"Comme il en va de toute description d'une quête véritable, l'espace où elle a lieu présente autant d'importance sinon plus que son objet même", soutient Jacques Lourcelles. Le projet, une épopée lyrique aux fortes résonances psychologiques, se déroule dans un univers proprement labyrinthique somptueusement reconstitué dans le cadre approprié de Monument Valley, cher au cinéaste. L'admirable photographie en Technicolor et en VistaVision de Winton C. Hoch rendit avec force netteté et selon une profondeur de champ impressionnante le climat oppressif et ambigu dans lequel évolue une histoire aux allures de parabole anticipatrice.

Les commentateurs accréditèrent des points de vue propres à présenter Ethan Edwards (John Wayne), le protagoniste principal, comme un sujet névrosé, mû par une haine quasi obsessionnelle et, néanmoins, freiné par des sentiments contraires tout aussi puissants, provoquant chez le spectateur lui-même des attitudes ambivalentes, entre rejet et empathie tout à la fois. Il est incontestable que le "Duke" (J. Wayne) tenait-là un de ses rôles les plus fascinants. Il faut d'ailleurs signaler, au passage, à quel point le géant américain s'identifia de manière exceptionnelle à Ethan Edwards. Lorsque l'historien de cinéma Brian Huberman émit l'idée qu'il venait d'interpréter un grand rôle de méchant, Wayne s'exclama, "avec une expression aussi farouche que celle d'Ethan" : "Ce n'était pas un rôle de méchant, répondit-il entre ses dents. C'était un homme de son temps. Les Indiens ont baisé sa femme (sic). Qu'est-ce que vous auriez fait ?" Or, Ethan n'est pas l'époux légal de Martha, la femme violée et assassinée. L'erreur est donc extrêmement révélatrice. Nous aurons l'occasion d'y revenir. 

Plus immédiatement, Ethan Edwards est un homme d'action peu à l'aise lorsqu'il ne combat pas. C'est de surcroît, un loner qui n'est absolument nulle part chez lui. C'est cet homme farouchement déterminé à abattre l'Indien - Comanche ici - qui est, tout aussi paradoxalement, le plus proche et le plus connaisseur de ses moeurs et de sa culture. "Ethan est un descendant spirituel du personnage de la série "Leatherstocking" de James Fenimore Cooper, il est l'homme de la frontière qui fraye un chemin  pour les autres pionniers à travers des terres sauvages mais qui, en raison de sa violence, n'est pas adapté à la civilisation." (J. McBride in : A la recherche de John Ford, biographie traduite par J.-P. Coursodon, Ed. Lumière/Actes Sud, 2007).  De fait, le "leatherstocking" n'a t-il pas tourné le dos à la société blance sédentarisée ? N'est-ce pas lui l'Américain intégral au même titre que ses ennemis programmés, les peuples indiens ? 

Il nous faut, à présent, interroger la Prisonnière du désert. Laquelle est-ce ? Celle qu'aime secrètement Ethan, à savoir Martha (Dorothy Jordan) qui est, en réalité, l'épouse légale de son frère ? Tous deux seront d'ailleurs tragiquement massacrés. Ou plutôt est-ce Debbie (Nathalie Wood), kidnappée par les Comanches dès l'âge de neuf ans et devenue alors l'épouse de Scar, le doppelgänger d'Ethan, à qui Ford met dans la bouche ceci : "Deux fils tués par des hommes blancs. Pour chaque fils, je prends beaucoup de scalps." Plus haut, Mc Bride écrit ainsi que ce que "Wayne ressentait peut-être en jouant le rôle d'Ethan, qui lutte contre ses sentiments amoureux pour la femme de son frère et est consumé de rage par l'enlèvement et la possession sexuelle de sa nièce par son alter ego indien (si l'on imagine que Debbie pourrait être la fille de Martha et Ethan, les connotations incestueuses se multiplient)."

Le constat a déjà été fait : The Searchers élabore un champ inépuisable de contradictions qui sont au coeur de l'édification du mythe américain. Ford pousse ici son exigence à son achèvement total : plastiquement le plus abouti de tous ses films, La Prisonnière du désert est aussi le ferment idéologique le plus nourricier d'une oeuvre exceptionnelle, celle d'un cinéaste fondamental que Fellini définissait ainsi : "Un créateur à l'état brut, sans préjugés, sans recherche, immunisé contre les tentations de l'intellectualisme." Mais, aussi préservé des simplifications manichéennes que l'usine à rêves hollywoodienne ne nous épargne, hélas, pas toujours. Je ne résiste pas à conclure sur cette chanson de La Prisonnière du désert , "Un homme s'en va à la recherche de son âme/il cherchera loin, très loin/La paix de son coeur, il la trouvera/ mais où Seigneur, où ?/En s'éloignant/En chevauchant. Au loin." Et paraphrasant le peintre Mark Rothko, j'ajouterai que Ford "ne prophétisait pas les catastrophes à venir. Il se contentait de peindre celles qui sont déjà là."

S.M.

 

La Prisonnière du désert (The Searchers). 1956. Etats-Unis. 119 minutes. Réal. John Ford. Sc. Frank S. Nugent d'après A. LeMay. Ph. Winton C. Hoch. Mus. Max Steiner. Int. John Wayne, J. Hunter, V. Miles, W. Bond, N. Wood.

extrait The Searchers