Les Studios d'Ealing : l'humour selon Sir Michael


 

Connaissez-vous les studios d'Ealing ? Bâtis sur un ancien verger de pommiers de la banlieue Ouest de Londres, ils devinrent, à partir de 1938, une importante société de production dirigée par Sir Michael Balcon (1896-1977). Celui-ci, à la toute fin des années 1940, va développer un style de comédies à l'humour typiquement britannique. Auparavant, il s'était attaché à réunir une équipe de réalisateurs valeureux, parmi ceux-ci Basil Dearden, le brésilien Alberto Cavalcanti, Charles Crichton, Robert Hamer, Alexander Mackendrick, Henry Cornelius... Mais aussi des comédiens exceptionnels : Joan Greenwood, James Mason, Michael Redgrave, Stanley Holloway, Dirk Bogarde et surtout Sir Alec Guinness. Il y aura aussi T.E.B. Clarke, ancien journaliste à l'Evening News, qui deviendra le scénariste remarquable des comédies anglo-saxonnes. 

L'Institut Lumière de Lyon programme un Festival British comedies, du mardi 5 au mardi 12 mai 2015. Le fleuron de toutes ces réalisations c'est incontestablement Noblesse oblige/Kind Hearts and Coronets (1949) de Robert Hamer, dans lequel un descendant d'aristocrate, déchu de son titre parce que sa mère avait épousé un chanteur d'opéra, entreprend de tuer les huit survivants de sa noble famille. Le triomphe du film doit beaucoup à l'exceptionnel Alec Guinness, interprète de huit rôles à la fois. Il y compose une saisissante galerie de portraits grotesques et monstrueux (J. Lourcelles). A ses côtés, deux autres comédiens de talent : Dennis Price et Valerie Hobson. C'est évidemment une critique assez noire et féroce, teintée d'ironie voire de sadisme, à l'égard des couches aristocratiques. Sans l'inscrire au générique, le film s'inspire en fait d'un roman de Roy Hornimann (1874-1930), Israel Rank, d'une veine proche d'Oscar Wilde. Les dialogues de John Dighton sont particulièrement brillants. Ce qui surprend beaucoup, c'est que ce portrait agressivement joyeux de l'Angleterre victorienne aura été comparé, en Grande-Bretagne même, au Roman d'un tricheur de Sacha Guitry. 

Alec Guinness (1914-2000) est encore en vedette dans d'autres films proposés, à savoir L'Homme au complet blanc/The Man in the White Suit (1951),  et Tueurs de dames/The Ladykillers (1955) d'Alexander Mackendrick et De l'or en barres/The Lavender Hill Mob (1951) de Charles Crichton. Ladykillers ayant fait l'objet d'un remake dû aux frères Coen en 2004.

Que ce soit dans L'Homme au complet blanc - fable sur la société de consommation - dans lequel un ancien étudiant de Cambridge semble avoir mis au point un tissu synthétique inusable et insalissable ou, par exemple, dans De l'or en barres (la première apparition d'Audrey Hepburn !), qui tourne en dérision la condition de l'Anglais moyen incarné en Mr Holland, tenté par l'enrichissement illégal - il participera à la transformation de lingots d'or en tours Eiffel-souvenirs -, Alec Guinness fait preuve d'un flegme et d'une subtilité magistrale. Tueurs de dames, film en technicolor, est sans doute le chant du cygne des comédies d'Ealing. Autour du grand comédien britannique, on trouve Peter Sellers (La Panthère rose) et Herbert Lom, futurs acteurs de Blake Edwards. L'histoire et la manière dont elle narrée - le scénario est de William Rose (Devine qui vient dîner) - sont une pure merveille. Il faut, néanmoins, retenir surtout l'interprétation de Katie Johnson, une comédienne issue de la scène théâtrale anglaise, exquise dans la séquence du thé des vieilles dames auquel sont contraints de participer nos cinq gangsters. 

Whisky à gogo/Whisky Calore (1949) d'Alexander Mackendrick avec Joan Greenwood et Basil Radford  se déroule dans les îles Hébrides et pourrait être considéré comme un film écossais. On y sent, tout au long du film, une espèce de raillerie à l'égard des voisins anglais. Il est impossible de ne pas se réjouir face à la course qui s'engage, entre armée, douaniers et populations, pour récupérer la cargaison de whisky d'un cargo en détresse ! Tortillard pour Titfield/The Titfield Thunderbolt (1953) de Charles Crichton (l'auteur d'Un poisson nommé Wanda de 1988) décrit avec drôlerie et sensibilité les réactions de villageois face à la disparition programmée du train local. Quant à Passeport pour Pimlico (1949) d'Henry Cornelius, sa valeur - T.E.B. Clarke participe au scénario - tient essentiellement au sujet qui constitue une satire des mesures drastiques adoptées par le gouvernement anglais durant la période d'après-guerre (la poursuite du "sang et des larmes" de Sir Winston Churchill !) Le burlesque paraît étrangement en berne dans cette oeuvre - le maillon faible de l'ensemble - et on doit reconnaître qu'Henry Cornelius n'a peut-être pas le talent des réalisateurs précédemment cités.

Quoiqu'il en soit, tous les films - sept au total - valent le détour. Ils rappelleront aux jeunes générations que la comédie humoristique anglaise ne date pas d'hier et qu'avec de vieux troncs on peut encore faire d'excellents fûts.

S.M. 

Festival British Comedies, du 5 au 12 mai 2015. Institut Lumière de Lyon. Rue du Premier-Film, contact@institut-lumière.org.


 

Whisky à gogo d'Alexander Mackendrick (1949), Gordon Jackson.

L'Homme au complet blanc d'Alexander Mackendrick (1951). Alec Guinness dans le rôle de Sidney Stratton, l'homme au costume insalissable et inusable.

Noblesse oblige de Robert Hamer (1949). Joan Greenwood, Alec Guinness et Dennis Price.