Le Labyrinthe du silence : la déchirure est trop grande...

Le cinéma allemand affronte l'histoire de son pays avec courage et maturité. Récemment encore, Phoenix de Christian Petzold suivait le retour en sa demeure d'une rescapée des camps de la mort.  Margarethe von Trotta, cinéaste chevronnée, vient, quant à elle, de réaliser Die Abhandene Welt/Le Monde perdu, oeuvre nettement autobiographique. 

Toutefois, c'est surtout Le Labyrinthe du silence (Im Labyrinth des Schweigens), premier long métrage de l'acteur Giulio Ricciarelli qui, de ce point de vue, marquera les esprits. D'une part, parce qu'il aborde un thème et un sujet nouveaux dans la filmographie : la dénazification et les péripéties du procès de Francfort-sur-le-Main, souvent appelé "second procès d'Auschwitz" (décembre 1963 - août 1965). D'autre part, parce qu'il ose le pari d'élaborer une intrigue digne d'une fiction de qualité sans s'écarter, pour autant, d'une volonté rigoureuse de respecter la vérité des faits historiques. Giulio Ricciarelli opte pour une dramatisation des événements à la hauteur d'une authentique narration digne d'émouvoir et de renseigner plus utilement sur une situation politique et des personnages ancrés, tout à la fois, dans l'Histoire et dans leurs déterminations historiques personnelles. Ce qui surprend encore c'est la maîtrise dont fait preuve un débutant qui n'avait, comme réalisateur, que quatre courts métrages à son actif.

Conduit avec la sûreté virtuose d'un thriller, Le Labyrinthe du silence ne se contente pas d'exceller sur ce terrain, il épouse avec une subtilité diablement efficace les méandres d'un parcours juridico-politique et celui d'un héros qui, au fur et à mesure de ses recherches, finira par découvrir un pays, le sien, qu'il ne connaissait pas. La conjonction réussie entre un récit savamment ordonné et l'itinéraire progressif et contradictoire, constitué d'avancées fougueuses et de retraits désespérés, d'un jeune procureur mal préparé à vivre le choc d'une tragédie programmée mérite d'être saluée. A travers l'incarnation de ce jeune juriste, c'est toute une génération d'Allemands qui pourrait être bouleversée par ce qu'on lui dissimule jusque-là : l'implication massive d'un peuple, qu'elle soit passive ou résignée, complice ou plus active, coupable ou franchement criminelle à un processus de destruction d'une partie de la population. Johann Radmann, portrait croisé de trois authentiques procureurs, remarquablement interprété par Alexander Fehling, se retrouve donc, au moment où il s'y attend le moins, enrôlé dans une procédure pénale dont l'envergure atteint une dimension qu'il ne pouvait soupçonner. Lui qui, jusqu'ici se contentait, avec une obstination implacable, de punir des infractions au Code de la route - sa future amante, Marlène Wondrak (Friederike Becht), styliste de mode, en fera, par exemple, les frais.

Reprenons dans l'ordre : nous sommes en 1958. Un journaliste, Thomas Gnielka (André Szymanski) porte l' "affaire" en place publique : un instituteur de l'école Goethe à Francfort a été formellement reconnu par l'artiste-peintre Simon Kirsch comme l'un de ses anciens tortionnaires à Auschwitz. Les filles jumelles de Simon ont d'autre part été les malheureuses victimes des expériences du sinistre docteur SS Josef Mengele. Dans la cour de l'école, où officie, avec la même arrogance que jadis, cet enseignant au passé douteux, des adolescents chantent : "Nul pays n'est plus beau que le nôtre sous le ciel..." Alors que beaucoup de juristes refusent d'écouter Thomas, Johann perçoit-là une belle occasion de sortir de la routine. Ce ne sera pas chose acquise, mais il aura l'appui du procureur général, Fritz Bauer, ancien détenu d'origine juive, compagnon de l'ex-chancelier Willy Brandt et antifasciste convaincu. Quant à Thomas, il ne peut comprendre que l'éducation, domaine prioritaire par excellence, puisse être confiée à des hommes ayant un passé nazi.

