White God (2014, Kornel Mundruczo) : Oh, My Dog !

"J'ai eu honte [...] d'être là, et lui, derrière les barreaux. Je fais partie d'un système pourri et je le perpétue. C'est là où j'ai compris que je tenais un moyen pour refléter ma société. [...] Les chiens sont la métaphore parfaite pour représenter toutes les minorités." (K. Mundruczo).

 

Avec White God, Kornél Mundruczo, 40 ans, déjà récompensé en 2002 par un Léopard d'Or au Festival de Locarno pour Pleasant Days, s'impose comme une valeur montante du cinéma magyar d'aujourd'hui. White God - référence  à White Dog (1982) du regretté Samuel Fuller, lui-même inspiré d'une oeuvre de Romain Gary (Chien Blanc), dans laquelle une jeune fille recueille un chien dressé pour tuer des humains à la peau noire - nous parle à hauteur de chien. "Un regard non anthropocentrique porté sur l'animal", écrit Jean-Philippe Domecq dans Positif (déc. 2014, n° 646). Toutefois, il ne s'agit nullement d'un film réservé aux défenseurs de la race canine. La sensibilisation ne peut agir que si le propos s'élargit à la dimension humaine. N'y voyez-là aucun humour : les animaux ont certes besoin d'être conduits, mais avec respect et amour. Parler d'humanité à propos de nos amis les bêtes n'a donc rien de si paradoxal. En vérité, White God a des allures de fable terrible. Si le ton de la métaphore s'impose, le film ne quitte pourtant pas la sociologie du réel et du possiblement vrai. Celle d'un monde où l'homme néglige et maltraite ses frères, chiens et race animale comprise. Qu'il accuse, ensuite, d'être méchants et mauvais lorsque ceux-ci lui renvoient l'image désagréable de ce qu'il est. Et d'employer, forcément, les expressions ad hoc : "un caractère de chien", "un temps de chien", "vivre une vie de chien", "avoir un mal de chien", "les chiens aboient, la caravane passe", "se regarder en chiens de faïence", j'en passe et des meilleurs. Sans doute trop pour un seul chien, n'est-ce pas ? Dieu soit loué, si nous pouvions être chiens cependant ("Thank God, if we could be dogs ? traduit in English, c'est plus savoureux !) ? Ne serions-nous pas meilleurs ? 

Mundruczo émet, de son côté, ce point de vue : "L'image de Dieu évoque bonté et tolérance. Or, on le présente comme blanc et le blanc a souvent oublié la solidarité pour dominer et coloniser, pour pratiquer le racisme. Cette contradiction me fascinait et elle figure dans le titre. Plus précisément l'idée est venue du grand auteur sud-africain John Maxwell Coetzee." D'où la question : Dieu pourrait-il être chien ? Ou, plus vraisemblable, le chien ne pourrait-il pas posséder "une étincelle divine", suivant en cela la philosophie dostoïevskienne ? Dieu est bien présent en toutes âmes et toutes choses. Justice est donc rendue à cette idée : la caméra filme, non à hauteur de tatami (exit Yasujiro Ozu !) mais à hauteur de chien. Hagen, bâtard délaissé que l'adolescente Lili (Zsofia Psotta) est la seule à chérir et à rechercher éperdument, promène son spleen le long du Danube et découvre un univers hostile et dangereux. Car, la Hongrie officielle n'exige que des chiens de race comme d'autres, les mêmes peut-être, ne veulent que des Magyars très enracinés (sic) ou des Français de souche. Espèces et origines croisées, sortez donc du rang ! Du coup, les Tziganes heureux qu'Aleksandr Petrovic a rencontrés et filmés, au cours du milieu des années soixante, pourraient, à présent, se retrouver, hélas, dans ces chiens malheureux que Kornel Mundrunczo nous décrit avec tant d'empathie. 

