Szerelem (1971, Károly Makk) : L'attente des femmes


Festival Lumière, 15 octobre 2016

Revoir en copie restaurée le bel Amour/Szerelem (1971) du Hongrois Károly Makk ne relève pas uniquement du bonheur mais aussi de la nécessité. Justice est rendue simultanément à cet âge d'or du cinéma magyar, situé approximativement entre le milieu des années 60 et le milieu des années 80 et très injustement négligé depuis trente ans, ainsi qu'à un réalisateur qui a souvent été un précurseur dans le choix de ses sujets et dans la manière de les traiter. Notons au passage que Clavis Films et Malavida Films éditent désormais, régulièrement et progressivement, les grands films hongrois datant de cette période ; parmi ceux-ci, par exemple, on retrouve Jours glacés (1966) d'Andras Kovács, Dix mille soleils (1967) de Ferenc Kósa, Ah ça ira (1968) de Miklós Jancsó, Adoption (1975) de Márta Mészáros ainsi que d'autres réalisations de Makk précisément. S'agissant de Szerelem, le directeur de Clavis, György Raduly, avec qui je me suis entretenu, m'a annoncé que le présent film fera aussi l'objet d'une réédition future.

Károly Makk, 91 ans, est incontestablement l'une des dernières grandes personnalités du cinéma hongrois. Bien avant les autres, en 1961, avec Les Obsédés/Megszàllotak, il abordait  un problème crucial, celui du poids absolument écrasant de la bureaucratie dans les pays sous tutelle communiste. Au-delà, on y sentait forcément un regard critique sur la soviétisation de la Hongrie qui aboutira aux événements sanglants de Budapest en novembre 1956. Ce film ouvrit une brèche dans laquelle les plus jeunes générations, celles d'un István Szabó, d'un Zsolt Kézdi-Kovács, d'un János Rózsa ou d'un Ferenc Kardos pourront s'engouffrer. Rappelons que, dès 1949, Makk dérangea : le pouvoir stalinien de Mátyás Rákosi interdit, purement et simplement, son premier essai, Les Pionniers/Uttörök. Autre aspect remarquable de la personnalité de l'auteur : il mit en scène prioritairement des protagonistes féminins qu'il observa avec une sensible complicité dénuée, cependant, d'affectivité subjective. Que ce soit dans Jeux de chats (1974), Une nuit très morale (1977) et, plus encore, dans Un autre regard (1982), Makk ne craint pas, non plus, d'appréhender des thèmes controversés : la prostitution ou l'homosexualité féminine. Un autre regard fut, sans doute, le premier film des pays anciennement socialistes à plaider ouvertement en faveur du respect de la différence sexuelle. Gilles Jacob, délégué général du Festival de Cannes, tenait tant à cette oeuvre qu'il en réclama la présence au festival de l'année en cours. On gratifia le film d'un prix d'interprétation féminine, attribué à l'actrice polonaise Jadwiga Jankowska-Cieslak. 

S'agissant d'Amour, le film fut lui aussi honoré d'un Prix du Jury à Cannes en 1971. Cette oeuvre fut, pourtant, en gestation très tôt : Károly Makk entreprit sa réalisation à partir de 1966. Il est certain qu'elle pouvait encore gêner politiquement. Le scénario, issu de deux nouvelles écrites par l'écrivain Tibor Déry, évoque la période tragique des événements de 1956. Ces récits renferment une substance largement autobiographique : Tibor Déry (1894-1977), auteur connu de La Phrase inachevée et de Cher beau-père, après avoir été exclu du Parti des travailleurs hongrois à l'été 1953, est arrêté en 1957 pour avoir appuyé le mouvement insurrectionnel de l'année précédente. Il ne sera libéré qu'en 1960. Il y a, en outre, une proximité de destin entre l'acteur principal, qui joue le rôle du détenu politique, et le romancier. Iván Darvas, excellent comédien local (présent au générique de Jours glacés), connut également la prison, celle que saisit justement l'opérateur János Tóth pour Szerelem. C'est dire combien ce film a été vécu, dans leur chair, par tous les acteurs. Ainsi, la grande Lili Darvas (1902-1974), qui interprète la mère agonisante, avait été l'épouse du dramaturge Ferenc Molnár (Liliom) qui s'était expatrié aux Etats-Unis, suite aux mesures antisémites promulguées par l'amiral Horthy en 1938. Elle était aussi liée à Tibor Déry, inspirateur du scénario présent. Elle effectua son retour au pays natal, à l'occasion de ce film, avant de retourner mourir, trois ans plus tard, outre-Atlantique. C'est pourquoi, en de semblables circonstances, nous ressentons une émotion que les mots seuls ne sauraient expliquer. Du reste, une partie des souvenirs et songes de la mère de János/Iván Darvas,  largement déterminés dans le cadre du défunt Empire Austro-Hongrois ou fantasmés dans une Amérique du début du XXe siècle, proviennent, sans nul doute, des mémoires de l'actrice. On ne peut passer  aussi sous silence la prestation de Mari Töröcsik, immense comédienne découverte par Zoltán Fábri pour le fameux Un petit carrousel de fête (1955), capable de passer du rire aux larmes ou d'incarner tantôt une paysanne ou une princesse de l'aristocratie. Ici, pour protéger sa belle-mère, elle lui fait croire que son fils a émigré aux Etats-Unis afin d'y mener une belle carrière d'artiste. Elle va donc simuler l'écriture de son époux et envoyer de fausses missives qui instruiront le mensonge. Car, le mensonge et sa mise en scène sont au coeur d'un régime politique qui prétend transformer le pays en asservissant le peuple magyar à une conception du monde uniforme et dont le centre de décision est situé ailleurs qu'en Hongrie. 

Certes, Károly Makk, à bon escient, n'explore nulle réflexion politique. Il cerne le drame avant toute chose. Ce qui l'intéresse, ce sont des destins brisés et cette souffrance inguérissable que constitue la séparation. Divisé en deux parties, Amour met en valeur l'écriture de Tibor Déry, d'une concision et d'une sobriété exemplaires, et le talent subliminal des comédiennes. La première partie, la plus longue, confronte l'amour d'une épouse à celui qu'une mère ressent pour un fils qu'elle ne reverra plus ; la seconde, brève et pudique, scelle les retrouvailles bouleversantes d'un homme meurtri et humilié, János, et d'une femme, noyée d'amertume, mais profondément attachée à celui qu'elle aime. L'écoute est au centre de ce film de femmes - on a souvent l'impression que le dialogue instruit celui qui parle autant que celui qui écoute - qui, ne serait-ce que par l'accent et la sonorité de la langue finno-ougrienne, penche souvent du côté d'Ingmar Bergman - les photographies en plans rapprochés cherchant à retenir le tragique dans l'expression des visages -  plutôt que d'un autre type de cinéma hongrois. Indispensable !

S.M.

 

N.B. Le titre de mon article est, comme vous l'aviez deviné, une allusion au film de Bergman, réalisé en 1952.

 

Amour/Szerelem. Hongrie, 1971 92 minutes. Noir et blanc, format 1,85. Réalisation : Károly Makk. Scénario : Péter Bacsó, d'après les nouvelles Deux femmes/Két asszony et Amour de T. Déry. Photo : J. Tóth. Musique : Andras Mihály. Montage : György Sivó. Décors : József Romvári. Costumes : Piroska Katona. Production : Hungarofilm, Mafilm Studio. Interprètes : Lili Darvas, Mari Töröcsik, Iván Darvas, Erzsi Orsolya, László Mensáros. Sortie en Hongrie : 21 janvier 1971.