A vrai dire, se pose avec acuité la question de la dénazification de l'Allemagne. Lorsque Johann entreprend des recherches, il ne trouve nul renseignement dans les tribunaux de son propre pays sur les personnes suspectées et les périodes concernées (pas même sur Auschwitz que les gens d'ici ignorent !) : ce sont les archives de l'armée américaine - remplies de dossiers d'une longueur impressionnante, le fameux labyrinthe kafkaïen - qui, elles, en revanche, renseignent sans compter et sur beaucoup de citoyens allemands. Ce n'est guère une surprise : ce sont les autorités d'occupation qui ont dirigé les premières opérations de dénazification (1945-1949). Les raisons d'une telle situation tiennent sans doute au peu de confiance qu'ont les Américains - c'est du moins ce que déclare à Johann, et, sur un ton moqueur, l'officier responsable du Document Center - dans un peuple qui, après avoir acquiescé à Hitler, serait encore prêt à se jeter dans les bras de Staline. On peut dûment s'interroger, à notre tour, sur le nouveau rôle qu'ont pu jouer un certain nombre de hauts responsables nazis ayant réussi à fuir, avec force complicités, dans les pays d'Amérique du Sud et parmi lesquels on doit placer Adolf Eichmann et Josef Mengele, tous deux évoqués dans le film. Quoi qu'il en soit, pour les uns et pour les autres, le danger n'est plus le fascisme mais plutôt le communisme. Et puisqu'il faut conjuguer ses énergies contre ce nouvel ennemi, pourquoi ne pas s'appuyer sur ceux qui le détestent de façon congénitale ? Le film ne le dit sûrement pas, mais on aura compris que l'Allemagne a d'autres chats à fouetter que de remuer son passé. Un des procureurs lance à la figure de Johann Radmann : "Voulez-vous que chaque jeune allemand se demande si son père était un meurtrier ?" Lui-même, ancien capitaine de corvette, serait-il traduit en justice pour avoir servi sa patrie "comme un fidèle soldat" ? 

Fritz Bauer (Gert Voss) aura prévenu son jeune collaborateur : "Vous entrez dans un labyrinthe, ne vous y perdez pas !" Car, avec sa spontanéité ignorante, Radmann confond la culpabilité d'un peuple - suggérée par une bande-son fascinante - et celle, nettement plus grave, de ceux qui ont participé activement et pratiquement au génocide. Il s'insurge, en outre, contre le fait que Mengele puisse séjourner en Allemagne en toute impunité et bénéficier, pour cela, de complicités. Certes. Mais, ne joue-t-il pas inconsciemment aux justiciers, quitte à oublier l'essentiel ?  Car, ce qui importe, c'est que s'ouvre un procès édifiant. Qui instruise, qui permette d'éclairer utilement sur une période de l'histoire et qui rende pleinement justice aux victimes de la Shoah. Et c'est à quoi travaille, dès avant la fin de la Guerre, le rescapé communiste Langbein Hermann (Lukas Miko), auteur d'un rapport sur les camps publié en 1949 et co-fondateur du Comité international d'Auschwitz. Grâce à celui-ci, entre autres, de nombreux détenus vont pouvoir témoigner devant des juges. Le prix de ces dépositions est immense et le film en décrit les péripéties avec une sobriété et une justesse dans l'émotion rarement atteintes. La scène où l'on voit la greffière du procureur - cette mère allemande qui a, sans doute, beaucoup souffert d'une fin de guerre terriblement destructrice - s'effondrer en larmes face à de telles révélations est bouleversante. 

"La déchirure est trop grande...", dit Marlène, la compagne de Johann, lorsque celui-ci lui remet une de ses vestes déchiquetées. Il en est ainsi de l'Allemagne également. Le jeune procureur, moralement anéanti, menace de capituler, croyant voir dans chaque Allemand un tortionnaire nazi (voir la séquence du cauchemar : au bout d'un couloir, Johann entrevoit son père, disparu sur le front de l'Est, portant la blouse blanche du Dr Mengele !). Mais, comme le lui souffle Langbein, goguenard, il agit ainsi comme "un blanc-bec". Il n'a donc rien compris : c'est ce qu'attendent les autres, ceux qui cherchent à "napper de sucre" (dixit Simon, le rescapé juif) l'histoire de l'Allemagne, plus soucieux d'étaler les performances économiques du nouvel Etat (la machine à coudre ultra-moderne Pfaff !) et le soi-disant essor des classes moyennes, et ce, au prix d'une ostensible renazification - lire l'ouvrage d'Alfred Wahl, La seconde histoire du nazisme, publié chez Armand Colin en 2006.  Mais, alors "pourquoi l'avoir choisi pour traiter cette affaire ?", s'exclame Radmann. "Parce que vous êtes né en 1930", lui rétorque le vieux résistant Fritz Bauer. Effectivement. 

