Hommage : Costa-Gavras, cinéaste politique

Natif d'Athènes, cité antique où apparurent les concepts de démocratie (dêmokratia) et de tyrannie, Konstantinos Gavras a construit une oeuvre placée sous les auspices d'un drame (drama), celui que l'exercice d'un pouvoir totalitaire, obscur ou apparent, ou d'une situation politique (politikos) conflictuelle peuvent engendrer. Faut-il s'en étonner outre mesure ? Né en 1933, Costa-Gavras a trois ans lorsque la Grèce, indépendante depuis un siècle seulement (1830), est, à nouveau, placé sous la férule d'un gouvernement dictatorial, celui du général Metaxas. Lorsqu'il débarque en France, c'est d'abord un cinéphile passionné, âgé de dix-huit ans, et qui, après suivi des études à la Sorbonne s'incrit à l'IDHEC, mais c'est aussi un jeune homme que l'atroce guerre civile entre partisans du Roi Georges II et résistants communistes (1946-1949) aura sans aucun doute beaucoup impressionné. La Grèce est, en effet, un laboratoire indicatif du siècle précédent : déchirée par les divisions idéologiques, les antagonismes Est/Ouest et, tout autant, par des stratégies décidées entre puissances étrangères (les fameuses "sphères d'intérêts" que dénonçait le maréchal yougoslave Tito), son instabilité politique s'avère chronique. Et que, par ailleurs, un compatriote, Théo Angelopoulos (1935-2012) tentera de décrire dans une trilogie remarquable (Jours de 36, 1972 ; Le Voyage des comédiens, 1975 ; Les Chasseurs, 1977). Tout cela n'aura pu échapper à l'attention d'un adolescent élevé pourtant dans un milieu favorisé et dans la stricte foi orthodoxe. Sa filmographie révèle, à ce sujet, une prise de conscience aiguë des conséquences de ce qui s'est accompli sur ce qui s'accomplit désormais à l'heure présente. Comme l'Italien Francesco Rosi, Costa-Gavras prend avec mesure un sensible recul avec l'Histoire. Ses films, situés dans un passé encore récent, demeurent une enquête fort instructive à poursuivre. Pour nous tous et pour ceux qui gouvernent encore aujourd'hui. D'où les polémiques et les réactions qu'ils peuvent susciter. 

Avec Z inspiré d'une oeuvre de Vassilikos, elle-même écrite suite à l'attentat du député de l'EDA (Gauche démocratique) Grigoris Lambrakis (1912-1963), Costa-Gavras obtient un succès inattendu. Nous sommes en 1969 et, en France, le film politique n'est traité qu'à la marge quand il n'est pas simplement interdit d'exploitation. Evidemment, il y a eu les événements de mai-juin 1968 et les conséquences qui en découlent. Toujours est-il que le cinéaste bénéficiera, dès lors, d'une cote favorable auprès d'un public de gauche. Tourné à Alger, le film de Costa-Gavras ne veut cependant pas être la relation directe de l'affaire Lambrakis, mais une édifiante démonstration du glissement progressif d'un Etat soi-disant démocratique vers le fascisme. Or, c'est, précisément, ce que lui reproche beaucoup de critiques : le film, réduit à son mécanisme d'intrigue, n'éclaire pas suffisamment. Néanmoins, les motifs d'un malaise sont à rechercher ailleurs que dans le choix d'une forme s'apparentant au thriller, genre que Costa-Gavras a toujours affectionné.  Et repris pour d'autres films, plus réussis et plus complexes cette fois-là : Missing/Porté disparu (1982) ou Music Box (1989). 

Autre remarque : Costa-Gavras est un cinéaste cosmopolite. Si son appartenance à la France est bien réelle, le choix de ses sujets et l'endroit où il les met en scène en font un citoyen du monde. Missing, La Main droite du Diable/Betrayed (1988), Music Box et Mad City (1997) sont des réalisations américaines, Hanna K (1983) a été tourné en Israël et Amen (2002) est une coproduction franco-germano-roumaine. Le choix de ses scénaristes et de ses interprètes révèlent également un ancrage à gauche clairement autocritique : Yves Montand (Z, L'Aveu, Etat de siège), Jorge Semprun et Franco Solinas. 

