Casablanca de Michael Curtiz

"Quand tous les archétypes déferlent sans aucune décence, on atteint des profondeurs homériques. Deux clichés font rire. Cent clichés émeuvent." (Umberto Eco : Casablanca, ou la Renaissance des Dieux in : La guerre du faux, Grasset, 1982).

 

Casablanca est un film invraisemblable. Une drôle d'aventure. L'actrice principale, Ingrid Bergman, n'arriva jamais à comprendre le succès d'une telle réalisation. Les conditions de tournage furent "grotesques et affreuses", dira-t-elle. A l'origine, il y a une histoire encore très indéfinie et un scénario qui ne progresse pas. Les frères Epstein se défilent et sont affectés sur un autre film. Howard Koch se retrouve, seul, sans ligne directrice. A vrai dire, les scènes se construisent au jour le jour et avec l'aide des interprètes eux-mêmes. Le tout dans une atmosphère de spontanéité, d'humour et d'alcoolisme impénitent. Evidemment, cela transparaît dans le film ; ainsi Bogart, interrogé sur sa nationalité, répliquera : "Je suis ivrogne", et Claude Rains d'ajouter : "Ce qui fait de lui un citoyen du monde." Celle-là, il fallait la trouver, n'est-ce pas ? Hors tournage, Bogie multiplie buveries et bagarres. Selon Jack Warner, l'acteur contient "assez d'alcool en lui pour dissoudre toute la peinture qu'il y a dans le studio !" mais, le producteur Jerry Wald nous rassure cependant : "Malgré toutes les gueules de bois", Humphrey est toujours à l'heure au studio. Puis, il poursuit : "Il est comme ses détectives dans les films : il se font casser le bras dans une scène et, dans la suivante, ils passent un type à tabac. Je n'ai jamais vu quelqu'un capable de récupérer comme Bogie".  Enfin, Michael Curtiz, le virtuose hongrois, paraît absolument déroutant. A vrai dire, dans Casablanca tout est imprévisible et rien ne se déroule comme la logique l'exigerait. Une  oeuvre avec des ingrédients et des acteurs de film noir et qui se déroule tel un film sentimental avec un arrière-fond politique contemporain - le tournage s'achève en août 1942, précédant de trois mois les débarquements américains en Afrique du nord et la première a lieu, dix-huit jours après l'occupation de Casablanca par les Alliés. Un tel contexte ne peut pas ne pas influer sur le film. Quoi qu'il en soit, les protagonistes de Casablanca "ont conscience de participer à une situation pirandellienne : six personnages en quête d'histoire." (J. Lourcelles). 

Exemple, parmi d'autres, des équivoques qui détruisent un(e) comédien(ne) et qui vous produisent, a contrario, un film qui fascine : Ingrid Bergman (Ilsa Lund) ne saura jamais qui elle doit aimer le plus entre l'ancien amant, Rick Blane/Bogart, et le nouveau, le résistant Laszlo/Paul Henreid. Le spectateur non plus. Vous imaginez après cela l'immense grandeur de Rick Blane/Bogart, faisant volte-face et sauvant les époux secrets dans un aéroport brumeux ! Avec en prime, l'amour perdu mais l'amitié gagné d'un faux-ennemi (le capitaine Renault, le bien nommé/Claude Rains) ! Du mélo grandeur nature... et après cela vous comprendrez pourquoi les Américains ont massivement adoré Casablanca 

Dans ce Casablanca, aussi faux qu'horriblement exotique, la seule attraction véritable c'est le "Café Américain" de Nick, lieu de rendez-vous d'une galerie de personnages interlopes au passé plutôt trouble. Les dialogues sont à l'inverse du film : un humour désabusé les parcourt essentiellement comme s'il fallait compenser l'obsédante mélancolie, illustrée par le thème musical "As Time Goes By", et le monotone romantisme de la narration. Je ne suis pas certain qu'ils soient le fruit d'un simple dialoguiste attitré !  Avec les acteurs qui défilent ici ; outre sa majesté Bogart, il nous faut admirer le cynique Claude Rains - celui-ci retrouvera Ingrid Bergman dans Notorious d'Hitchcock en 1946 et Curtiz en 1947 dans The Unsuspected -; Paul Henreid (1908-1992), acteur d'origine autrichienne découvert par Preminger et Max Reinhardt, et qui joue, la même année, avec Rains précisément, aux côtés de Bette Davis, dans Une femme cherche son destin (Now, Voyager) d'Irving Rapper ; Conrad Veidt, figure essentielle de l'expressionnisme allemand (Le Cabinet du Dr Caligari) ; l'inquiétant Peter Lorre (M le Maudit, 1931 - Le Faucon maltais, 1941) et son impressionnant acolyte habituel Sydney Greenstreet - je vous le recommande dans Flamingo Road du même Curtiz en 1949 avec Joan Crawford ; notre Marcel Dalio national ; S.Z. Sakall et Dooley Wilson - les cinéphiles les connaissent parfaitement -, avec ceux-là on ne s'ennuiera jamais, je vous le garantis ! 

En réalité, tout ici est fabriqué, de conception intrinsèquement hollywoodienne. Et néanmoins d'une efficacité inouïe. Montage - Owen Marks -, photographie - Arthur Edeson - et mise en scène opèrent avec un professionnalisme consommé. Curtiz, réfutant toute velléité rationaliste, ira jusqu'à  lâcher : "Je fais aller tout ça si vite que tout le monde n'y verra que du feu." Tout est retiré de son contexte normal, affirme en substance Bertrand Tavernier, spécialiste du cinéma américain. "Les archétypes du film noir sont en exil. Ils sont venus faire un tour dans un univers parallèle qu'ils ignoraient (il semblait réservé à Josef von Sternberg). C'est si l'on veut une promenade de la Warner dans les territoires de la Paramount", écrit-il encore. Et, Dieu sait que le projet n'avait cependant rien de fortuit : Casablanca fut une des plus grosses productions de l'année 1942. La Warner y mit les moyens : budget de 3 800 000 dollars, metteur en scène de confiance, armée de seconds plans, tournage entièrement en studio, grande vedette empruntée spécialement à Selznick (à l'origine, Casablanca devait être interprété par Ronald Reagan et Ann Sheridan puis Heddy Lamarr ; la mobilisation de Reagan et la disponibilité d'Ingrid Bergman modifièrent cette distribution). (in : B. Eisenschitz : Humphrey Bogart, Eric Losfeld/Le Terrain vague, 1967).

Casablanca n'est pas le meilleur film de Michael Curtiz - il ne lui ressemble guère -, et ce n'est sûrement pas un chef-d'oeuvre. Un délire ou un miracle tout simplement. Les voies du cinéma sont comme celles du Seigneur : impénétrables. 

 

S.M.

 

Casablanca. Etats-Unis. 1943. Prod. Warner Bros (Hal B. Wallis). Réal. Michael Curtiz. Sc. Julius J. Epstein et Philip G. Epstein, Howard Koch d'après la pièce Everybody Comes to Rick's de M. Burnett et J. Alison. Ph. A. Edeson. Mus. M. Steiner. Int. H. Bogart, I. Bergman, P. Henreid, C. Rains, C. Veidt, S. Greenstreet, P. Lorre, M. Dalio. Noir et blanc. 102 minutes.

 

Mihaly Kertész, alias Michael Curtiz (1888-1962)