Ce sont ces générations-là et les suivantes qui feront la nouvelle Allemagne. En attendant, il est Juste de rendre, encore et toujours, hommage aux victimes de la Shoah. Prononcer sobrement le Kaddish Yehe Shelama Rabba ("Kaddish des Endeuillés") pour les filles de Simon et pour les autres. Afin que l'on n'oublie jamais CELA. Afin que fascisme, nazisme et totalitarisme ne soient plus que des mots. Merci Giulio Ricciarelli de nous l'avoir communiqué avec tant de pudeur et d'intelligence. 

SPORTISSE Michel.

 

Le Labyrinthe du silence (Im Labyrinth des Schweigens). Allemagne (2014). 123 minutes. Réal. Giulio Ricciarelli. Scén. Elisabeth Bartel, G. Ricciarelli. Ph. Martin Langer, Roman Osin. Cost. Aenne Plaumann. Son : Günther Gries. Mont. Andrea Mertens. Mus, Sebastian Pille, Niki Reiser. Prod. Jakob Claussen, Ulrike Putz. Int. Alexander Fehling, André Szymanski, Friederike Becht, Johannes Krisch, Gert Voss, Hansi Jochmann, Lukas Miko. 

Le Labyrinthe du silence : soubassements idéologiques

Giulio Ricciarelli.

 

 

"Je ne suis pas le monstre qu'on a fait de moi. Je suis victime d'une erreur de raisonnement." (Adolf Eichmann au procès de Jérusalem, 1961). 


Le film de Giulio Ricciarelli s'inspire, comme on l'annonce plus haut, d'événements politiques réels et certains de ses protagonistes ne sont pas inventés. Ils y sont incarnés avec une volonté d'authenticité : c'est le cas du procureur général Fritz Bauer ou du journaliste Thomas Gnielka. 

Connu sous le nom de second procès d'Auschwitz, le procès de Francfort se déroula du 20 décembre 1963 au 19 août 1965. 20 000 personnes assistèrent à celui-ci. 360 témoins venant de 19 pays différents dont 211 survivants d'Auschwitz furent entendus. Sur plus de 6 000 anciens SS ayant servi à Auschwitz (les exécuteurs, suivant le titre d'un ouvrage consacré à la question par Harald Welzer, ou encore Befelsträhger, "porteur d'ordres"), seulement 22 ont comparu sur le banc des accusés. Aucun n'a montré le moindre signe de repentance. Six des accusés furent condamnés à la prison à vie pour meurtre ou complicité de meurtre. Onze seront condamnés à un maximum de 14 ans de prison. Trois seront acquittés pour manque de preuves et deux sont morts avant comparution. Le réalisateur G. Ricciarelli déclare : "Le procès d'Auschwitz et Fritz Bauer, le procureur de Francfort à l'origine de ce procès, ont bien failli être oubliés. Il y a d'ailleurs eu un documentaire à ce sujet." Selon lui, "tout a vraiment commencé avec ce procès, qui a réveillé la conscience allemande, il y a eu deux tournants en fait : le procès du criminel de guerre Adolf Eichmann en 1961, qui fut capturé par le Mossad israélien sur la base d'informations recueillies notamment par Fritz Bauer, et le procès de Francfort, en 1963. Si le sujet de mon film n'a pas été traité auparavant, c'est aussi, je pense, parce que l'Allemagne a été pendant longtemps dans le déni, quoi qu'il y ait eu une fameuse pièce de théâtre écrite en 1965 The Instruction par Peter Weiss." Nous ne devons pas ignorer les réactions de Fritz Bauer cependant. Celui-ci considérait le procès de Francfort comme un "échec" parce qu'il avait, par la couverture médiatique qui en avait été fait, permis aux Allemands de prendre leurs distances, sans s'auto-responsabiliser, avec des "prévenus effrayants" ayant accompli des "actes monstrueux". On verra plus loin en quoi ces réflexions rejoignent pleinement les analyses de Hannah Arendt ou de Harald Welzer. 

