LE TUNNEL (1948, Ernesto Sábato)

 

 

Excipit sur la folie meurtrière

 

« Il suffira de dire que je suis Juan Pablo Castel, le peintre qui a tué Maria Iribarne ; je suppose que le procès est resté dans toutes les mémoires, et qu’il n’est pas nécessaire d’en dire plus sur ma personne. »

Ainsi débute le premier roman de l’Argentin Ernesto Sábato (1911-2011). Un coup de maître salué par Albert Camus, l’auteur de « L’Étranger ». Qui s’en étonnera ? Auparavant, Sábato note en intitulé : « … en tout cas, il n’y avait qu’un tunnel, obscur et solitaire : le mien. » Il y a sûrement de l’écrivain chez Juan Pablo Castel. « On s'embarque pour des terres lointaines, on cherche la nature, on est avide de la connaissance des hommes, on invente des êtres de fiction, on cherche Dieu. Et puis on comprend que le fantôme que l'on poursuit n'est autre que soi-même », déclara ailleurs Sábato. À dire vrai, que cherche Juan Pablo qu’il ne pourra trouver ? Qu’attendait-il de Maria et qu’il soit si vain d’attendre ? Pourquoi avoir assassiné l’être qui lui était le plus cher et le plus susceptible de combler, en partie, en partie seulement, son immense solitude ? Les paroles de l’écrivain nous instruisent : Castel aime-t-il Maria ?  Serait-il si fier, si exclusif et si jaloux, s’il l’aimait réellement ? N’est-ce pas surtout lui-même qu’il aime à travers elle ? Il croit avoir compris Maria, il pense qu’elle est la rencontre de sa vie, parce qu’elle est le seul être humain (ou presque) à avoir saisi l’importance d’un « détail » au coin d’une de ses toiles. Ce « détail » - « la plage, la femme anxieuse et lointaine, l’attente » - n’en est, bien sûr, pas un ; il est au contraire l’unique chose qui donne un sens au tout. Du reste, comme notre propre histoire, l’œuvre artistique résiste à toute tentative de raccourci. Certes, l’essentiel n’est pas dans le détail en soi. Le détail ôté cependant, l’œuvre est défigurée. Ici, la solitude de Juan Pablo ne nous intéresse guère pour elle-même. C’est forcément sa solitude au milieu d’un monde aveugle et sourd qui retient notre intérêt. Un monde broyé par l’égoïsme et l’indifférence. Castel jette un regard désespéré mais lucide sur ce monde-là.  Il est néanmoins incapable d’en tirer des conséquences pratiques pour lui-même. Il ignore Maria, il méconnaît l’être particulier qui est en elle. Certes, il ne s’agit pas de tout comprendre ou de tout savoir sur Maria. L’objectif serait déplorable et indécent. Il y a une relation contradictoire forte entre le dessein de Sábato et celui du personnage Castel. Sábato ne s’oriente pas dans la voie du thriller ; le mystère restera entier. C’est cette inconnue qui fera le prix et la valeur du roman. Il ne s’agit pas d’éclairer des faits, mais de pressentir une situation. Or, Juan Pablo Castel est à l’exact opposé du roman… et de son propre travail de création !  Il limite une existence à son seul reflet extérieur. Du coup, il juge et instruit un procès, le procès de ce qu’il ne saisira jamais complètement chez Maria. À quoi bon ? L’amour de Maria devrait lui suffire.