On a donc interprété L'Aveu (1970) comme l'obstination d'un cinéaste à dénoncer l'arbitraire et le totalitarisme où qu'il se trouve. C'est profondément vrai, et nul doute que l'influence de Jorge Semprun, ex-membre du Parti communiste espagnol, et du couple Montand-Signoret ne fut pas négligeable, mais c'est, en même temps, sous-estimer un autre aspect. Le lien, moins apparent mais bien réel, entre et L'Aveu doit être souligné. Nous ne sommes pas ici, seulement, à deux pôles antithétiques du panorama politique d'après-guerre, nous sommes, également, au coeur des contradictions et des dilemmes de l'époque : d'un côté, la stratégie de l'endiguement (linkage) du communisme (l'exemple grec en est une belle illustration, la plus violente et la plus directe possible) et face à cette politique, la satellisation accélérée et la "soviétisation" des Partis communistes des "démocraties populaires". La Grèce est désormais intégrée dans le Conseil de l'Europe et dans l'OTAN (1951). Le Parti communiste (KKE) y est interdit et, cette année-là, apparaît une nouvelle formation politique, l'EDA dans laquelle milite le médecin Lambrakis, alias Z ("Il est vivant"). Un an plus tard, le 22 novembre 1952, se tient, en Tchécoslovaquie, le procès Rudolf Slansky dans lequel comparaît l'auteur de L'Aveu, Arthur London. Un des traits les plus frappants de cette mascarade de justice est son caractère profondément antisémite - sur les quatorze accusés, onze sont d'origine juive. Les communistes que l'on condamne et qui "avouent" sont des "comploteurs sionistes" au service d'Israël et des Etats-Unis par voie de conséquence : les Juifs, peuple international, jouant un rôle privilégié, avec leur base dans le jeune Etat d'Israël, dans l'immense conspiration dirigée par les Etats-Unis contre l'Union soviétique et dont "l'un des buts est précisément d'arracher la Tchécoslovaquie à l'amitié soviétique, de la transformer en une nouvelle Yougoslavie", voilà, en substance, l'acte d'accusation rédigé par le journal du Kominform et rapporté par François Fejtö. (in : Histoire des démocraties populaires, 1. L'ère de Staline, Editions du Seuil, 1952).  Et c'est  justement l'excommunication de la Yougoslavie de Tito (1948) qui explique, en partie, la chute de la guérilla communiste en Grèce. On constate, avec bonheur, la justesse de notre premier jugement : Costa-Gavras offre une vision universelle des enjeux politiques contemporains.

 

Une rétrospective est toujours une occasion rare de découvrir une oeuvre dans sa globalité. Cette totalité permet également d'en saisir des ramifications jusque-là peu explorées. Les films, les romans ou les écrits d'un auteur communiquent par d'intimes couloirs souterrains : Franz Kafka en soutenait l'idée. S'agissant de Costa-Gavras, la notion d'absurdité, inhérente au système totalitaire et à l'auteur du Procès, traverse en filigrane L'Aveu - le titre est significatif -, Section Spéciale (1975) et Hanna K (1983). Dans ces trois réalisations, les motifs d'inculpation relèvent d'une justice qui a perdu toute logique humaine. Seules prévalent des procédures et des mécanismes parfaitement rôdés, mais définis selon des termes exceptionnellement invraisemblables. Exemple : Hanna Kaufman, juive américaine, s'installe à Jérusalem et découvre dans ce pays qu'elle ne peut qu'aimer, "un monde à part" où être Palestinien musulman est la situation la plus pénible qui puisse vous arriver. Le choc est pour elle considérable puisqu'elle vit encore dans le souvenir de la Shoah et de l'antisémitisme européen. Ici, la "banalité du mal", cette fois sous la conduite du "peuple élu", réapparaît dans toute sa dimension tragique. Le titre du film, Hanna K, rappelle, tout à la fois, Hannah Arendt (Les Origines du totalitarisme), en reportage, en 1961, dans cette ville même pour suivre le procès du nazi Eichmann, et le héros du Procès de Kafka.  Section Spéciale (1975), constitue, pour sa part, une brèche supplémentaire dans l'ouverture des dossiers relatifs à la période du gouvernement de Vichy. Un an auparavant, le public hexagonal venait d'être confronté au Lacombe Lucien (1974) de Louis Malle et Patrick Modiano et en 1971 le documentaire Le Chagrin et la Pitié de Marcel Ophuls venait de lever le voile sur une réalité longtemps occultée. La République mise au rancart, l'affaire des sections spéciales convoquées auprès des cours martiales départementales et destinées à réprimer les actes de résistance communistes, symboliquement couronnées par l'homicide spectaculaire d'un officier de marine allemand à la station du métropolitain Barbès-Rochechouart, demeure un cas d'arbitraire d'une gravité inhabituelle. Costa-Gavras, avec la collaboration de Jorge Semprun, adaptant lui-même un ouvrage d'Hervé Villeré, démonte avec une rigueur indéniable "les mécanismes socio-psychologiques qui permettent aux pouvoirs politiques d'asseoir leur domination." (D. Serceau in Cinem'Action n° 103). Toutefois, l'épisode de l'été 1941 et les conséquences qu'il entraîne ne consacre-t-il pas l'engrenage dans lequel le régime de Vichy est désormais enlisé ? Le film de Costa-Gavras l'éclaire-t-il suffisamment ? L'historien américain Robert O. Paxton n'écrivait-il pas : "Après août 41, c'est simplement pour se maintenir que le régime a besoin d'une police forte (ndlr : et d'une justice forte). [...] Il a versé le sang et doit en verser toujours plus pour survivre. [...] Mieux vaut exécuter des innocents que de laisser les Allemands usurper le droit d'assurer l'ordre public en zone occupée ?" (in : La France de Vichy, Editions du Seuil, 1972).

