La strada : la fable de l'innocence trahie

La strada aura propulsé la comète Fellini dans le ciel étoilé du cinéma mondial. Quelques mois auparavant, Roberto Rossellini, avec qui le cinéaste romagnol fit ses premières armes dans un métier auquel il ne croyait pas être disposé, réalisait, en guise d'adieu au néoréalisme, Viaggio in Italia (1953). Les deux films indiquaient un tournant ; pour ces raisons, la critique s'interrogea, émit des doutes et manifesta quelque incompréhension. L'un et l'autre film détrompaient, sans doute, l'attente de ceux qui s'étaient construit une image stéréotypée des deux réalisateurs. 

Bien entendu, il n'est pas de notre propos de comparer deux réalisations aussi différentes. Néanmoins, il est utile de rappeler que Fellini considérait Rossellini comme celui qui lui communiqua le goût du cinéma. "Rossellini a été l'inventeur du cinéma à l'air libre, au milieu des gars, dans les circonstances les plus imprévisibles. C'est en l'accompagnant pour tourner Paisa que j'ai découvert l'Italie. C'est de lui que j'ai pris l'idée du film comme voyage, aventure, odyssée. C'est le sens du voyage qui doit commencer pour pouvoir ensuite le raconter", affirmait alors Federico. Ailleurs, il précisait : "En suivant Rossellini au moment de Paisa, il m'apparut soudain clairement, comme une révélation joyeuse, que l'on pouvait faire du cinéma avec la même liberté, la même légèreté avec lesquelles on dessine et on écrit, réaliser un film en en jouissant et en en souffrant jour après jour, heure après heure, sans trop s'angoisser pour le résultat final [...]" (in : Faire un film, traduction française, J.-P. Manganaro, Editions du Seuil). Fellini retrouvait ainsi l'inaltérabilité de ses premiers dons artistiques et l'inclination de son tempérament poétique.

La strada confirme donc cette vocation. A travers ses protagonistes déjà : Gelsomina/Giulietta Masina, petit clown tendre et asexué, triste et gai tout à la fois, et dont on croit pouvoir déceler une ressemblance du côté de Happy Hooligan, une bande dessinée de cette époque. La brute Zampano/Anthony Quinn, Fellini l'aurait vraisemblablement aperçu à Gambettola, une commune de la Romagne intérieure, où vivait une de ses grands-mères. Le réalisateur confesse : "Quand je pense à ce village, à une religieuse de quelques centimètres de hauteur, aux bossus à la lumière du feu, aux boîteux derrière de grandes tables, il me vient toujours à l'esprit le nom de Jérôme Bosch." Ainsi, on aurait tort de confiner le film à ses alentours italiens, cette ruralité d'ici qui colle au décor. La strada (la route, le chemin ou pourquoi pas ? Une autre façon de vivre) est bien, avant toute autre perspective, un conte fantastique et un drame universel : "L'expérience de la vie commune entre deux êtres humains", selon le cinéaste. Zampano, disais-je, Fellini l'aurait, par conséquent, créé à partir de ce castreur de porcs rencontré à Gambettola. "Il arrivait, sur la grande route, avec un vieux manteau noir et un chapeau désuet. Les porcs sentaient son apparition à l'avance : ils grognaient, effrayés. Cet homme attirait dans son lit toutes les filles du village. Une fois, il engrossa une pauvre idiote et tout le monde dit que le nouveau-né était le fils du diable. L'idée pour l'épisode Le Miracle de Rossellini m'est venue de là. De là est venu aussi le trouble profond qui me conduisit à réaliser La strada", dit encore Fellini.

L'émotion ressentie - nostalgie de paysages en voie de disparition et de spectacles itinérants - et le désarroi exprimé face aux malheurs et aux péchés consubstantiels de l'existence, le réalisateur les caractérise de cette façon : "A l'origine de La strada, il y avait uniquement un sentiment confus de film, une note suspendue qui me procurait seulement une mélancolie indéfinie, un sentiment de culpabilité diffuse comme une ombre vague et fuyante fait de souvenirs et de présages. Ce sentiment me suggérait avec insistance le voyage de deux créatures qui sont fatalement ensemble  sans savoir pourquoi."  Or, ces deux êtres, si antinomiques qu'ils puissent paraître, ne doivent surtout pas être appréhendés selon une vision antithétique. Voilà aussi sûrement pourquoi, on aurait tort de considérer Il matto/Le fou comme un personnage secondaire. L'acrobate incarné par Richard Basehart est le troisième élément indispensable d'une humanité qui est naturellement celle du cinéaste. Fellini parle d'un "catalogue" constitutif de sa "mythologie personnelle". Au bout, avec cette symbolique possible : le Fou/"l'esprit", Zampano/"le corps" et Gelsomina/"l'âme", surgit forcément la faute et le nécessaire rachat. La strada, les critiques l'ont souvent souligné, appartient à cette trilogie de la Rédemption qu'il forme avec les deux films suivants : Il bidone (1955) et Le notti di Cabiria (1957).