Castel est un artiste déchiré. Qu’il le soit en tant qu’artiste est plutôt salutaire ; de ce déchirement jaillit la vérité. L’artiste Juan Pablo Castel a vu juste. Une femme, Maria, s’est reconnue dans son tableau. Cette vérité-là, Maria l’attendait. L’homme Juan Pablo la limite à un champ de vision étroit. L’artiste jette un regard terrible sur l’incommunicabilité entre les êtres, et, en particulier, dans le rapport entre hommes et femmes. En tant qu’individu concret, il n’en retient quasiment rien. En agissant ainsi, il sous-estime gravement la portée de son geste créateur. Juan Pablo élabore un univers fabuleux au creux d’une existence médiocre ; la femme qu’il attend est donc nécessairement une femme qui attend, qui regarde à l’une de ses fenêtres, « intriguée par l’énigme du tableau ». Il minimise pourtant l’attente de Maria. Il omet la femme qui est en Maria, et, de surcroît, parce que celle-ci se trouve aussi en Argentine et dans une période historique déterminée.  Il lui faut être courageux, et ne jamais oublier que du vide qui cause son désarroi, il ne s’en trouve pas à l’extérieur mais à l’intérieur. Sinon, à terme, l’homme disloqué tuera l’artiste. L’artiste ne peut survivre à la schizophrénie.

Au-delà, et de façon symptomatique - Sábato le confirmera plus tard, avec « L’Ange des ténèbres » - l’art est l’unique façon d’éterniser nos rares instants de félicité. Écrire, témoigner sont les seules façons de se libérer. Et d’en libérer d’autres. L’artiste-peintre homicide, cédant à l’emprise de la nécessité intérieure, devient écrivain. Au bout d’un tunnel vécu et décrit, on peut espérer un rai de lumière…

Voici les dernières lignes de la confession. Nous la démarrons à l’instant de ce rendez-vous manqué, ce rendez-vous curieusement convenu entre Maria et Juan Pablo, le rendez-vous de l’ultime chance qui n’aura pas lieu.

MiSha, le 21 juillet 2020

 


 

◙ XXXIV.

 

  « Avant cinq heures, je me rendis à la Recoleta, sur le banc où nous avions l’habitude de nous rencontrer. J’étais sombre et tombai dans un abattement total en revoyant les arbres, les allées et les bancs qui avaient été témoins de notre amour. Je pensais, avec une mélancolie désespérée, aux instants que nous avions passés dans ces jardins de la Recoleta et de la place Francia et comment, dans ce passé qui semblait se trouver à une distance infinie, j’avais cru en l’éternité de notre amour. Tout était alors miraculeux, éblouissant, et maintenant tout était sombre et glacial, dans un monde indifférent et dépourvu de sens. L’espace d’une seconde, la peur de détruire ce qui restait de notre amour et de me retrouver définitivement seul me fit hésiter. Je pensai que, peut-être, il était possible d’écarter tous les doutes qui me torturaient. Que m’importait ce que pouvait être Maria en dehors de nous ? En voyant ces bancs, ces arbres, je pensais que jamais je ne pourrais me résigner à perdre son appui, quand ce ne serait plus que pour ces instants de communion, de mystérieux amour qui nous unissaient. Plus j’avançais dans ces réflexions, plus je me faisais à l’idée d’accepter son amour comme il était, sans condition, et plus me terrorisait l’idée de rester sans rien, absolument rien. Et cette terreur fit naître et grandir en moi une modestie comme n’en peuvent montrer que les êtres qui n’ont pas le choix. Finalement, je me sentis plein d’une débordante allégresse quand je me fus rendu compte que rien n’était perdu et qu’à partir de cet instant de lucidité pouvait commencer une vie nouvelle.

  Malheureusement, Maria me trahit une fois de plus. À cinq heures et demie, alarmé, affolé, je la rappelai. On me dit qu’elle était soudain partie pour l’estancia. Sans savoir ce que je faisais, je criai à la domestique :

-        Mais nous devions nous voir à cinq heures !

-        Je ne suis pas au courant, monsieur, me répondit-elle un peu effrayée. Madame est partie en voiture il y a quelques instants et elle a dit qu’elle resterait là-bas au moins une semaine.

