L'impassible Mr Buster

La Croisière du Navigator 1924

 

Le Festival Lumière 2016 rend hommage à un géant du burlesque, Buster Keaton. Une mini-rétrospective débutera donc le 9 octobre. Qui bouderait le plaisir d'aller voir Buster commettre, en toute innocence, maladresses et catastrophes avec le masque du chevalier à la triste figure ? Un hidalgo américain sans armure et à la taille plus modeste. Et surtout un novateur génial qui n'a pas forcément cru à sa postérité. Et qui l'a pourtant obtenu.

 

"... [...] reconnaissant qu'une vraie mer et qu'une vraie forêt créent une illusion tout de même plus authentique que le plus parfait décor de théâtre [...] il fera sortir sa troupe au soleil et les artistes seront heureux parce que leur jeu sera immortalisé sur pellicule, autant que la création de l'écrivain sur le papier. " (Frigyes Karinthy in : Nouvelles parues dans la presse 1906-1913, Cinématographe et musée de cire).

"En humour, je ne plaisante jamais." (F. Karinthy). 

 

 

Né un 4 octobre 1895 - l'année de la première projection cinématographique - dans l'Etat du Kansas, Joseph Francis Keaton est issu d'un milieu d'artistes itinérants. Dès l'âge de trois ans, il est déjà sur scène. Il s'initie au vaudeville et à l'acrobatie. C'est le prestidigitateur Harry Houdini, originaire d'Autriche-Hongrie, qui, accompagnant la troupe Keaton, lui attribuera le surnom de Buster. Suite à une chute de Joseph Francis, Harry se serait exclamé : "That was a real buster." ("C'est une vraie bonne chute").  Et c'est ainsi que le fils Keaton deviendra, pour le grand public, Buster. Malgré la lente dégradation des talents paternels, Buster arrive à se faire remarquer et choisit en 1917 de faire cavalier seul. Sa rencontre avec Roscoe "Fatty" Arbuckle est déterminante. Il rejoint sa compagnie et, sous la direction du producteur Joseph M. Schenck, participe à de nombreux courts métrages hilarants avec Fatty. Mobilisé en juin 1918, il passe sept mois en France sans voir réellement le front. Et lorsqu'il retrouve Schenck, en 1919, il doit bientôt faire face au départ de Fatty pour la Paramount. Sont donc fondées les Buster Keaton Comedies qui produisent 19 courts métrages en deux ans. Son talent le hissera rapidement au niveau de Chaplin. Buster offre une version comique absolument unique. Il est, d'ailleurs, le seul à n'avoir pas été formé, comme tant d'autres acteurs burlesques, à l'école de Mack Sennett (1880-1960). Véritable maître d'oeuvre de ses prestations, Keaton endosse, sous le vêtement de Malec ou de Frigo, le masque définitif qu'on lui reconnaît. Toujours imperturbable, le comédien déchaîne le rire sans être lui-même conscient des situations qu'il provoque. Se démarquant des farces plutôt faciles voire vulgaires de Fatty, Buster révèle de réels talents d'acteur, conscient, en outre, des possibilités offertes par le cinématographe. Dès cette époque, on y perçoit une compréhension instinctive des lois d'équilibre du processus filmique.  "Il y a chez Keaton un art éblouissant de la composition du cadre sans équivalent dans l'oeuvre des grands comiques - sinon dans celle de bien des cinéastes de premier rang...", écrit Claude Michel Cluny. Autrement dit, Buster Keaton peut être considéré comme un metteur en scène à part entière.

Le génie de Keaton trouve son aboutissement dans les longs métrages des années 1920, où il exerce les fonctions d'acteur, de coproducteur et de réalisateur. Hélas, cette période sera de brève durée car, après The Cameraman et Spite Marriage/Le Figurant, tous deux réalisés par Edward Sedgwick en 1929, et, avec l'arrivée du cinéma parlant, l'indépendance artistique de Keaton est désormais compromise. La MGM s'étant approprié une vedette au sommet de sa gloire et une compagnie dont Keaton n'était ni propriétaire, ni actionnaire majoritaire, on perdit alors le caractère foncièrement complice du travail en équipe des productions de Joe Schenck. La mécanique trop rôdée et un tantinet conformiste de la MGM détruit jusqu'à la caricature le cachet inimitable de l'acteur Keaton - on le voit alors porter barbes et postiches, faux cils et binocles de professeur - comme s'il fallait plier l'artiste aux lois d'airain de l'esthétique hollywoodienne.  Ironie suprême : son premier film parlant, sous les auspices de la fameuse Metro, porte le titre Free and Easy (Le Metteur en scène) toujours réalisé par Sedgwick.  