A nouveau réedité en copie restaurée, Etat de siège (1972), que Costa-Gavras situe en Uruguay, met à nu la politique des Etats-Unis dans ce qu'elle considère comme son arrière-cour, l'Amérique latine. Yves Montand incarne un fonctionnaire américain de l'AID (Agence Internationale pour le Développement) qui est, en réalité, un agent de la CIA et que des guérilléros d'extrême-gauche séquestrent comme monnaie d'échange pour obtenir la libération de 150 prisonniers politiques. Le film montre que l'on ne peut séparer les rapports d'exploitation et de subordination dans lesquels on maintient un continent et les agissements, beaucoup moins transparents, de ceux qui oeuvrent en coulisses pour assurer la perpétuation de cette dépendance qu'ils camouflent à travers des programmes de soutien au développement. Dix ans plus tard, Missing/Porté disparu semble prolonger la réflexion, mais en signalant, cette fois, combien la politique pratiquée au nom des Etats-Unis se fait, en règle usuelle, par-dessus la tête du citoyen américain ordinaire. Issu d'un récit véridique de Thomas Hauser, "The Execution of Charles Horman", le film a bénéficié de la participation des protagonistes de cette histoire, les époux Horman, dont le fils a été exécuté au moment de l'établissement de la dictature du général Pinochet au Chili, en septembre 1973. La prestation des comédiens (Jack Lemmon et Sissy Spacek) compte beaucoup dans la réussite d'un tel film, auréolé d'une Palme d'Or au Festival de Cannes 1982. 

Un semblable sentiment prévaut à propos de l'émouvant Music Box, Ours d'Or au Festival de Berlin en 1990. Les acteurs - Armin Mueller Stahl et Jessica Lange - habitent leurs personnages avec conviction et Costa-Gavras prouve, qu'à l'intérieur d'un genre oscillant entre thriller et énigme politique, il évolue "comme un poisson dans l'eau". L'ambiguïté est au centre de ce film palpitant et le mystère demeure tenace. Des soupçons pèsent sur un père aimé, que l'on accuse d'être un ex-nazi hongrois, et que sa fille, avocate, se charge de défendre. Encore une fois, c'est à la "banalité du mal" formulée par Hanna Arendt auquel on songe... En quoi les exécutants du système concentrationnaire hitlérien auraient-ils une apparence et des comportements différents du citoyen ordinaire ? En revanche, Amen (2002), basé sur la pièce de théâtre Le Vicaire de Rolf Hochhuth, s'il autorise une diversité d'interprétations au sujet des déficiences des uns et des autres au moment de la Shoah, ne laisse planer aucun doute sur la réalité de cette situation. Le film a le mérite de ne jamais verser dans un manichéisme simpliste tout en n'excusant, en aucune façon, les responsabilités des autorités autant religieuses que politiques. 

Les derniers films du cinéaste (Le Couperet, 2005 - Eden à l'ouest, 2008) ont, par contre, révélé l'existence de nouvelles préoccupations - se rapprocher de réalités sociologiques plus actuelles - mais qu'il lui faudra cependant élever au-delà des poncifs communs. Comme quoi, même à quatre-vingt deux ans,  changer de registre n'est pas chose simple ! Quoi qu'il en soit, l'oeuvre du réalisateur est déjà fort riche pour que l'on ne puisse la manquer sous aucun prétexte ! En signalant aussi les deux soirées exceptionnelles en présence de Costa-Gavras lui-même :

  • Mardi 15 septembre, 19 h et 21 h, rencontre avec le réalisateur et Thierry Frémaux puis présentation de Z en copie restaurée ;
  • Mercredi 16 septembre, 19 h et 21 h, deux films présentés par Costa-Gavras : Compartiment tueurs et Etat de siège (copie restaurée).

  Rétrospective  Costa-Gavras à l'Institut Lumière, septembre 2015 

  • Exposition photographique, du 28 août au 25 octobre

Z (1969) Jean-Louis Trintignant

L'Aveu (1970) Yves Montand

Etat de siège (1973) Yves Montand

Section spéciale (1975) Bruno Cremer

Missing (1982) Jack Lemmon, Sissy Spacek

Music Box (1989) Armin Mueller-Stahl et Jessica Lange

Amen (2002), Mathieu Kassovitz