Refugiado (2014) de Diego Lerman : le désarroi d'une mère

"Il y dans la jalousie plus d'amour-propre que d'amour." (François de La Rochefoucauld).

 

 

Buenos-Aires. Un centre de loisirs pour enfants. Le garçon Matías semble avoir été oublié par ses parents. Une animatrice le reconduit chez lui au coeur d'une cité populaire. Lorsque Matías arrive vers l'appartement de ses parents, il découvre sa mère Laura (Julieta Díaz) au sol, complètement immobilisée à la suite de coups qui lui ont été assénés avec une violence inouïe. Transportée d'urgence vers un centre hospitalier, on apprend aussi que la mère est enceinte. La radiographie est rassurante : le bébé va bien. Que s'est-il donc passé ? On l'apprendra bientôt lors d'un entretien particulièrement éprouvant entre des assistantes psychologiques et la jeune femme recueillie dans un foyer pour femmes battues. Le phénomène n'a, hélas, rien d'exceptionnel. En Argentine, cependant, il a pris l'ampleur d'un drame. Ainsi, le 3 juin 2015, plusieurs milliers d'Argentines, tout âge et toutes classes confondues, ont manifesté place du Congrès national pour réclamer une prise de conscience et des mesures spécifiques pour endiguer une série parfaitement anormale de fémicides dans ce pays. Selon l'OMS, "la définition généralement admise du fémicide (ou féminicide) est l'homicide volontaire d'une femme, mais il existe des définitions plus larges qui incluent tout meurtre de filles ou de femmes au simple motif qu'elles sont des femmes." Concernant l'Argentine, et, suivant les chiffres de l'organisation non-gouvernementale La casa del encuentro, 277 femmes y auraient été assassinées en 2014, autrement dit, une femme toutes les 32 heures. Dans 90 % des cas, il s'agirait de violence domestique : l'agresseur n'étant que l'époux ou le compagnon de la victime.  

Diego Lerman, un des cinéastes les plus prometteurs du cinéma argentin (Tan de repente/Tout à coup en 2002, original road-movie lesbien), va, pour sa part, être concrètement confronté à cette réalité-là. "En 2010, un fait divers m'a profondément bouleversé. Nous préparions la sortie de mon long métrage La mirada invisible et, juste en bas des bureaux de production, un homme a tiré de sang-froid sur son ex-femme, comme çà, sous les yeux de leurs enfants, qu'elle accompagnait à l'école. Par miracle, elle s'en est sortie. L'homme, lui, a été arrêté et condamné à 21 ans de prison." Très interpellé, le cinéaste décide alors d'enquêter sur le terrain. Face à des situations particulièrement brutales, il ressent très vite l'idée de traduire à l'écran les désarrois et les troubles que celles-ci peuvent jeter dans l'âme d'une mère et de ses enfants principalement. Les réactions de l'enfance et le regard qu'elle jette sur un monde qu'elle ne comprend guère retiennent prioritairement l'attention du réalisateur. En somme, confronter la virginité de l'enfant à l'univers des adultes. En même temps, alors qu'il vient de terminer La mirada invisible qui évoque la période de dictature en Argentine (1976-1982), il imagine, avec sa collaboratrice Maria Meira, un scénario susceptible d'intercepter son vécu personnel. Le réalisateur, né le jour même du Coup d'Etat des généraux, fut, comme son héros Matias, un enfant contraint au secret et à une errance sans fin. Et pour des raisons qui échappent, à ce moment-là, à son entendement. Toutefois, Diego Lerman n'en fera pas un film. Et, peut-être, que Refugiado en constitue, plus allusivement, un reflet. C'est qu'ici, en Argentine, le genre a fait florès. Des réalisateurs de la génération de Diego Lerman ont abordé le sujet : Israel Adrián Caetano avec Buenos Aires 1977/Cronica de una fuga (2006), Albertina Carri avec Los rubios (2003), Paula Markovitch avec El premio (2011) entre autres.  

