TERRENCE MALICK. UNE VIE CACHÉE (« A HIDDEN LIFE », 2019)

 

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« Une vie cachée raconte le calvaire d’un homme qui résiste jusqu’au bout malgré les pressions et les persécutions dont il est l’objet. Sacristain bénévole de l’église de St Radegund, armé d’une foi inébranlable et fort de l’amour qui le lie à sa femme, Franz conduit sa vie selon ce que sa conscience et sa religion lui dictent : « Je ne peux pas faire ce que je crois être le mal. » Cette question est au centre du film : comment vivre dans un monde en proie aux forces du chaos, comment préserver son intégrité morale et religieuse face aux passions les plus destructrices, comment rester un homme libre dans la dignité et la vérité de ce qu’il est ? […] Dans son dernier opus, Malick oriente son regard vers le Sturm und Drang pictural de Friedrich pour qui « le divin est partout, également dans un grain de sable. » […] Aux visions pastorales s’oppose la géométrie austère des cours de casernes et intérieurs de prison. […] « Une vie cachée » est aussi un film sur l’amour conjugal magnifié par des scènes d’intimité où les visages se rapprochent et les mains s’entrelacent. […] Le couple cherche un appui auprès des autorités religieuses : le curé hésite, l’évêque se tait. Dans « Histoire d’un Allemand », Sebastian Haffner décrit fort bien la peur, ce « gaz toxique qui traverse tous les murs » et que Malick diffuse tout au long de son film. […] Dans l’obscurité d’une salle d’exécution sordide, le supplice de l’un de « ceux qui ont vécu fidèlement une vie cachée et qui reposent dans des tombes délaissées » (G. Eliot), entouré de ses larrons d’infortune, touche à sa fin. La guillotine sera sa croix. » (S. Bouvier, « L’enfant de St Radegund », « Positif » n° 706, décembre 2019)

 

« Terrence Malick, jeune cinéaste de 76 ans, signe ici une œuvre à la puissance formelle incomparable et aux ambitions impressionnantes. […] L’audace est aussi dans le désir d’approcher le mystère du bien, alors que nos existences ratiocinantes se laissent fasciner par le mal. Malick suit à la lettre l’indispensable leçon d’Imre Kertész : le très grand écrivain hongrois, du fond de son expérience du camp de Buchenwald, sait bien que le mal n’a rien de mystérieux. […] Aussi Une vie cachée cite littéralement Kertész : lorsque Franz dans sa prison de Berlin donne à un compagnon un peu de sa ration, risquant sa vie par ce geste absurde. Tous les hommes raisonnables diront : pourquoi accomplir un geste qui ne changera rien à l’ordre du monde ? Pourquoi refuser de mentir alors que ce refus ajoutera de la souffrance à la souffrance ? La réponse de Malick, bouleversante, est aussi celle de George Eliot, citée en conclusion du film : parce que sont ces gestes qui maintiennent le monde, un monde laissé de Dieu. […] « Une vie cachée » questionne la part de l’hitlérisme qui a définitivement triomphé, et par-delà l’illusion d’un temps qui serait passé demande à chacun quel prix il accorde à la vérité. […] » (P. Fraisse, « Un film d’Allemagne », « Positif », n° 706)

 

« Une vie cachée, qui est de loin le meilleur film du cinéaste depuis une décennie, demande un effort d’indulgence, une absence d’ironie, sans quoi les fulgurances qui sont toujours là, au détour d’un plan sur l’enfant, un animal, la chambre d’un couple baignée de lumière, refusent d’apparaître. Terrence Malick tourne comme si tout était capté par la caméra pour la première fois, comme si les films étaient une genèse dont il était le créateur. À force d’enregistrer le miracle du visible, sa mise en scène s’est rigidifiée en logiciel : à force d’éblouissements, on prend le risque de l’aveuglement. […] Pour Scorsese (ndlr : référence au film, « Silence » [2016]), une conviction n’a pas besoin de se montrer pour se vivre et le parjure n’ébranle pas la foi ; dans un autre contexte historique, Malick filme l’entêtement d’un homme décidé à aligner ses actes sur ses convictions. La folie de la bonté, en somme. D’une vie de saint à une vie de Jésus, il n’y avait qu’un pas : « The Last Planet », biopic sur le Christ, est prévu pour 2020. » (M. Joudet, « Le Monde », 11/12/2019)

