Fleury Di Nallo : Le Petit Prince de Gerland ou l'Italie au coeur

Fleury Di Nallo : match France-Hongrie en 1962 (2-3).


En marge du match Belgique-Italie de l'Euro 2016, le quotidien lyonnais Le Progrès (édition du 13 juin) vient de publier une interview de l'ancienne gloire locale du football, l'excellent Fleury Di Nallo. Né le 20 avril 1943, Di Nallo fut le meilleur buteur de toute l'histoire de l'Olympique Lyonnais (222 buts !). Fleury concluait souvent, y compris dans la sélection nationale. Il ne connut, toutefois, qu'assez peu les honneurs internationaux (dix titularisations seulement). Il débuta brillamment pourtant : ainsi, il marqua les deux buts de l'équipe française opposée aux fameux Hongrois, efficaces et vainqueurs, au stade Yves-du-Manoir à Colombes. Cela se passait un 11 novembre 1962 (2-3). 

On le surnomma Le Petit Prince de Gerland parce qu'il mesurait 1,67 m et qu'il était issu du quartier ouvrier de Gerland (7e arrondissement de Lyon). En outre, les matches de football se tenaient dans le célèbre stade voisin. Cette appellation lui convenait à merveille. Il marqua si bien les mémoires et enchanta si souvent que l'on recruta, plus tard, un joueur qui aurait pu l'évoquer : Serge Chiesa - il était natif de Casablanca (Maroc) - qui, pour sa part, fut affublé du titre de lutin de Gerland. Les deux footballeurs étaient tout de même différents : l'un - Di Nallo - se rapprochait, en tant qu'inter, d'un attaquant comme Roger Piantoni - un talentueux franco-italien - tandis que l'autre - Chiesa - s'apparentait plutôt à un Alain Giresse, milieu de terrain offensif. Les conceptions tactiques ayant considérablement évolué - d'autres diront régressé -, il me sera difficile de les comparer à de récentes étoiles du ballon rond : s'agissant des hommes cités, je conseille aux profanes de cliquer sur les liens wikipedia. Quoi qu'il en soit, ce qui réunissait Di Nallo et Chiesa, c'était avant tout leur subtilité technique et l'intelligence de leur jeu.  

A partir de ce qui a été écrit, vous avez sans doute deviné : Fleury Di Nallo est d'origine italienne. Au-delà du sport, ce qui a m'a captivé c'est surtout l'homme. Son histoire et son environnement culturel ne me sont pas indifférents. Je connaissais Di Nallo, je le voyais souvent lorsque j'habitais dans le 7e arrondissement. Il avait eu, par la suite, un magasin de sport, avenue Jean-Jaurès. Vous comprendrez pourquoi j'aimerais vous faire partager mon bonheur de l'entendre.

Je le laisse donc parler : "Ma mère s'appelait Maria Cicconi. Elle n'a toujours parlé qu'Italien. Elle a eu quatre fils, Antoine, Louis, Gaëtan et moi. On est tous nés à Lyon. Elle ne sortait guère. Mon père, Vincenzo travaillait dur pour la Chimique de Gerland, il parlait bien français", confie-t-il à Christian Lanier, journaliste du Progrès. Tout cela ressemble, à s'y méprendre, à la situation familiale des travailleurs maghrébins en France.  En outre, le film Fatima - exemple parmi d'autresdû à Philippe Faucon nous rappelle, quant à lui, la position particulière de l'épouse dans un couple immigré. Poursuivons : Di Nallo a aujourd'hui 73 ans et il en connaît beaucoup plus sur sa destinée. "Mes grands-parents ont quitté l'Italie pour aller habiter à Sheffield, en Angleterre. C'est la raison pour laquelle on m'appelle Fleury. Car, en Italie, on récupère le prénom de son oncle, et c'était un prénom anglais. Après quelques années, mes grands-parents ont déménagé sur Saint-Etienne (Loire). Là, ma mère s'est engueulée avec ma grand-mère et mon père est venu sur Lyon avec une soeur. [...] Mes frères ont habité dans les baraques de Gerland au pont Pasteur. [...] Tous les frères de ma mère habitaient Lyon. Tous les dimanches, on mangeait ensemble. Rue de Gerland, il y avait les maisons des Italiens. Cela ne parlait qu'Italien. Et chez moi, c'était du patois. Les gens de Turin disaient que l'on parlait le Chiocaru, comme des paysans. Mais pour ma part quand un Turinois parlait, je ne comprenais rien", dit-il. De fait, Di Nallo ne serait pas insensible à un discours sur la destruction des cultures et des langues paysannes en Italie, disparition dont se plaignait amèrement Pier Paolo Pasolini dans ses ultimes écrits. En même temps, elle nous interpelle sur les risques d'une approche globalisante et schématique de nos immigrations respectives.

Comme Pier Paolo, Fleury Di Nallo éprouve une teinte de nostalgie. Mais, je ne pense pas qu'il la vive aussi tragiquement. Précisément, parce qu'il n'a pas - en tant qu'enfant d'immigré - connu profondément cette Italie de jadis. Il en conserva des bribes cependant et des voyages également. "Mon père organisait des bals chez Argenson. Moi je faisais les castagnettes, mon frère faisait de la clarinette, l'autre frère jouait de la batterie et l'autre du saxophone. La belle époque", lâche-t-il. Quelles chansons, issues du cru et du coeur, y fredonnaient-on ? Il n'oublie surtout pas son frère Antoine, parti en Amérique, à Detroit précisément, alors qu'il avait dix ans et qui  y est décédé, il y a quatre ans maintenant. Enfin, persiste le souvenir de ses vacances au pays d'origine, à Cassino, dans la province de Frosinone (Latium), celèbre pour son abbaye haut perchée et la bataille qui s'y déroula au cours de la Seconde Guerre mondiale. "Lors des deux mois d'été, quand j'avais 11, 12, 13 ans, ma mère m'emmenait dans cette belle petite ville. On était un peu en-dehors, ma mère tenait le garde-barrière. A Cassino, les gens ne parlaient que de la Juventus, pourtant, ce n'est pas loin de Rome. Quand ma maman est décédée, je n'y suis plus retourné. J'ai encore une nièce là-bas qui s'est mariée avec un Italien."

Fleury Di Nallo a donc encore et toujours un pied en Italie. Plus encore, son amour de l'Italie entretient un pèlerinage constant. "Mais mon pays, c'est la France", conclut-il. Pour notre part, nous en sommes convaincus et Di Nallo, comme bien d'autres, ont tant fait pour ce pays qu'ils méritent notre respect et notre reconnaissance. "De cette immigration italienne, l'OL a révélé un petit prince. Une richesse", écrit Christian Lanier. Quant au football français, il a toujours été un réservoir de français adoptifs extrêmement doués pour que l'on puisse s'en plaindre. Je ne vous ferai pas l'injure de vous les citer.

 

S.M.  

 

Fleury Di Nallo et Raymond Kopa(szewski) : l'un d'origine italienne, l'autre d'origine polonaise ; deux très grands footballeurs français.