Quoi qu'il en soit, La strada ne peut être imaginé hors Giulietta Masina. Les spectateurs adhèrent parce qu'ils perçoivent en elle, instantanément, le déchirant antagonisme des "tranches de vie". Joie et chagrin, ravissement et détresse s'expriment suivant une amplitude et une proximité naturelles aux "gens du cirque". Giulietta Masina réfléchit, avec une authenticité désarmante et sans calcul, ces états d'âme contradictoires. Elle n'incarne jamais, elle est. On ne signalera jamais assez, au passage, ce que son travail d'actrice dans La strada doit à Chaplin et au cinéma muet - observer les cinq premières minutes du film lorsque Gelsomina est mis en présence de Zampano, on pourrait croire qu'elle est frappée de mutisme ! En réalité, hors l'usage de la parole, l'intensité et la variété des expressions du visage de Gelsomina sont d'une valeur incalculable. Fellini s'identifie, à travers elle, dans son rapport au monde. "Giulietta a le don d'évoquer spontanément et comme si cela se produisait hors de sa conscience une sorte de rêve éveillé", affirme le cinéaste. Il a fallu pourtant l'imposer aux producteurs : elle avait déjà joué un rôle de premier plan avec Quinn et Basehart, quelques mois auparavant, dans Femmes damnées/Donne proibite de Giuseppe Amato. On la considérait trop âgée pour jouer cette Gelsomina. C'était faire peu de cas du caractère profond de la comédienne et surtout de cette femme que Fellini choisit comme épouse dans la vie quotidienne. Pour incarner Zampano, Burt Lancaster fut originellement pressenti parce qu'il avait été trapéziste. Or, la sveltesse et la beauté athlétique de cet acteur s'opposait en tous points à la force brute et gauche de Zampano. Face au fildefériste Richard Basehart ("l'ange des cieux"), l'antinomie ciel-terre n'aurait guère pu fonctionner. Anthony Quinn, dont les rôles précédents ébauchaient quelques caractéristiques proches de Zampano, ne fut jamais aussi parfait. Sa prestation fut unanimement appréciée.

Des commentateurs ont cru voir le film en tant que road movie transalpin. L'idée est forcément sujette à caution. Le voyage de Zampano et de Gelsomina, c'est celui des saltimbanques, artistes promis à la disparition sillonnant des villages et des sites eux aussi voués à la transformation. Des modes de vie que la naïve Gelsomina découvre avec admiration et déchirement. Parce que son coeur s'accroche et  s'attache aux personnes qu'elle rencontre - les religieuses du couvent où le couple est hébergé par exemple. Et l'adieu en larmes de Gelsomina dans la motocyclette de Zampano - cette séquence répète celle du début dans laquelle elle salue définitivement la maison maternelle - c'est le regard d'un personnage pour qui le voyage est désormais sa demeure. C'est aussi celui que Fellini jette sur un monde en voie d'extinction. On est donc loin d'un périple initiatique ou d'une expédition conduisant vers un Eden mythologique ou fantasmé. La strada est une route sans but, encerclée par deux fronts de mer, celui de l'annonce à la mort de la soeur et celui de l'immense détresse de Zampano, invoquant l'au-delà face à l'autre mort, celle de l'indispensable "petit caillou", Gelsomina. "La strada exprime un temps sans arrêts et sans bornes, où jour et nuit se confondent avec la solitude qu'il exprime", écrit Jean-Paul Manganaro.

Parce que La strada explore un versant marginal et condamné historiquement, il fut, à l'époque, qualifié de "décadent" et de "réactionnaire" par quelques critiques. On lui reprochait également des analogies "chrétiennes" dont la plus illustre est, sans aucun doute, la parabole énoncée par Il matto s'adressant à Gelsomina : "Si je savais à quoi sert ce caillou, je serais le Bon Dieu qui sait tout. Quand tu meurs aussi. Ce caillou sert sûrement à quelque chose. S'il est inutile, tout le reste est inutile, même les étoiles. Et toi aussi tu sers à quelque chose avec ta tête d'artichaut." Georges Sadoul verra, pour sa part, dans cette "tête d'artichaut", la femme-prolétaire que l'homme maltraite ou néglige. Fellini affirmait par ailleurs, avec une once d'autocritique, avoir toujours raconté "l'histoire du mâle italien, lâche, égoïste et puéril. Les femmes de mes films sont toujours vues à travers les yeux d'un protagoniste masculin qui est prisonnier de certains tabous..." Dans La strada, Zampano, le "briseur de chaînes", ne l'est guère lorsqu'il s'agit du monde dans lequel il doit évoluer en tant qu'homme conscient de sa mission et de son destin. Aussi, Fellini apprécia-t-il beaucoup une des lettres de ses admiratrices qui lui écrivit ceci : "Mon mari me traitait comme une Gelsomina. Nous sommes allés voir ensemble La strada. Il a pleuré et m'a demandé pardon."