La vie privée de Keaton s'en ressent certainement : Keaton divorce d'avec Natalie Talmadge (1932) et ne retrouve pas un équilibre correct avec ses compagnes suivantes. En outre, sa détresse entraîne aussi une forte addiction à l'alcool. Buster doit subir de nombreuses cures de désintoxication. Les années 1940 sont une dure bataille pour la survie. 

Il faut s'y résigner : la meilleure période de l'artiste est désormais passée. Elle demeurera cependant comme un des joyaux du cinéma mondial. Et puisqu'il nous faut l'évoquer nécessairement, nous le ferons en suggérant trois films, selon nous, indispensables. 

La Croisière du Navigator/The Navigator (1924), quatrième long métrage de Keaton, est la somme des éléments constitutifs patiemment mis au point dans les courts métrages. Le film est vécu comme une aventure palpitante et pleine d'effroi, digne des films fantastiques les plus réussis et la conception de la mise en scène est proprement ahurissante pour l'époque. Keaton, épaulé par Donald Crisp, nous donne une oeuvre d'une précision mathématique et d'une perspective géométrique qui ferait encore école. Citons, par exemple, la séquence fameuse des portes de cabine qui s'ouvrent ou se referment selon le rythme du tangage du navire ou, plus encore, voir Buster, saisi d'une terreur rarement aussi bien recréée au cinéma, lorsque s'ouvrent simultanément l'ensemble des portes du "Navigator".  

Beaucoup moins connu, Les Fiancées en folie/Seven Chances (1925) n'a été redécouvert qu'à partir des années 1960. On y retrouve certaines caractéristiques du film précité. Le scénario déjà incroyable suscite des situations proprement délirantes dans lesquelles l'angoisse du héros, la conjugaison du suspense et du rire donne au film une aura poétique et surnaturelle rarement atteinte au cinéma. Et, sans doute, perce également une dimension psycho-sociologique indéniable : au-delà de la peur qu'entretient Keaton à l'endroit de l'élément féminin, c'est aussi la phobie que chaque être peut éprouver face à l'immense foule de ceux qui cherchent à étouffer toute étincelle d'affirmation et de choix individuels. Voir, dans la seconde partie du film, Buster tenter d'échapper à une foule compacte de postulantes au mariage - Jimmy Shannon, le protagoniste du film, ne dispose que de quelques heures pour trouver une épouse et percevoir, de fait, un héritage providentiel -, préfigure, cinquante-cinq ans plus tôt,  la fameuse Cité des femmes de Fellini !

Le Mécano de la General/The General (1926) n'est, peut-être, plus à présenter. Adapté d'un récit authentique de la Guerre de Sécession, celui de William Pittenger (The Great Locomotive Chase), le film révèle à quel point Buster Keaton ne simule nullement sur le tournage. Keaton ne fut pas appelé Buster pour rien. Il le justifie ici plus encore. Comme il confirme, de façon éclatante, son amour des paysages américains et sa passion pour le train, symbolique de l'Amérique land in progress, "conquérant et révélateur de l'espace américain, instrument privilégié du jeu qui permet de jongler avec les rencontres, les distances, les délais, la balistique et la mort." (C. M. Cluny). Retenons cependant le message principal : celui d'une caricature réjouissante de la guerre, pourvoyeuse de cruautés et d'absurdités. Keaton est un Brave Soldat Schveik américain : héros malgré lui et innocemment individualiste - il ne fait de mal à personne -, ses seules amours sont sa locomotive et sa chérie. Peut-être est-ce un peu Buster qui est campé sous les traits de Johnnie Gray, l'employé des chemins de fer de Géorgie. Un film que l'on ne saurait se lasser de voir et revoir évidemment. 