Refugiado devait filmer un drame du point de vue d'un enfant. Il nous semble, cependant, que là réside l'échec relatif du film, exceptions faites des scènes finales, situées à l'embouchure du Rio Paraná, dans lesquelles s'extériorisent la rage et le désarroi de Matías. Pour l'essentiel, le malaise et l'incompréhension de Matías s'inscrivent dans un cadre global - l'univers spécifique de l'enfant est noyé dans une vision naturaliste. Certes, le déroulement du récit est assez bien conduit pour qu'il retienne suffisamment l'attention. Le regret est que le projet initial ne soit pas dûment exploité. On peut nuancer notre jugement en expliquant la difficulté par le fait que la maman (Laura/Julieta Díaz) ne soit pas entièrement "coupé" sentimentalement de son fils - les scènes de tendresse et de complicité entre eux abondent. Et lorsque des oppositions apparaissent entre le fils et sa mère - le fils répondant imprudemment à son père au téléphone ou s'enfermant, plus tard, dans une pièce lors du retour vers l'appartement familial -, ils surgissent comme événements du récit et non en tant qu'éléments constitutifs d'un vécu personnel, patrimoine de l'enfant Matías. De ce point de vue, les films espagnols d'Ana Torrent avec Victor Erice (El espíritu de la colmena), Carlos Saura (Cría cuervos) ou Jaime de Armiñán (El Nido) demeurent des exemples magnifiques. Plus près de nous, El premio de Paula Markovitch forçait beaucoup plus la conviction. Ici, la mère, Lucía, claustrée et dépressive, livrait un duel farouche à sa jeune fille de sept ans, Cecilia. Le monde de Lucía, mis entre parenthèses, c'était infailliblement celui de Cecilia qui s'en trouvait revalorisé.

S'agissant de Refugiado, la mère y est, au contraire, très présente : que ce soit dans la scène de l'entretien psychologique ou dans les diverses séquences de fuite panique. A juste raison, toute brutalité physique y est évitée puisque le père n'y est jamais plus sollicité. Nous n'entendrons de lui que communications obsessionnelles et témoignages d'une détresse coupable. Le film intéresse ici parce qu'il préfère décrire les conséquences de la violence à seule fin d'en montrer leur imprégnation durable et profonde dans la conscience de celui ou de celle qui la subit. Laura/Julieta Díaz est absolument terrorisée. Le spectateur prend alors toute la dimension du choc que cette épouse a pu vivre. Diego Lerman parvient à rendre compte d'une réalité : tout comportement belliqueux, dans lequel la vie d'un autre ou d'une autre est en danger, engendre autant chez l'agressé que chez l'agresseur des effets effrayants et déstabilisants. Le père perçoit l'horreur de ses actes et ce qu'ils révèlent au grand jour. Du coup, l'autre, celle qu'il aime pourtant, a perdu définitivement confiance en lui. Si la solitude de l'agressée est terrible, celle de l'agresseur ne l'est pas moins. "Dans une guerre, personne n'est gagnant", disait, à juste raison, le réalisateur américain Samuel Fuller. Car, si l'esprit de la guerre rôde partout, sa présence se manifeste aussi dans nos vies privées.

De fait, nous aurions souhaité qu'un certain nombre de pistes - comme autant d'indicateurs d'une généalogie de la violence machiste en Amérique latine - nous soient suggérées. D'autant qu'un parallèle, contenu en filigrane dans le film, entre dictature militaire et totalitarisme masculin aurait pu s'ébaucher plus nettement. En amont, une réflexion sur la morale de la famille enseignée en Argentine aurait pu s'esquisser également. Nous n'oublierons pas, de ce point de vue, que Diego Lerman a adapté l'excellent roman de Martín Kohan, Ciencas morales, avec La mirada invisible/L'Œil invisible (2010). En ayant en tête, néanmoins, qu'un film ne saurait être un discours, ni une analyse mais surtout l'état d'âme d'un monde défiguré par des siècles d'éducation patriarcale rigide. Le film de Diego Lerman restreint son propos au seul constat d'une réalité accablante. Mais, elle n'est pas très appréhendée dans le cinéma d'ici et d'ailleurs non plus. Raison pour laquelle l'entreprise du réalisateur argentin mérite d'être signalée.

S.M.

 

Refugiado. Argentine. 2014. Réalisation : Diego Lerman. Scénario : María Meira et D. Lerman. Photographie : Wojciech Starón. Musique : José Villalobos. Montage : Alejandro Brodersohn. Interprètes : Julieta Díaz, Sebastián Molinaro, Marta Lubos. Durée : 93 minutes. Présenté à la Quinzaine des Réalisateurs, Festival de Cannes 2014. Sortie en salles en France : 13 mai 2015.  

Diego Lerman.

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