Philippe Faucon : le coeur entre deux rives

Philippe Faucon et Soria Zeroual sur le tournage de Fatima (2015).

 


 

Né à Oujda (Maroc) en 1958, Philippe Faucon est devenu un cinéaste des deux rives. Il n'a pas oublié les deux pays de son adolescence - le Maroc puis l'Algérie. En France, il a parcouru, caméra à l'épaule, non des lieux hantés par la nostalgie passéiste, mais des villes et des banlieues où l'Histoire d'hier continuait à influencer le cours des temps présents. Il s'est fait l'observateur attentif et intelligent des cités populaires, laissant, grâce à l'image, s'exprimer les rêves, les espoirs, mais également les contradictions, les rages et les tragédies des générations issues de l'autre rive. Il a été surtout un témoin lucide des fragilités et des dilemmes de l'adolescence : Muriel fait le désespoir de ses parents (1995), dans lequel une jeune fille (Catherine Klein) découvre l'amour mais plus encore une homosexualité insoupçonnée, est le traité d'un combat douteux entre inclinations sincères et hypocrisies familiales. On retrouve dans Samia (2000), le portrait d'une adolescente en lutte contre les traditions rigides de son milieu. Samia (Lynda Benhadouda) est une beurette marseillaise qui souhaite s'émanciper des contraintes d'un autre âge. On ne saurait détacher ces tranches de vie de celles conçues pour la télévision (Mes dix-sept ans, 1996 - Les Etrangers, 1999 - Grégoire peut mieux faire, 2002 - D'amours et de révoltes, 2008).

S'agissant des films de Philippe Faucon, on les a souvent qualifiés de magnifiques exercices didactiques, teintés, ici ou là, d'un naturalisme de bon aloi. En somme, la profession de foi d'un réalisateur soucieux d'éclairer, avec modestie, la vérité d'une époque. Revoir sa filmographie en son entière globalité permettra sans doute de surmonter certains préjugés. Si c'est un fait que Philippe Faucon n'a jamais inscrit ses films ailleurs que dans la vie, il ne les a pas privés non plus d'un regard personnel et d'une touche qui les distingue.  A son endroit, des prédécesseurs ont été suggérés : Jacques Rozier, Jean Eustache, Robert Bresson. Mais n'est-ce pas, avant tout, notre besoin de reconnaître pour agréer qui, là encore, marque ce genre de comparaisons. Dans la vie, avons-nous dit : c'est effectivement le titre d'une de ses oeuvres les plus réussies. Dans la vie (2008) c'est encore, et toujours, les portraits de deux femmes, l'une juive et l'autre musulmane, d'une sensibilité très intériorisée et finement tracés. Le film souligne sans vaine démagogie, dans le frémissement d'une mélancolie des racines, à l'ombre des cours et des moeurs de jadis, celles d'un paradis perdu, les connivences qu'éprouvent immanquablement, l'une pour l'autre, Esther (Ariane Jacquot), femme impotente, et Halima (Halima Mouffok) devenue son assistante. Et si, à travers des murs d'incompréhension s'y créent de notables anfractuosités, ne sont-ce pas les factices divisions entretenues de l'extérieur qui les font surgir ? Esther et Halima finissent par découvrir qu'elles sont au fond si proches que tout ce qui les entoure ne peut avoir qu'une importance relative. Là où l'amitié, en temps de paix, apparaît possible, la politique de la force et ses guerres inévitables dressent des obstacles infranchissables. Cette Trahison (2005), enracinée dans le quotidien d'un poste militaire isolé du sud-est algérien et dont l'origine se trouve être le roman de Claude Sales, est vraisemblablement un des films les plus nuancés et les plus intelligents sur la Guerre d'Algérie. Rien n'est manichéen dans cette épure tournée avec économie et sans musique. Claude-Bouniq Mercier écrit d'autre part : "Où est la trahison du titre ? Est-ce celle de ces "jeunes Algériens tiraillés entre leur devoir de loyauté envers la France et l'attachement à leur terre natale" (Ph. Faucon) ? Est-ce celle du caporal Taïeb (Ahmed Berrhama) vis-à-vis du lieutenant Roque (Vincent Martinez) ? Est-celle de la France qui ne tient pas ses engagements ?" Le cinéaste ne nous le dit pas expressément : à quoi bon ? La logique de son oeuvre nous conduit, en revanche,  à nous poser les vraies questions. 

De guerre, il en est encore question avec La Désintégration (2011) - encore un titre à double sens -, film prémonitoire on l'a dit, mais a-t-on suffisamment documenté ce film ? Ici, l'expression de l'échec d'une France sociale et plurielle se décline dans une description concise, sèche, à la mise en scène lapidaire et d'une uniformité à décourager les marchands de rêve. Elle sert cependant le propos du film : ce sont la misère, sans discours et sans analyse prétentieuse, et l'indigence culturelle et morale qui y sont exposées. Celles qui entraînent des Ali, Nasser et Hamza, chômeurs de l'agglomération lilloise, sur les chemins du djihadisme, celui du faux combat contre l'Empire du mal et qui ne mène nulle part, sinon vers la mort, la leur et celle des autres, et qu'instruit un imam manipulateur. Le premier titre du film devait se nommer "Le Fils perdu", celui qu'une mère, incomprise et malheureuse, implore dans l'ultime scène de cette réalisation qu'il ne faut manquer sous aucun prétexte.  

Fatima (2015), que la Cinémathèque diffuse demain en avant-première et qui a été sélectionné à Cannes dans le cadre de la Quinzaine des réalisateurs, pourrait être le versant positif de ce voyage au pays des exclus. Qui est le nôtre cependant. Ici, ce n'est pas un fils qu'a perdu Fatima (Soria Zeroual) mais un époux. Contrainte d'élever seule deux filles qu'elle aime plus que tout- la fierté et le moteur de son existence ! -, elle accepte de travailler péniblement afin de leur assurer des études conséquentes. Il lui faut cependant déchanter : un accident du travail l'immobilise. Elle suit alors des cours d'alphabétisation afin de mieux communiquer et de pouvoir confier son expérience. C'est, à l'inverse, de volonté d'intégration dont il faut parler à présent. A travers l'exemple de Fatima Elayoubi - cette mère d'origine marocaine est l'auteure d'un récit autobiographique Prière à la lune paru en 2006 - qu'inspire le film de Philippe Faucon, on perçoit bien que l'intégration est un combat qu'il faut engager sans faillir. Là est le vrai combat. Cinéaste d'une intégrité absolue, Philippe Faucon nous incite à ne pas voir la réalité d'une façon univoque et à fouiller sans relâche les clairs instants de vérité que les médias, insatiables pourvoyeurs de spectacles-chocs, occultent.  

Le 4 octobre 2015,

SPORTISSE michel. 

 


 

Philippe Faucon à la Cinémathèque française, du 5 au 25 octobre 2015.  

 

Rashid Debbouze dans La Désintégration (2011)

La Trahison (2005)

Dans la vie (2008)

Muriel fait le désespoir de ses parents (1995)