Bien sûr, il ne faut nullement limiter la connaissance de Keaton à ces trois films, mais on aura là un aperçu éclairant de la personnalité et du génie keatonien. Cela ne conduit pas à négliger d'autres oeuvres.  Ainsi, Le Cameraman manifeste le degré de perfectionnement auquel il était parvenu à la fin des années 1920. Fort malheureusement, l'arrivée du parlant consacre sa marginalisation. Et si on le revoit dans deux films importants, Sunset Boulevard (1950) de Billy Wilder, et, ensuite,  Limelight (1952) de Chaplin, c'est plus en tant que réminiscence d'un passé révolu que comme interprète remettant en question son propre statut. Toutefois, pour nous, spectateurs, Keaton n'a pas traversé la nuit. Nos coeurs abritent toujours aussi sûrement ses films. Enfin, faut-il redire, qu'au-delà de l'infinie tristesse que dégage son regard, ses oeuvres n'en comportent pas moins un mélange de volonté tenace et d'optimisme conquérant, l'insurpassable struggle for life des Américains. Et que Buster définit, en filigrane, dans son autoportrait de 1960 : "Visage de marbre, Tête de buis, Figure de cire, Frigo et même Masque tragique, voilà comment on m'a toujours surnommé. En apothéose, le célèbre écrivain et critique James Agee a décrit mon visage en ces termes : il rivalise presque avec celui d'Abraham Lincoln en tant qu'archétype américain, hiératique, fier, presque sublime, inoubliable."

 

S.M. 

 

 

Buster Keaton, Le Mécano de la "General" (1926)

Afin de mieux connaître Buster Keaton (cliquez ici pour consulter filmo et diapo), je vous conseille de lire la récente reparution chez Capricci de l'autobiographie parue en 1960 : La Mécanique du rire : Autobiographie d'un génie comique.

Dans cet ouvrage, Keaton évoque d'autres comiques, Chaplin et Harold Lloyd notamment. Voici ce qu'il nous en dit : "Je suis toujours étonné lorsque les gens établissent des similitudes entre les personnages que Chaplin et moi avons interprétés à l'écran. Selon moi, il y a toujours une différence fondamentale : le vagabond Charlot était un marginal, avec une mentalité de marginal. Sympathique, mais prêt à voler à la moindre occasion. Mon petit personnage était travailleur et honnête. [...] Si mon petit héros s'arrêtait devant la boutique, admirait le costume mais n'avait pas de quoi se l'acheter, il n'avait jamais l'idée de voler. Au contraire, il essaierait aussitôt de trouver un emploi afin de gagner de l'argent. Le protagoniste de Lloyd était encore différent de celui de Chaplin et du mien. C'était un fils à papa qui ne cessait de surprendre tout le monde, y compris lui-même, en triomphant des situations impossibles, au cours desquelles il faisait preuve d'une opiniâtreté et d'un courage indomptables. Souvent, Lloyd était plus acrobate que comédien. Mais à l'écran, il se surpassait sans arrêt. [...] Durant nos années fastes, aucun de nous trois n'eut à souffrir d'un échec commercial. Rien que des succès foudroyants dans le monde entier."

Buster au Festival Lumière (octobre 2016)

The Cameraman 1928

Programmation :

Les Lois de l'hospitalité/Our Hospitality. 1923, 1h05. Co-réalisé avec Jack Blystone. 

Institut Lumière di9 12h - CC (ciné-concert)|Pathé Bellecour sa15 14h15 - CC


Fiancées en folie/Steven Chances. 1925, 56 min. 

Dardilly di9 17h - CC|Institut Lumière me12 9h45 - CC|Pathé Bellecour di16 11h15 - CC 


Le Mécano de la "General"/The General. Co-réal. Clyde Bruckman. 1926, 1h 07.

CNP Terreaux di9 17h30|Francheville me12 20h30 - CC|Pathé Bellecour di16 16h45 - CC


 Cadet d'eau douce/Steamboat Bill Jr. Co-réal. Charles Reisner. 1928, 1h 10.

UGC Astoria di9 15h|Meyzieu me12 16h - CC|Pathé Bellecour sa15 16h - CC


Le Caméraman/The Cameraman. Co-réal. Edward Sedgwick. 1928, 1h 16.

Comoedia ma11 11h|Villeurbanne je13 20h 30|Pathé Bellecour ve14 18h 45 - CC



Programme Buster Keaton à l'Auditorium de Lyon

La Maison démontable de Malec/One Week (1920, 25 min) suivi de Sherlock Jr. (1924, 45 min)

ma11 20h - CC


Programme Buster Keaton 2

Co-réalis. Eddie Cline : Malec champion de tir, Malec chez les Indiens, Frigo Fregoli, Frigo déménageur (réalisés entre 1920 et 1922), courts métrages.

Pathé Bellecour ve14 14h - CC|Saint-Genis di 16 15h 30 - CC 

 

One Week 1920

Our Hospitality 1923

Seven Chances 1925

Steamboat Bill Jr 1928

The Navigator 1924