Harragas (Les Brûleurs, 2009) de Merzak Allouache : prends la mer et tire-toi !

Merzak Allouache, 70 ans, est, sans conteste, le réalisateur algérien le plus célèbre du moment. Sa carrière est jalonnée de réussites humoristiques, non dénuées cependant d'une observation perspicace sur la vie et la situation politico-sociale de son pays. Ainsi, dès 1977, il signe l'inénarrable Omar Gatlato. Grand succès populaire en son pays, le film se démarquait très nettement de la production courante en brossant, avec causticité et naturel, l'histoire d'un jeune homme sans conscience politique, partagé entre sa timidité et ses préjugés machistes. Allouache exploitera ce filon, avec plus ou moins de bonheur, dans Les Aventures d'un héros/Mughamarrat Batal (1978), Bab El Oued City (1994), Salut Cousin (1996) et Chouchou (2003), tous deux, avec en vedette, l'illustre Gad Elmaleh puis, enfin, Bab El Web (2004). 

Toutefois, un autre versant du cinéaste mérite d'être pris en considération. A la fois plus grave et plus soucieux de réalisme. Allouache a filmé ainsi des documentaires autour d'événements tragiques qui ont secoué son pays : L'Après Octobre (1988), Femmes en mouvement (1990) ou Jours tranquilles en Kabylie (1994). Nous ne devons pas oublier non plus Alger-Beyrouth pour mémoire (1998), L'Autre monde (2001) et Tamanrasset (2008), situés à mi-chemin entre docu et fiction. 

Harragas ferait donc partie de cette catégorie de films. Il conte l'odyssée improbable d'un groupe de boat people africains (et algériens par conséquent) vers les côtes espagnoles. Le phénomène n'a rien de particulier ni de spécifique : il existe depuis fort longtemps et sous toutes les latitudes. Des réalisations comme El Norte (1983) de Gregory Nava, Rio abajo (1984) de José Luis-Borau, Balseros (2002) de Carles Bosch et Josep Maria Domenech, Norteado (2009) de Rigoberto Perezcano ayant pour cadre Cuba, le Mexique et les Etats-Unis ou Passeport pour l'enfer (1982) de Ann Hui, en ce qui concerne le Vietnam, nous ont rappelé les principaux déséquilibres Nord-Sud. Et c'est un des mérites du film d'Allouache de ne pas le circonscrire au cadre algérien, même si celui-ci n'est pas évacué, loin s'en faut. 

Rappelons encore une fois l'origine du mot harraga et ce qu'il implique : "Partir, celà signifie brûler, brûler ses papiers, brûler les frontières, brûler sa vie s'il le faut mais partir." Les clandestins brûlent donc leurs papiers d'identité afin qu'ils ne soient pas reconnus par les garde-côtes et que l'on ne sache d'où ils viennent. Car, tous, issus d'Algérie, de Mauritanie, du Mali, du Sénégal ou d'ailleurs, ils fuient une réalité insoutenable, celle du malheur et de la misère (comme le dit, Imène, l'héroïne du film, à propos de son pays). Et, puis il y a ceux qui, après plusieurs essais infructueux, finissent par dire adieu à la vie, tel Omar, le frère de Rachid, la voix off que l'on entend tout au long du film. Cet Omar qui s'est pendu et qui vient d'écrire à Imène, sa soeur (Lamia Boussekine) : "Si je pars, je meurs ; si je ne pars pas, je meurs ; alors, je pars sans partir, je meurs, c'est plus simple." On comprend ainsi le désespoir infini de ces "dégoûtés de l'existence" (le fameux dégoûtage du bled) qui se sentent prisonniers en leur pays. 