Objets de marchandage, piqués, nourris et domptés pour terrasser, en de douteux combats, leurs propres compagnons, ces mâtins ont de confondantes ressemblances avec les gladiateurs de notre Antiquité. Observez, par exemple, leurs pupilles accablées sur la dépouille de leur prochain qu'il faut abattre pour survivre. En l'occurrence, Hagen serait un Spartacus des canidés métèques que l'on opprime. Cette loi implacable c'est aussi celle du Lager, à l'intérieur duquel les victimes s'entretuent, épargnant aux coupables la vile besogne. En outre, "le film restitue ce qu'est la politique de la Rafle, ce climat lancinant d'irruptions et de traque où les services de fourrière peuvent apparaître à tout moment dans la ville [...]." (J.-Ph. Domecq, op. cité). Face à une telle barbarie, la révolte gronde... Et la terminaison, superbe, où Hagen/Spartacus et la meute déchaînée, après avoir mis Budapest en alerte rouge, décident de stopper le carnage, conquis enfin par la trompette de Lili, symbole de l'innocence et de la liberté à reconquérir. Lili et son père, par devoir de solidarité, par amour, doivent eux aussi se coucher. Afin que les chiens puissent, à nouveau, croire en eux, croire aux hommes. Comme les victimes d'Hiroshima et de Nagasaki, les clébards ont une morale : celle d'une paix perpétuellement exigée. On aura compris : dans une Hongrie, en proie au chauvinisme et à l'arbitraire, White God fera surgir d'utiles réflexions. 

De fait, les comparaisons établies avec le Birds d'Hitchcock, aussi flatteuses qu'elles puissent être, risque d'égarer l'entendement. Mundruczo a les pieds dans un contexte plus concret et nettement contemporain. Budapest, même désertée ou envahie par des hordes canines, nous est plus familière que le joli port de Bodega Bay (Californie) de sir Alfred. Et la représentation imaginaire de foule enragée - ne pourrait-ce pas être celle des exclus, des marginalisés, des nouveaux apatrides, tous désignés à la vindicte des "intégrés" ? - relève autant de la science-fiction que d'un sombre pressentiment. Si White God attache le spectateur c'est aussi parce qu'il évite de se maintenir sur le même registre. "J'ai choisi une forme avec plusieurs niveaux de style. Nous commençons avec une fable conventionnelle, presque sucrée à la Disney, en évoluant vers un drame social pour finir comme un thriller ou un film d'horreur. Il me plaisait de jouer avec ces contradictions. Si vous vous baladez dans Budapest aujourd'hui d'un bloc à l'autre, vous pouvez vous retrouver dans un mélodrame, puis dans un thriller, ensuite dans une comédie noire", affirme Kornél Mundruczo. Le cinéaste a choisi toutefois de tourner à Pest - versant non touristique - plutôt qu'à Buda. Ce qui n'empêche pas les images symboliques de la capitale : le Parlement, le pont Elizabeth... "Lili, la petite fille, est liée au côté humain de la ville et les chiens appartiennent aux banlieues. [...] Je voulais que les deux se rejoignent [...] Je n'ai pas hésité à utiliser des images représentatives de Budapest. Le tunnel, par exemple, est un lieu emblématique et son caractère iconique est encore plus renforcé quand il est envahi par les chiens. Nous avons peut-être ainsi créé un nouveau Budapest", ajoute Mundruczo. 

Soit. L'étrangeté, pourtant, tient en ce fait : les autorités politiques hongroises actuelles, curieusement conservatrices en bien d'autres domaines, ont rendu un fier service à Kornél Mundruczo. Elles lui ont servi, à travers la promulgation d'une loi insolite sanctionnant les propriétaires de chiens croisés, un scénario rêvé. Au demeurant, si la parabole fonctionne, ce n'est pas qu'elle soit tant subtile que nécessairement révélatrice. Mundruczo n'a pas omis ce fait. Nous devons l'en remercier. En cela, il fait honneur au cinéma hongrois et à son pays tout entier. Comme il rend justement hommage à son aîné, le regretté Miklos Jancso, observateur intransigeant des conflits qui ont déchiré la Hongrie contemporaine.

 

SPORTISSE Michel. 

  

Dédié à Maria Ljuba Russo.

 

 

White God (Fehér Isten). Hongrie. 2014. 1h 59. Réal. : Kornél Mundruczo. Scénario : Kata Wéber, K. Mundruczo, Viktoria Petrànyi. Dir; photo : Marcell Rév. Mont. : David Jancso. Mus. : Asher Goldschmidt. Int. : Zsofia Psotta (Lili), Luke et Body (Hagen, le chien), Sandor Zsoter (Daniel, le père), Lili Monori (Bev), Laszlo Galffi (le professeur de musique). Prix Un Certain Regard au Festival de Cannes 2014. Sortie en salles en France : 3/12/2014.

Article du "Monde" du 23/12/2011 : Et la Hongrie inventa la préférence nationale canine.