Timbuktu (Abderrahmane Sissako, 2014) : vivre et créer avec la peur


 

"Un film n'est pas fait pour un palmarès mais pour toucher les gens." (A. Sissako)

 

Le cinéaste mauritanien Abderrahmane Sissako mettait en scène, il y a huit ans déjà, un procès imaginaire se tenant à Bamako, capitale du Mali. Une procédure judiciaire s'enclenchait contre la Banque mondiale et le FMI considérés comme responsables de la misère d'un continent. Le film relatait, en parallèle, la vie quotidienne des populations à travers quelques exemples concrets.  

Cette fois-ci, Sissako transporte sa caméra dans le nord du pays : à Timbuktu, cité fondée au XIe siècle par le peuple Touareg. Son film, comme le précédent, adopte le nom de la ville comme titre. Toutefois, Sissako n'aura pas pu tourner réellement à Timbuktu. Plutôt à Oualata, commune du sud de la Mauritanie. Le réalisateur explique les raisons d'une telle décision : "L'armée était postée partout, sans que nous la voyions. Mais un attentat-suicide était toujours possible. Il y en avait eu à Tombouctou. Nous ne pouvions pas tourner là-bas, où, pourtant tout était prêt : j'y avais fait des réperages."

Le contexte du film, c'est effectivement l'occupation djihadiste de la ville de Timbuktu entre juillet 2012 et janvier 2013, avant que ne soit engagée l'opération Serval, intervention militaire mise au point par l'Armée française. L'urgence prédéterminait un documentaire. "Dire que je souhaitais faire un documentaire permettait de démarrer très vite", affirme le réalisateur. De nombreux éléments vont, tout de même, favoriser l'éclosion d'une fiction. "Le désir naît de la conscience politique des événements", ajoute Sissako. Le cinéaste souhaitait prendre position : décrire la détresse et l'humiliation de milliers de gens qui résistent courageusement aux menaces de l'intégrisme musulman. Montrer la ville assiégée par des troupes armées djihadistes qui décrètent, nuit et jour, ce qu'il faut faire et ne plus faire et la réponse d'un peuple, armé de sa culture et de ses valeurs éternelles, de sa joie, de ses espoirs et de l'amour de sa terre. Quel est donc cet Islam dont parlent ces hommes chaussés et vêtus en soldats et qui pénètrent ainsi, la mitraillette à l'épaule, là où d'autres, dans le recueillement et la sérénité, invoquent le même Dieu Tout-Puissant ? C'est le sens profond d'une des séquences initiales, où l'imam (Adel Mahmoud Cherif) oppose, à l'arrogance guerrière, la force paisible de la foi. Car, ce pays est déjà terre d'Islam et n'a guère besoin d'injonctions et de contraintes pour pratiquer et sentir l'Islam comme il se doit. Sissako, contournant les pièges d'un discours facile et d'une dramaturgie convenue, nous donne avant tout un film poétique voire chorégraphique, dans lequel la présence muette de l'intime, les gestes de la vie quotidienne, la beauté des éléments et des lieux réduisent à pures vanités les vociférations et violences des bandes fanatisées, puissent celles-ci conduire, hélas, à l'atroce lapidation d'un couple, laquelle étant inspirée d'un fait authentique ignoré par la presse. 

Ici, la richesse et la diversité ne sont guère destructibles, puisqu'il y faut des interprètes pour en traduire maladroitement le ressenti. Entre Kidane que l'on juge et les membres de la justice islamiste, par exemple. Songez qu'en cet endroit, et dans le film par conséquent, on parle français, songhaï, tamacheq ou arabe. Songez qu'au Mali, le français est langue officielle puisqu'on y dénombre comme autres dialectes, le bambara, le malinké, le doula, le dogon, le hassanya et le berbère, excusez du peu ! Elles constituent le secret de ces terres. Qu'aiment leurs populations depuis des temps immémoriaux, qu'elles soient sédentaires ou nomades : la famille touareg, Kidane et Satima, musulmans eux aussi ; Amadou, le pêcheur tué accidentellement par Kidane ; cette Haïtienne échouée en ces contrées, on ne sait comment, et que sa folie même autorise à braver et ridiculiser les interdits en vigueur. Partout, la vie continue. A l'intérieur des gens eux-mêmes : avec ou sans ballon, pour les jeunes épris de football, avec ou sans instruments pour ceux qui chantent et aiment la musique. La liberté est en soi. Sissako l'exprime en images : ces paysages-corps, à la sensualité déployée comme irrépressible aspiration à vivre pleinement et sans limites.  La course effrenée de Toya, endeuillée par la mort de ses parents, c'est celle de la gazelle dans les dunes et que l'on voit, admirablement détachée sur fond ocre par Sofiane El Fani - l'opérateur d'Abdellatif Kechiche -, au début et à la fin du film. "Je m'élancerai, jusqu'à l'ivresse du désespoir, vers la liberté et personne ne dictera ma conduite", tel pourrait être le message de ce film qui puise sa vérité de son instabilité ("la peur m'a toujours accompagné", confie le réalisateur) et de la fragilité des situations. Fragilité considérée comme source de création, selon Abderrahmane Sissako lui-même.

S.M.

 

N. B. À titre d'information, le réalisateur américain d'origine française, Jacques Tourneur, réalisa en 1958 un Timbuktu avec Victor Mature et Yvonne de Carlo, un film "colonial" évidemment. Que Jacques Tourneur, cinéaste de l'étrangeté et du déracinement, détourna fort heureusement au profit de son propre univers. Longtemps inédit en France, le film fut, cependant, doublé en français et distribué uniquement dans quelques pays francophones. A la fin de ce film, un chef religieux déclare à son peuple qu'il faudra un jour réclamer l'indépendance. Cette conclusion fut, bien entendu, jugée inopportune par les producteurs. 

 

Timbuktu (Le Chagrin des oiseaux). Mauritanie/France. 2014. 97 minutes. Réal. et scén. Abderrahmane Sissako. Scén. Kessen Tall. Ph. Sofiane El Fani. Mus. Amine Bouhafa. Prod. Sylvie Pialat, Rémi Burah, Etienne Comar/Les Films du Worso, Dune Vision. Int. Ibrahim Ahmed (Kidane), Toulou Kiki (Satima), Abel Jafri (Abdelkrim), Fatoumata Diawara (la chanteuse), Hichem Yacoubi (le djihadiste), Kettly Noël (Zabou), Layla Walet Mohamed (Toya). Sortie en France : 10/12/2014.

Oscar du meilleur film en langue étrangère 2015. César du meilleur film français 2014. Prix du Jury Oecuménique Festival de Cannes 2014.

Autour du film : la sortie en DVD et l'ouvrage "La Guerre au Mali"

Nous vous signalons que le film est désormais - depuis le 10 avril 2015 - disponible en DVD. Nous vous conseillons pour prolonger votre connaissance et votre réflexion l'ouvrage La Guerre au Mali, paru aux Editions La Découverte en 2013 et coordonné par Michel Galy.Sourire

 

Autre article fort instructif, celui de Philippe Rekacewicz pour Orient XXI : "L'autoroute de l'internationale djihadiste".