≈ Le Sel de la terre (Salt of the Earth, 1953 –

Herbert J. Biberman)

 

Synopsis :

L'histoire s'inspire d'un fait social réel transposé au Nouveau-Mexique, dans le village de San Marcos (rebaptisé « Zinc Town ») : les ouvriers mexicains de la mine de zinc - propriété d'une compagnie nord-américaine - se mettent en grève. L'histoire de ce conflit est racontée en voix off par l'épouse de Ramon Quintero. Celui-ci est employé à la mine depuis dix-huit années. Les deux revendications principales des ouvriers sont l'égalité des salaires avec les mineurs américains et la préservation suffisante des conditions de sécurité par la suppression du travail en solitaire (là encore les ouvriers américains l'ont, en revanche, obtenue). Les épouses des mineurs souhaiteraient également inscrire une troisième revendication d'ordre hygiénique, à savoir la fourniture de l'eau chaude courante dans les baraques louées à la Compagnie. Toutefois, leurs maris n'y sont pas majoritairement favorables... L'épreuve de force s'engage mais les travailleurs demeurent persévérants et solidaires. Après sept mois de grève, les ouvriers les plus pauvres sont autorisés à reprendre le travail. Cependant, le tribunal, invoquant le Taft-Hartley Actordonne la cessation du conflit...

 


 

   ► Le fait que ce film existe est un pur miracle. Le fait qu'il fonctionne avec une efficacité maximale constitue une seconde source d'étonnement. Bertrand Tavernier estime que toute tentative de jauger « Salt of the Earth » à l'aune des critères esthétiques habituels est pure vanité. Je partage entièrement cet avis. Surtout, après que l'on ait pris connaissance des conditions dans lesquelles il fut tourné puis monté.[1]

 Ma professeure de français à Alger, enseignante au lycée français Descartes (ex-Fromentin), me le fit découvrir en 1971. Dieu sait qu'elle ne partageait pas les idées communistes ! De mon côté, ce film détermina mon adhésion aux idées marxistes. À juste raison, mon enseignante considérait ce film comme foncièrement féministe : elle mit l’accent sur cet aspect et me reprocha, moi son meilleur élève et forcément son préféré, de ne pas l’avoir suffisamment remarqué.

 Salt of the Earth est, en réalité, la réponse cinglante de trois professionnels du cinéma - Herbert Julius Biberman, Paul Jarrico, le producteur, et Michael Wilson, le scénariste - aux allégations de l'establishment américain qui, par la voix du sénateur Joseph McCarthy, prétendait qu'être communiste signifiait travailler pour une puissance étrangère, en l'occurrence feu-l ‘Union soviétique. Et, par ailleurs, j'eus souvent autrefois l'envie de répondre à mes détracteurs : "Vous voulez savoir pourquoi je suis communiste, regardez Le Sel de la terre !" Le critique Gaston Haustrate écrivit de son côté : « Quand on me demande : "citez-moi donc un film qui a une âme", je réponds toujours : "Le Sel de la terre. »

Évidemment, les Dix d'Hollywood - dont Biberman fit partie -, relevant le défi, mirent les accusateurs face à leurs propres contradictions. Ils invoquèrent le fameux amendement sur la liberté d'opinion de la Bill of Rights (la Loi fondamentale des Etats-Unis). La regrettée Marie-France Toinet écrivit dans son excellent essai sur le maccarthysme[2] :

-        « Entre 1947 et 1957, les Américains sont incessamment interrogés sur leurs opinions politiques : « Êtes-vous ou avez-vous été communiste ? » Pas un, à notre connaissance, ne répondra : « Je suis communiste, mes opinions ne vous regardent pas. De quel droit me puniriez-vous ? » Témoignage de l'évidente terreur morale et intellectuelle que l'on fit peser sur les Américains, témoignage également de l'intoxication des esprits qu'organisèrent les « gourous » au service des fondés de pouvoir du capitalisme américain. »

