Les Terrasses (Merzak Allouache, 2015) : Alger en cinq scènes

 


 

Dans ce pays intrépide d'hommes bons

Vivent des hommes féroces

De férocité ancienne

Dans ce pays de bonheur inconnu

La femme n'est femme que la nuit

B. Hadj Ali, Que la joie demeure

 

 


Les Terrasses (Es-stouh)
 ce sont celles d'Alger. Typiques et singulières, elles offrent un panorama subjectif de la capitale, selon l'endroit où elles se situent. Parmi les multiples terrasses algéroises, Merzak Allouache en a choisi cinq - cela n'a pas été simple car, on ne pénètre pas chez l'habitant comme chez soi et, en outre, filmer à l'intérieur d'une de ces cours relève du parcours du combattant ! A ce sujet, une scène du film montre une équipe de techniciens du cinéma (filmer Alger comme personne) : en entrant subrepticement dans une de ces terrasses - lieux rêvés et, paradoxalement, endommagés -, ces "drôles de fous" à la caméra le font à leurs risques et périls - je ne vous raconte pas ce qui leur arrive ! Avant la terminaison macabre,  on aura eu droit à cet humour si spécifiquement national sur le film qu'il faut commettre afin de ne pas déplaire aux autorités. Allouache précise, par ailleurs, que le hors-champ du film aurait pu être celui de son propre tournage, autrement dit, le film dans le film. 

Ce qu'il est utile de rappeler c'est que ces terrasses permettent à chacun de s'observer, de s'épier voire d'assister à quelque événement - bon ou mauvais - plutôt inattendu. Terrasses réservées prioritairement aux femmes, réduites à la claustration que les traditionnelles sociétés patriarcales lui infligent. Ici, les belles inféodées peuvent recréer intérieurement un monde à la dimension de leurs fantasmes et de leur désir de liberté. Mais, les chimères exacerbent le sentiment d'impuissance et la chute dans le vide en traduit le malaise ; en face, la chanteuse populaire admirée assiste, en direct, à un suicide qu'elle ne peut stopper. Fenêtres sur cour (Alfred Hitchcock à Alger) à l'air libre. 

Terrasses dont non seulement la perspective se modifie suivant l'endroit où l'on se trouve (magnifiques plongées sur la baie et sur la cité construite en contreforts sur le Sahel), mais également la perception des bruits, des sons et du tumulte algérois. Et, évidemment, du muezzîn annonçant les cinq prières musulmanes quotidiennes : Al-fajr, Ad-dhour, Al-'asr, Al-maghrib, Al-'icha. Es-stouh de Merzak Allouache c'est donc une journée anodine à Alger, ville joyeuse proclamée (El-Bahdja), et pourtant ville-lumière aux relents glauques et secrets. Blanche le jour (Al-Medinat Al abiâd) et sombre cependant lorsque s'y déroule d'obscurs règlements de compte mafieux dans ses arrière-cours : l'islamo-trabendiste dont on immerge le visage parce qu'il n'agit qu'à sa guise ! Une fois terrassé (n'y voyez nul jeu de mots) le quidam aura droit aux regrets hypocrites : "J'ai tué mon frère !", se lamente faussement le "boss" impavide.  

Ailleurs, le crime est béni : qu'un propriétaire abusif soit décervelé par une jeune femme neurasthénique, quoi de plus juste ! "C'est un profiteur", dira avec compréhension l'inspecteur, ancien PAGSiste (communiste), chargé d'enquêter sur ce crime. Ce ne sont pas toujours les mêmes qui payent, fort heureusement ! Alger serait ainsi un amphithéâtre où se déploierait une tragi-comédie quotidienne et pour laquelle le cinéma, afin d'en souligner l'exacte proportion complexe, en démultiplierait les scènes. Le drame ou les sordides agissements, les médiocres labeurs ou les mesquines combines s'élaborent - ô suprême traîtrise - alors que les appels ponctuels à la prière rythment avec insistance les phases de la journée. 