Comme chacun le sait, la philosophe Hannah Arendt a couvert le procès Eichmann et celle-ci a donc laissé un écrit Eichmann à Jérusalem. La lecture de ce livre comme celui sur Les Origines du totalitarisme aideront à mieux comprendre certains aspects du film. Le livre de Harald Welzer, déjà cité, me paraît fondamental. Cet auteur écrit notamment : "La monstruosité du projet national-socialiste réside dans la traduction sociale de l'affirmation selon laquelle les hommes seraient radicalement et définitivement inégaux. Cette affirmation pouvait dorénavant être considérée comme fondée non seulement politiquement, mais scientifiquement et moralement." L'idée de Volksgenossen se réalisait dans la pratique de l'exclusion de façon immédiate et concrète. L'approbation massive de "gens normaux" au projet nazi s'explique par un décalage des repères dans un dispositif social. "Chaque pas fait dans le processus rapide d'exclusion des Juifs ne faisait pas que détériorer leur situation, il améliorait du même coup la position sociale des Allemands non juifs..", affirme encore Welzer. 

En fait, ce ne sont pas seulement les meurtres et sévices infligés à des communautés ethniques ou religieuses qui ont un caractère monstrueux, c'est, surtout et, avant tout, le projet national-socialiste. Et ce projet a reçu l'assentiment d'une large majorité d'Allemands. D'où la nécessité de ne pas traiter ces assassinats et ces actes horribles en tant que "faits extrêmes" imputables à des bourreaux animés d'une cruauté exceptionnelle. Ceux qui ont exécuté ces basses oeuvres sont des citoyens "normaux". Tout le monde sait, à présent, que les inculpés nazis du Procès de Nuremberg ont été l'objet de questionnaires d'ordre psychologique. Tous les médecins - les résultats n'ont pas été médiatisés, et pour cause ! - ont indiqué que ces personnes ne présentaient aucun trouble du comportement ! Eclairant. Où l'on retrouve le concept de "banalité du mal" défini par Hannah Arendt.  L'Holocauste est la preuve, selon Welzer, la "plus déprimante et la plus dérangeante qui soit, de la justesse du théorème de William Thomas : "Quand des hommes tiennent une situation pour réelle,  alors elle l'est dans ses conséquences." Voilà, pourquoi les "monstres" inculpés ont estimé qu'ils n'avaient rien fait de mal, qu'ils se sont conduits en bons citoyens obéissant aux directives. "Parfois même, disent-ils, nous nous sommes comportés avec humanité."  

S'agissant de la dénazification puis de la progressive renazification de la société allemande, je ne saurais trop vous conseiller l'ouvrage d'Alfred Wahl, La seconde histoire du nazisme, publié chez Armand Colin. Alfred Wahl affirme en sa conclusion générale : "Le principal souci de la population après 1945 était de sortir indemne de ce marais (Schlamassel) dont elle était bien la responsable. Au total, une partie de son énergie a été mobilisée pour se décharger de toute culpabilité, avec en parallèle cette mauvaise conscience rentrée et niée vers l'extérieur." En disculpant les nationaux-socialistes, la population se disculpait elle-même. Le film ne cesse de l'évoquer. C'est sur un terrain ambigu que les Alliés - les Américains  en particulier - ont mis en oeuvre une réelle dénazification, mais ils n'ont pas voulu modifier les structures fondamentales de la société. Adeptes du libéralisme économique, les seuls vrais antifascistes sur lesquels ils puissent compter étaient, pour l'essentiel, des opposants au capitalisme. Ils n'ont donc pas voulu se séparer des cadres industriels et administratifs - jadis acquis au nazisme - favorables à l'économie libérale. La prise en main de la dénazification par les Allemands eux-mêmes a rapidement été suivi d'un blanchiment et d'une renazification progressive. Or, à ce moment-là, on ne parle plus de coupables, mais seulement de suivistes. Des dignitaires, comme Hjalmar Schacht ou Alfred Hugenberg, ont été rangés dans cette catégorie et cela a choqué, à juste raison, bien des victimes du nazisme. Là encore, le film ne fournit pas, sur ce sujet, de claires indications. Elles sont plutôt sous-entendues. Quoi qu'il en soit, la légende du miracle économique ou de l'édification d'une démocratie modèle a besoin d'être remis à sa juste place : ce sont d'anciens cadres nazis, pour l'essentiel, qui ont contribué au développement de la RFA. Et cela pèse forcément sur le présent. 