 Rappelons aussi ce qu'énonçait, en son temps, Alexis de Tocqueville (1835-1840), auteur de « La Démocratie en Amérique »avec une clairvoyance remarquable : « Je ne connais pas de pays où règne, en général, moins d'indépendance d'esprit et de véritable liberté de discussion qu'en Amérique [...] En Amérique, la majorité trace un cercle formidable autour de la pensée. Au-dedans de ces limites, l'écrivain est libre ; mais malheur à lui s'il ose en sortir. Ce n'est pas qu'il ait à craindre un autodafé, mais il est en butte à des dégoûts de tous genres et à des persécutions de tous les jours. La carrière politique lui est fermée : il a offensé la seule puissance qui ait la faculté de l'ouvrir. » Le maccarthysme a accentué jusqu'à la caricature ces aspects négatifs. Le beau film de Sydney Pollack, « The Way We Were/ Nos plus belles années » (1973) a rendu compte des dégâts que cette politique avait pu causer, y compris à travers les rapports sentimentaux et amicaux. Des couples défaits, des relations dénouées et des carrières brisées, voilà ce que cette maladive Red Scare (Peur Rouge) aura provoqués. Le cinéma en fut particulièrement affecté ; exemples parmi d'autres, Herbert J. Biberman, Abraham Polonsky (Force of Evil) et le scénariste Dalton Trumbo (réalisateur de Johnny got his gun) furent « mis au frigidaire ». D'autres professionnels de grand talent choisiront de capituler et de dénoncer inutilement. Ce fut le cas d'Elia Kazan, notamment, pour qui travailler et créer prévalait avant toute autre considération. Nous vivons à présent une époque différente. Cependant, l’Amérique paraît toujours si divisée, prompte à réveiller ses vieux fantômes. À la vérité, le pays de Mark Twain, de Jack London, de John Reed, de Martin Luther King et de James Baldwin n'a toujours pas rompu avec ce type de conception. Qu’importe, malgré tout : nous conservons notre sympathie pour la nation américaine parce que dans la construction d'un idéal démocratique, des citoyens, nombreux, ont su faire preuve d'une réelle générosité et d'un courage authentique. Le cinéma hollywoodien en a dressé une image souvent idyllique, remplie de « bons sentiments » mais non dénuée d'une part de vérité. De ce cinéma-là ont quand même jailli des éclairs de lucidité amère d'une forte puissance perturbatrice. John Ford adaptait en 1940 « Les Raisins de la colère » de John Steinbeck tandis que Chaplin, quatre ans auparavant, manifestait une fraternité sans emphase à l’endroit de la classe ouvrière avec « Les Temps modernes ». Enfin, William A. Wellman, cinéaste longtemps sous-estimé, dressait un inventaire peu glorieux de la période de la Grande Dépression (« Wild Boys of the Road », 1933). Ce ne sont qu’exemples, on pourrait multiplier les séquences où l’on noterait un regard cruel, sans fioritures sur le modèle américain que ce soit chez un Billy Wilder, un Robert Aldrich, un Samuel Fuller, un Joseph Mankiewicz, un John Huston voire chez Elia Kazan lui-même, y compris après qu’il eut « dénoncé » ses anciens amis. Enfin, le réalisateur Fred Zinnemann, jeune émigré antinazi, et le photographe Paul Strand, tous deux nord-américains, allèrent filmer une grève de pêcheurs sur la côte atlantique du Mexique à Alvarado (« Redes », 1934), un des premiers grands films mexicains.

    Du reste, pourquoi ne pas considérer Salt of the Earth comme le reflet infaillible d'une genèse trop promptement enfouie - celle qui va chercher dans les premiers combats, extrêmement violents, du prolétariat américain. À ce titre, les luttes de classe ont revêtu, aux Etats-Unis, un caractère parfois exemplaire.  « Il est bon de rappeler que la journée de revendication du 1er mai est d'origine étatsunienne : elle remonte au massacre de Heymarket Square, à Chicago, qui aboutit à l'exécution par pendaison de quatre des organisateurs de cette manifestation pacifique », note Rosa Llorens commentant l'ouvrage de Howard Zinn, « Une histoire populaire des Etats-Unis ». Cette œuvre déconstruit, dans une large mesure, le mythe unanimiste de l'american way of life. Salt of the Earth y participe à sa façon.