De toutes les façons, Merzak Allouache en rêvait de ces terrasses ! Et, depuis fort longtemps. Elles comblaient un voeu : assurer une fluidité entre scènes d'intérieur et scènes d'extérieur ; abolir la frontière entre cinéma fabriqué et cinéma de plein-air. Et puis, comment peut-on filmer dans une cité aussi surpeuplée ! Il a fallu, en outre, tourner dans l'urgence : onze jours. C'est-à-dire deux jours par terrasse. Et toujours avec une équipe légère. Ce cinéma de l'instabilité ne s'avère cependant pas chaotique. A vrai dire, Merzak n'est plus un débutant. Le réalisateur a choisi symboliquement d'y fixer son objectif en cinq lieux symboliques de la capitale : Notre Dame d'Afrique, Bab-el-Oued, La Casbah, Alger-centre et Belcourt. Que sur ces théâtres éclatés, et alors que s'y échafaudent crimes et vengeances, Alger y demeure étrangement fascinante ne cesse bien sûr de surprendre. Mais, c'est le propre des villes anciennes que de conserver leur part de séduction, en dépit des chocs, des agressions et des laideurs qui leur sont imposés. Et, bien sûr, les terrasses y contribuent : chargées de ces histoires dans l'Histoire des mythes et des combats forgés lors des épreuves contre l'occupant. Les terrasses en tant que cénacles clandestins et héroïques des luttes de libération nationale, exact pendant des traboules lyonnais qui égaraient l'oppresseur dans le dédale des passages compliqués. Car, de cette histoire que l'on séquestre, comme le fou (mâjnoun) enfermé et enchaîné sur l'une de ces terrasses, le rajoul el-ajouz qui sait beaucoup et que l'on n'écoute plus, il est désormais urgent d'en disséquer les tripes. Afin d'en aplanir les divisions, d'en secouer les mutismes et d'en panser les déchirements. Comme dans Harragas, Merzak Allouache  scrute, sans bréviaire idéologique, avec l'unique constat des lieux pour tout bagage et l'humeur assassine qu'on lui connaît, l'Algérie des temps qui courent. 

On a reproché au film de schématiser la psychologie des personnages. C'est vrai, qu'ici ou là, on repère, de façon plutôt conventionnelle, les caractères et l'environnement relatifs aux situations décrites. Mais c'est, sans doute, les impératifs d'une structure au trait foncièrement choral -  mise en scène d'histoires parallèles et simultanées et néanmoins séparées et qui n'est pas, en soi, totalement nouvelle : voir les films Les Hommes le dimanche de Robert Siodmak (Allemagne, 1929) ou, plus encore, Domenica d'agosto (Italie, 1950) de Luciano Emmer -, qui nécessitait de ne pas entrer plus profondément dans l'existence de chaque protagoniste au risque d'en déséquilibrer la conception générale. Il donne, en revanche, la possibilité au cinéaste d'embrasser la réalité algéroise dans ses contrastes et sa complexité, celle d'une cité et d'une nation au bord de la crise de nerfs, celle d'un bilâd où la présence de l'intégrisme salafiste ne saurait être réduite aux trafics en tous genres et aux prêches indigents de jeunes imams incultes, celle d'une Algérie où l'aspiration à vivre simplement dans un appartement, travailler, lire, aimer normalement est devenu problématique. Un pays qui ressent, on l'a déjà dit, le besoin de regarder sa propre histoire avec les yeux clairvoyants du présent : au cinéma, on pense, exemple parmi d'autres, au film El Wahrani de Lyes Salem. De manière moins frontale qu'ici, plus suggestive, Allouache soulève d'utiles raisonnements à l'aide d'images et de séquences percutantes - cinq morts violentes -, dans lesquelles espoir et ironie, joie, chants et musique - dans les films du Maghreb, les paroles d'une chanson (kâlimât) sont riches de sens et ne sont jamais détachées du contexte mis en scène - ménagent toutefois de précieux moments de bonheur.  

SPORTISSE Michel

 


 

Les Terrasses (Es-stouh). France/Algérie.  2013. Prod., réal. et scénario : Merzak Allouache. 94 minutes. Ph. Frédéric Derrien, Mus. : Abdelaziz El Ksouri, Mohamed Ghouli, Djamil Ghouli, Fathi Nadjem. Int. Adila Bendimerad, Ahcène Benzerrari, Aissa Chouat, Mourad Khen, Myriam Ait el Hadj, Akhram Djeghrim, Amal Kateb. 

Les Terrasses, 2015. Merzak Allouache.

La vision de Nicolas Bauche, critique à "Positif"

Je ne peux m'empêcher d'extraire de Positif du mois de mai 2015 le début de critique de l'excellent Nicolas Bauche, décrivant la scène où l'on voit Cheikh Lamine craindre le jugement d'Allah face à la vision de photos de femmes sexy : "Des bimbos dénudées et lascives tapissant les murs décrépis d'une cahute de fortune : c'est la décoration qu'on s'attend à voir davantage dans la chambre d'un adolescent que les hormones titillent que dans l'antre d'un futur exorcisme en Algérie. Cheikh Lamine, qui s'esclaffe d'horreur devant ces créatures de papier glacé, l'a pourtant dit des centaines de fois au pauvre hère qui crèche sur cette terrasse et lui prête son chez-lui à la discrétion de tous : mais qu'ils les enlève, ces maudits posters qui lui grignotent la vue et la morale !"

Mais comment relativiser et prendre avec détachement les "choses du sexe" si on vous les interdit et vous les diabolise ? En attendant, Nicolas Bauche nous distille un succulent commentaire !