On peut donc comprendre les propos de Fritz Bauer déclarant, dans la vie et dans le film, "Dès que je sors du palais de justice, je me retrouve en territoire ennemi." La mort de celui-ci demeure, par ailleurs, un mystère - un 1er juillet 1968, dans sa baignoire et sans l'ombre d'une trace - qui a suscité un documentaire d'Ivona Ziok, Fritz Bauer Tod und Raten. Le fameux passé qui ne passe pas...

S. M. 

 

Entretien avec G. Mouralis et le témoignage de Hermann Langbein

Un entretien avec Guillaume Mouralis, chargé de recherche au CNRS.

  1. L'accès au film est désormais possible sur universcine.

 

Le témoignage de Hermann Langbein à travers Hommes et femmes à Auschwitz

"Voici un livre que je tiens pour fondamental et que j'aurais voulu avoir écrit moi-même. Je ne l'ai pas fait parce que mon horizon fut trop limité. Ce ne fut pas le cas d'Hermann Langbein, autrichien, prisonnier politique et figure exceptionnelle de la Résistance dans son pays", écrit, Primo Levi, l'auteur de Se questo è un uomo (1958). Justifiant son témoignage, Langbein rappelle en introduction : "Beaucoup de détenus étaient obsédés par la même crainte que Lewental (ndlr : Zelman Lewental, juif Polonais contraint de travailler dans les crématoires d'Auschwitz, avait enterré ses notes près d'un des fours); ils craignaient de n'être pas crus s'ils parvenaient à se faire entendre, tant leur récit risquait de paraître invraisemblable au monde extérieur." Langbein précise, à cette fin, la position particulière qu'il eut à Auschwitz durant la période la plus mouvementée du camp : entre août 1942 et août 1944. "Enfin, détenu neuf semaines dans le bunker (la prison, dans le block 11 du camp central), j'y ai connu la situation la plus extrême, hors celle du sonderkommando (kommando spécial chargé du transport et de l'incinération des cadavres)." Toutefois, même ces raisons ne l'incitent pas forcément à écrire un ouvrage. Langbein pense alors ne pas avoir assez de recul. Or, "au cours de l'automne 1960, aussitôt après son arrestation, je fus mis en présence de Josef Klehr, infirmier SS dont je connaissais très exactement les forfaits. Alors, tous mes souvenirs se réveillèrent douloureusement. J'entrepris pourtant une première rédaction de ce livre en 1962. [...] Il fallut, écrit-il, le grand procès d'Auschwitz à Francfort (20 déc. 1963 au 20 août 1965), pour lever définitivement mes doutes. Klehr y comparaissait en tant qu'accusé. Quand je vis en cet homme, dont j'avais observé le comportement avec une particulière attention, non plus la toute puissante terreur du HKB (initiales de häftlingskrankenbau, hôpital des détenus), mais un criminel vieilli, incroyablement fruste, qui se défendait avec une rare maladresse, je pris conscience de mon évolution. J'osai alors me mettre au travail. En février 1966, je commençai l'étude de mes sources." Langbein conclut son introduction ainsi : "Pendant ce travail, j'ai fait mien le principe qu'Anzdrej Wirth exprime dans sa postface aux récits de Tadeusz Borowski sur Auschwitz. "La vérité sur les massacres en masse du XX e siècle exige que l'on renonce aussi bien à faire un démon du meurtrier qu'un héros de la victime. Ce qu'il faut accuser, c'est la situation inhumaine que crée le système fasciste." Je remplacerai seulement fasciste par national-socialiste." (in : Hommes et femmes à Auschwitz, trad. française de D. Meunier pour Arthème Fayard, Paris, 1975).