De fait, le film connut, comme il fallait s'y attendre, une sortie commerciale des plus confidentielles aux Etats-Unis. Ce sont les circuits parallèles - ceux entretenus par les courants de la contestation sociale et de l’anticapitalisme - qui firent sa gloire. En Europe d’abord, ainsi qu’en Chine ensuite où il fut doublé dans quatorze dialectes. Les conditions aléatoires de sa réalisation lui firent attribuer d'immenses mérites idéologiques et de prétendues faiblesses techniques, alors même qu’aux États-Unis des critiques, peu convaincus par son message d’essence politique, le jugèrent, au contraire, plutôt bon sur le plan purement cinématographique. Or, Salt of the Earth fonctionne à merveille et avec une pertinence optimale parce qu'il est, tout au contraire, parfaitement conçu.  Soutenu par un rythme implacable et l'excellente musique de Sol Kaplan, le film progresse dans une cohérence dialectique confondante. Au fur et à mesure que le combat des mineurs de San Marcos, au Nouveau-Mexique, se développe et se charge de nouvelles problématiques et contradictions, s'éclaire pour le spectateur l'entier mouvement de libération progressive et de désaliénation de la classe ouvrière. On a considéré que le film contenait une dimension féministe. C'est vrai, mais on aurait tort de l’envisager pour elle-même. Ce que Salt of the Earth fait ressortir, avant tout, c'est que nul acquis ne saurait être perçu comme privilège, mais en tant que nécessité arrachée et qu'il faut exiger indistinctement pour chaque être humain. À partir de là, toute discrimination pratiquée - homme/femme, afro-américain/blanc, travailleur mexicain/travailleur étatsunien - n'est qu'une pression entretenue pour diviser et maintenir par le bas. De fait, le choix d’une Mexicaine – une femme d’origine étrangère, si l’on se place du point de vue de l’exploiteur yankee – comme narratrice est plus qu’emblématique. Parce qu’elle est la voix du maillon le plus faible, Esperanza (son prénom est encore symbolique !) incarne la conscience la plus aiguë de la révolution sociale, idéologique et culturelle à accomplir. Par ailleurs, le film adopte une nette volonté didactique en ne versant ni dans le sentimentalisme, ni dans un dramatisme susceptible d'influencer le spectateur : l'enchaînement des événements s'effectue en un lien dialectique d'une logique désarmante. Le cours contradictoire de cette lutte du nouveau contre l'ancien et la perception simultanée chez chaque travailleur, en chaque fraction de la réalité et au fur et à mesure de l'aiguisement du conflit - une grève de plusieurs mois -, de l'asservissante globalité de l'exploitation capitaliste, eux seuls provoquent l'émotion. Comme conséquence concrète et non en tant que sollicitation factice. Rarement un film n'aura mieux illustré l'idée centrale de Marx, « le communisme est le mouvement réel qui abolit l'état actuel. » [3]. Constatant la fusion homogène des acteurs professionnels et des non professionnels – on en détachera particulièrement Rosaura Revueltas (Esperanza Quintero), vibrante héroïne du film, dont il faut noter la prestation étonnante de franchise et de spontanéité –, Jacques Lourcelles [4] souligne une influence néoréaliste tout à fait en situation avec le cadre et le propos du film. Sauf qu'ici la narration s'est totalement libérée de la tragédie. Et qu'elle concourt uniquement à une conclusion ni foncièrement pessimiste, ni fatalement optimiste. Salt of the Earth dans un style dense, vigoureux et aride n'est que l'absolue proclamation de la lucidité de l'homme voulant s'affranchir du destin de Sisyphe. Albert Camus, reprenant une formule du philosophe japonais Kuki Shuzo, n'écrivait-il pas : « La lutte elle-même vers les sommets suffit à remplir un cœur d'homme. Faut-il imaginer Sisyphe heureux ? » Ici, les sommets ce sont l'espérance en la fin de l'aliénation et de l'exploitation de l'homme par l'homme.

MiSha

 

 


  • Le Sel de la terre (Salt of the Earth). 1953. Etats-Unis. Prod. Independant Production Corporation - P. Jarrico. Réalisation : Herbert J. Biberman. Scénario : Michael Wilson, Herbert J. Biberman. Photographie : Simon Lazarus. Mus. S. Kaplan. Décors : Sonja Dahl. Int. Rosaura Revueltas, Will Geer, David Wolfe, David Sarvis, Mervin Williams et acteurs non-professionnels. Noir et blanc. Durée : 92 minutes. Sortie en France : 18 mars 1955 au cinéma "Les Ursulines". Primé au Festival de Karlovy-Vary 1954.

 


 

 


 

👍Scénario et dialogues dans l'ouvrage de H. Biberman : Salt of the Earth, the Story of a Film, Boston, Beacon Press, 1965.