 

« Placé sous les auspices autrement pastoraux noirs de George Eliot (la citation finale est la phrase qui clôt le grand roman de l’auteure, « Middlemarch »), c’est un film assez grossier, taillé dans le lard, montage saucissonné et cinéma charcutier mais bien résolu à remporter les prix œcuméniques de tous les festivals : de l’art, mon cochon. » (C. Nevers, « Libération », 11/12/2019)

 

« Avec La Vie cachée, le lyrisme et le panthéisme de Terrence Malick ont retrouvé leur parfaite expression. Elles cadrent parfaitement à l’histoire vraie du héros, Franz Jägerstätter, fermier autrichien pacifiste qui dit non, en conscience, à Hitler, et fut exécuté en août 1943. […] L’oubli de soi et la vie cachée, l’humilité pour la vertu, sont les qualités de la condition religieuse. […] Une phrase de George Eliot, à la fin, consacre son sacrifice à la poésie : « Le bien croissant du monde dépend en partie d’actes non historiques ; et si les choses ne vont pas pour vous et moi aussi mal qu’elles auraient pu aller, nous en sommes redevables en partie à ceux qui ont vécu fidèlement une vie cachée et qui reposent dans des tombes délaissées ». (N. Chifflet, « Le Progrès », 11/12/2019)

 

« Ce hiatus entre le ciel et la terre est au cœur de la plus belle partie du film, la première, où les images de l’Éden encore intact sont salies par la laideur de la violence nazie, donnée à voir par une série d’archives. Très belle idée de montage, qui innerve souterrainement un segment où l’écriture malickienne, riche en courtes épiphanies, retrouve une vigueur un peu perdue depuis Knight of Cups. […] un film dont l’évolution déçoit nettement par la manière dont il substitue à l’horizon du déchirement (deux pôles : ciel et terre) celui d’une série de dualismes. Dommage donc, tant Une Vie cachée séduit localement, mais il faut savoir reconnaître un film raté, quand bien même il contient des fragments d’une grande beauté». (J. Morel. « Critikat », 11/12)

 

«  J’ai grandi en Autriche, et plus précisément à une quinzaine de kilomètres de St Radegund, j’avais donc entendu parler de cette histoire, mais pas dans le détail. […] Après sa mort (ndlr : celle Franz Jägerstätter, le héros du film), il a longtemps été considéré comme un traître, si bien que l’État n’a rien versé à sa veuve. Les gens pensaient qu’il était fou et suicidaire jusque dans les années 1980 ! Et puis, ses lettres ont été publiées, des chercheurs américains se sont intéressés à son histoire […] – et ce n’est qu’alors que sa réputation a changé dans l’inconscient collectif. En définitive, l’Église l’a remarqué, en a fait un mythe et le pape (ndlr : Benoît XVI) l’a béatifié au début de ce siècle. » (Valerie Pachner, actrice principale du film)

 

 A Hidden Life.

Allemagne/États-Unis (2019) 2h 53. Réalisation et scénario : Terrence Malick. Photographie : Jörg Widmer. Décors : Sebastian T. Krawinkel. Costumes : Lisy Christl. Montage : Rehman Nizar Ali. Musique : James Newton Howard. Production : Elisabeth Bentley, Dario Bergesio, Grant Hill, Josh Jeter. Cies de prod. : Studio Babelsberg, Elizabeth Bay Productions. Interprétation : August Diehl (Franz Jägerstätter), Valerie Pachner (Franziska, son épouse), Michael Nyqvist (l’évêque Joseph Fliessen), Jürgen Prochnow (major Schlegel), Bruno Ganz (juge Lueben). Sortie : 11/12/2019