Allouache évite, néanmoins, de décrire l'état d'esprit ou la situation politique de l'Algérie, choisissant plutôt de concentrer son attention sur un phénomène d'ampleur internationale, et que d'autres films ont su très justement traiter : Nulle part, terre promise d'Emmanuel Finkiel en 2008, Welcome (2009) de Philippe Lioret, Terraferme (2012) d'Emanuele Crialese par exemple. Il ne fait pas non plus un film politique cherchant à déterminer des responsabilités ou des causes à un problème. Il se contente de mettre en scène une tragédie. Mais, il le fait sans dramatisme excessif, n'omettant jamais que l'humour - qu'il connaît si bien pour l'avoir couramment pratiqué - est la "politesse du désespoir." (Chris Marker). En ce sens, il se rapproche - mais avec un style inimitablement algérien - de Norteado de Perezcano. Si le cinéaste a, par ailleurs, manifesté le souhait d'être au plus près des réalités, il a voulu, cependant, s'en détacher. "Je suis un cinéaste de fiction, je n'ai fait que peu de documentaires. Pour un sujet semblable, celui de ces nouveaux boat people, je savais d'emblée qu'un documentaire allait être très difficile à réaliser, à cause de son caractère secret. J'ai donc opté pour la fiction. [...] j'ai (malgré tout) cherché à m'informer à partir d'articles de presse, d'enquêtes, de contributions de psychologues, de sociologues qui ont beaucoup travaillé dans ce domaine ; mais également à l'aide de rencontres avec des jeunes qui ont été candidats à ce départ et se sont faits rattraper. [...] Et, dans un deuxième temps, je suis allé tourner à Mostaganem (cité portuaire de moyenne importance, située sur le golfe d'Arzew, dans l'Ouest algérien) qui est, tout à la fois, un véritable lieu de passage d'où embarquent beaucoup de jeunes clandestins et une ville de tradition de théâtre amateur", explique Merzak Allouache. Particularité supplémentaire : le film a été tourné au cours d'un hiver exceptionnellement rude, accroissant ainsi le sentiment d'insécurité et de dureté des conditions de traversée ressenti par le spectateur et subi par les harragas.

Enfin, un autre élément a permis d'éloigner le film d'une vision trop objective : la présence d'un protagoniste trouble-fête, si l'on peut dire ; celle du policier "discrédité" et armé qui exécute l'organisateur des traversées illégales, l'ignoble et corrompu (raciste, par-dessus le marché !) Hassan "mal-de-mer' (Okacha Touita). A vrai dire, une fois ce "poulet" embarqué, on a un microcosme de l'Algérie désaccordée : le "barbu" Hakim, nos trois "intellos bobos" (Nasser le magnifique, la ravissante Imène et son frérot inséparable Rachid), le flic à la sale figure ("Hydragos, le fameux méchant dans Goldorak", dixit Rachid) et, complètement à l'écart, les ploucs, c'est-à-dire les privés de tout, les mûstadaffin pour reprendre une expression arabe. Et, bien entendu, au bout... on ne tardera pas à s'entre-déchirer pour sortir la tête de l'eau ! Ce qui fera dire à l'un des harragas, en une brève réplique de lucidité : "On se déteste entre nous, comment veux-tu que les autres nous aiment ?"

Fort évidemment, ces divergences d'intérêts entretiennent, plus qu'une parabole, un suspense bénéfique, suscitant quelques rebondissements dans une réalisation qui risquait l'enlisement à force d'être trop balisée. Soyons cléments pourtant : tel quel, Harragas, utile témoignage des désordres de ce monde, vaut certainement le détour. 

S.M.

 

Harragas. Algérie/France. 2009. 95 minutes. Réal. Merzak Allouache. Mus. David Hadjadj. Int. Nabil Asli, Seddik Benyagoub, Lamia Boussekine, Mohamed Takerret, Okacha Touita. 

 

Harragas (2009) de Merzak Allouache. Seddik Benyagoub (Nasser).

L'Europe transforme la Méditerranée en un vaste cimetière

Catherine Wihtol de Wenden

Un article de Catherine Wihtol de Wenden, sociologue, docteur en science politique, spécialiste des migrations internationales.