 

 

 

 

 

 

 


 

Herbert Julius Biberman

Né à Philadelphie, le 4 mars 1900, Herbert Julius Biberman fit ses études à l'Université de Pennsylvanie puis à la prestigieuse Yale University de New Haven (Connecticut). Il devient metteur en scène pour la Theatre Guild de New York. C'est au milieu des années 1930 qu'il tente sa chance à Hollywood. Il exerce bientôt comme scénariste et réalisateur. Son premier long métrage, "One Way-Ticket" (1935), nous demeure pratiquement inconnu. "Meet Nero Wolfe" (1936) est l'adaptation d'un premier récit, "Fer-de-lance", d'une série consacrée à un détective imaginé par le romancier Rex Stout (1886-1975). Ce policier paraplégique résout ses énigmes à distance. "Master Race", sorti en 1944, traite, sujet encore rare pour l'époque, du nazisme. C'est pratiquement un film d'anticipation : conscients de l'imminence de la chute d'Hitler, un noyau dur de fanatiques poursuit le rêve de suprématie aryenne et d'un futur IVe Reich en inoculant le mal d'une manière plus insidieuse. Ce film mériterait sans aucun doute d'être plus connu. En 1946, Biberman peut être crédité d'un très bon western en tant que producteur, "Abilene Town", réalisé par Edward L. Marin avec Randolph Scott et Ann Dvorak. A l'automne 1947, convoqué par la HUAC (Commission des activités anti-américaines), il refuse de témoigner invoquant le Premier amendement de la Constitution américaine. En 1950, il fait partie des Dix d'Hollywood (voir plus haut) et, à ce titre, est condamné à 6 mois de prison "pour outrage au Congrès". En 1953, débute le tournage dans des conditions extrêmement compliquées de "Salt of the Earth". Boycotté, le film ne sortira officiellement aux Etats-Unis qu'en 1965. Après de longues années d'inactivité forcée, Biberman réalise un film sur l'esclavage, "Slaves" (1970), se déroulant vers le milieu du XIXe siècle dans les champs de coton du Mississipi. Là encore, c'est un des très rares films abordant ce thème. Bien avant l'excellent "10 Years a Slave" (2013) de Steve McQueen d'après le récit de Solomon Northup. "Slaves" n'est, à l'heure actuelle, guère disponible. Marié à l'actrice Gale Sondergaard ("La Vie d'Emile Zola", "L'Oiseau bleu", "La Lettre"), Herbert Biberman est décédé d'un cancer en 1971.

 

 


 

 

 

 



[1] Voir entretien de B. Tavernier avec Herbert J. Biberman in : Amis américains ; entretiens avec les grands auteurs américains, Editions Institut Lumière/Actes Sud, 2008.

 

[2] M.-F. Toinet : 1947-57 La Chasse aux sorcières, le maccarthysme. Éditions Complexe.

[3] In : L'Idéologie allemande, 1845-46

[4] In : Dictionnaire du cinéma – Les films, Robert Laffont. p. 1344.


L'actrice Rosaura Revueltas Sanchez (1910-1996), fille du compositeur mexicain Silvestre Revueltas. L'une des rares professionnelles du film. Découverte par le cinéaste mexicain Emilio Fernandez (1904-1986), sa carrière fut quasiment brisée à la suite de ce film.

Ouvrages sur la période du maccarthysme :

 

🤩 Pour en finir avec le maccarthysme, lumières sur la liste noire à Hollywood de Jean-Paul Török chez L'Harmattan, 1999.

  • Les postulats de Jean-Paul Török pourront déstabiliser voire déranger ceux qui se sont construits un point de vue univoque sur la période du maccarthysme. L'ouvrage demeure passionnant parce qu'il nous permet de relativiser historiquement le phénomène et d'appréhender et d'interroger utilement des pans de l'Histoire contemporaine très peu mis en relation : l'épuration dans les milieux artistiques après-guerre en France, la chasse aux sorcières en Europe à partir de 1948... 

🙂La Chasse aux sorcières, Le Maccarthysme de Marie-france Toinet chez Complexe, coll. "La Mémoire du siècle", 1995.

  • Un classique à présent. Le livre basique pour une première approche du phénomène. Par une des meilleurs spécialistes de la société et de l'histoire américaines.

 

 

A propos de la loi Taft-Hartley Act, le point de vue de M. -F. Toinet :

"Sur le plan strictement légal, le Congrès très conservateur élu en novembre 1946 adopte dès mai 1947 une loi antisyndicale, le Taft-Hartley Act. Elle limite fortement les droits des syndicats (grèves, boycotts, négociations). L'un de ses articles est dirigé contre les communistes : tout dirigeant syndical doit dorénavant prêter serment "qu'il n'est pas membre du parti communiste, ou affilié à un tel parti, qu'il n'est pas d'accord avec les organisations qui acceptent ou enseignent le renversement du gouvernement des Etats-Unis par la force ou par des moyens illégaux ou anticonstitutionnels, qu'il n'en est pas membre et ne les soutient pas."