Toutefois, si La strada a pu interpeller si profondément et si durablement c'est parce qu'il est, avant tout, une fable sur "l'innocence trahie et l'espérance navrée en un monde limpide fait de rapports de confiance, et l'impossibilité, et la trahison de tout celà." (Fellini). Pour saisir la genèse d'un tel film, le cinéaste concluait au recours d'un psychanalyste de génie. Soit. Mais, ce qui fait la réussite d'une oeuvre semblable tient à la pénétration poétique, la puissance de suggestion et le déploiement des forces de l'inconscient qui s'y sont cristallisées. Y rechercher d'éventuels repères signifiants n'a de sens que si l'on ne croit jamais les avoir balisés et épuisés avec l'obstination du scientifique rigoureux.

En ce sens, le triomphe permanent de La strada - si éblouissant, que les producteurs voulurent en bâtir une suite, Le Retour de Gelsomina, que Fellini refusa catégoriquement - constitue un mystère : avec un matériau finalement assez mince, on peut toujours créer des miracles pour peu que l'on se nomme Chaplin, Fellini ou... Masina !

 

SPORTISSE Michel. 

 

 

 

La strada. Italie. 1954. Réal. Federico Fellini. Scénario : Fellini, Tullio Pinelli, Ennio Flaiano. Production : Carlo Ponti, Dino de Laurentiis. Ph. Otello Martelli. Montage : Leo Catozzo. Musique : Nino Rota. NB, 115 minutes. Int. Giulietta Masina (Gelsomina), Anthony Quinn (Zampano), Richard Basehart (le Fou), Aldo Silvani (le directeur du cirque), Marcella Rovere (la veuve), Livia Venturini (la nonne). 


Synopsis. Une paysanne, veuve et endeuillée par le décès d'une de ses filles, ne peut plus assurer la subsistance de sa seconde, Gelsomina. Elle la confie à un athlète forain, Zampano. Ils parcourent la province à bord d'une charrette motorisée, travaillant pour un cirque ou se produisant en spectacle eux-mêmes. Hercule frustre et brutal, Zampano finit par trouver un rival en la personne d'un acrobate, Il matto (Le Fou). Après une altercation qui lui vaut un emprisonnement, Zampano retrouve le funambule et le tue. Traumatisée, Gelsomina tombe malade et ne peut plus seconder son partenaire. Celui-ci l'abandonne. Cinq ans plus tard, il apprend la mort de celle-ci. Bouleversé, il noie sa tristesse dans l'alcool, erre sans but précis et s'affale sur une plage, rongé par les regrets et le remords... 

 

Sur le tournage de La strada (1954)
Giulietta Masina reste dans son rôle tandis que Federico Fellini ajuste son costume et lui donne les dernières consignes de gestuelle.

La strada : Giulietta Masina/Gelsomina et Anthony Quinn/Zampano

Nino Rota : le motif de Gelsomina

La musique du film - due à Nino Rota (1911-1979), compositeur habituel du cinéaste Fellini - à la tonalité mélancolique et surtout l'inoubliable mélodie jouée à la trompette avec une sourdine par Gelsomina/G. Masina auront contribué au succès du film. Ses thèmes auront fait le tour du monde. La strada inspira un ballet. Fellini déclara : "Je crois que j'ai fait le film parce que je suis tombé amoureux de cette petite vieille-enfant un peu folle et un peu sainte, de ce clown ébouriffé, drôle, sans grâce et très tendre que j'ai appelé Gelsomina et qui réussit aujourd'hui encore à me plonger dans la mélancolie quand j'entends le motif joué par sa trompette."

 

La strada et la vocation cinématographique de Fellini

Tullio Kezich (1928-2009), longtemps critique de cinéma au Corriere della Sera, biographe et ami de Federico Fellini, écrit dans un de ses ouvrages que La strada est le film avec lequel éclata la vocation cinématographique du cinéaste. "L'événement peut être situé dans les premiers mois de 1952, quand le réalisateur était aux prises avec le montage de Lo sceicco bianco", affirme-t-il. Lors de sa première rencontre avec Federico - sur la terrasse de l'Hôtel des Bains à Venise, en septembre 1952 -, Kezich entendit alors la trame du futur chef-d'oeuvre. "Ce fut un moment suspendu entre la magie et l'embarras. L'idée qu'il pût envisager de tourner une sorte de conte, même d'inspiration néoréaliste, m'inquiéta pour lui. [...] Pourtant, je me rendis compte, dans le même temps, que ce récit ouvrait des portes et permettrait de jeter un nouveau regard sur des réalités anciennes : l'Italie pauvre, les champs boueux et froids parcourus par le sous-prolétariat du spectacle, les rapports brutaux et primitifs entre hommes et femmes, c'est-à-dire le monde paysan qui avait survécu en marge des agglomérations, les langages perdus, les rites magiques, les souvenirs d'enfance ou ancestraux", note fort à propos Tullio Kezich. (in : Federico Fellini, sa vie et ses films, Feltrinelli Editore, Milano, 2002, traduction française : F. Martin pour Gallimard).

Auparavant, Fellini travaillait, et depuis une dizaine d'années, dans les secteurs les plus variés du cinéma. Il n'était pas encore fixé : à l'origine, il voulait être peintre puis journaliste. "C'est dans la pénombre de la salle de montage, en assemblant les séquences, que Federico a eu l'illumination et compris pour la première fois qu'il tenait son moyen d'expression", dit Kezich.