  Au moins une semaine ! J’avais l’impression que le monde s’écroulait, tout me paraissait incroyable et vain. Je sortis du café comme un somnambule. Je vis des choses absurdes : des réverbères, des gens courant de-ci de-là, comme si cela rimait à quelque chose. Et moi qui l’avais tellement suppliée de la voir cet après-midi-là, moi qui avais tellement besoin d’elle ! Moi qui m’étais résigné à lui demander, à mendier d’elle si peu de chose ! Mais – pensai-je avec une amertume féroce -, entre me consoler moi dans un parc et coucher avec Hunter à l’estancia, elle ne pouvait hésiter. Et, en même temps, que je me faisais cette réflexion, une idée me vint. Non, mieux, j’eus une certitude. Je courus jusqu’à mon atelier, à quelques rues de là, et de chez moi je rappelai l’appartement d’Allende. Je demandai si madame n’avait pas reçu un coup de téléphone de l’estancia avant de partir.

-        Si, répondit la domestique après une légère hésitation.

-        Un appel de M. Hunter, n’est-ce pas ?

  La domestique hésita encore. Je pris note des deux hésitations.

-        Oui, finit-elle par répondre.

  Une amertume triomphante me possédait maintenant comme un démon. Exactement ce que j’avais deviné ! J’étais en proie à la fois à un sentiment d’infinie solitude et de délirant orgueil : l’orgueil de ne m’être pas trompé.

  Je pensai à Mapelli.

  J’allais me précipiter dans la rue quand j’eus une autre idée. J’entrai dans la cuisine, attrapai un grand couteau et revins dans l’atelier. Qu’il restait peu de l’ancienne peinture de Juan Pablo Castel ! Ils auraient désormais de quoi s’étonner, ces imbéciles qui m’avaient comparé à un architecte ! Comme si un homme pouvait véritablement changer ! Combien de ces imbéciles avaient-ils deviné que, par-dessous mes architectures et mon « côté intellectuel », il y avait un volcan prêt à entrer en éruption ? Aucun. Ils auraient maintenant tout loisir de contempler ces colonnes brisées, ces statues mutilées, ces ruines fumantes, ces escaliers infernaux, déployés là comme dans un musée de cauchemars pétrifiés, un Musée du Désespoir et de la Honte. Mais il y avait quelque chose dont je voulais détruire jusqu’au moindre vestige. Je le regardai pour la dernière fois, sentis ma gorge se serrer douloureusement, mais n’hésitai pas : à travers mes larmes, je vis confusément tomber en lambeaux cette plage, cette femme lointaine et anxieuse, cette attente. Je marchai sur les lambeaux de la toile et les piétinai jusqu’à les réduire à l’état de chiffons sales. Jamais plus ne recevrait de réponse cette attente insensée ! À présent, je savais mieux que jamais combien elle était inutile.

  Je courus chez Mapelli mais ne le trouvai pas : on me dit qu’il devait être à la librairie Viau. J’allai à la librairie, le trouvai, le tirai à l’écart par le bras, lui dis que j’avais besoin de sa voiture. Il me regarda d’un air étonné : il me demanda s’il se passait quelque chose de grave. Je n’avais pas prévu sa question, mais j’eus l’idée de lui répondre que mon père était très mal et que je n’avais pas de train avant le lendemain. Il me proposa de me conduire, mais je refusai : je dis que je préférais y aller seul. Il eut encore l’air étonné mais il finit par me donner les clés.

 

 

 

XXXV.

 

  Il était six heures du soir. Je calculai qu’avec la voiture de Mapelli, je pouvais faire la route en quatre heures, de sorte que je serais là-bas à dix heures. « C’est une bonne heure », pensai-je.

  Dès que j’eus atteint la route de Mar del Plata, je lançai la voiture à cent trente à l’heure et commençai à ressentir une étrange volupté, que j’attribue aujourd’hui à la certitude que j’allais enfin réaliser quelque chose de concret avec elle. Avec elle, qui avait été comme de l’autre côté d’un infranchissable mur de verre, elle que je pouvais voir mais non pas entendre ni toucher ; ainsi séparés par le mur de verre, nous avions vécu dans l’anxiété et la mélancolie.

  Dans cette étrange volupté apparaissaient et disparaissaient des sentiments de culpabilité, de haine et d’amour : elle avait inventé la maladie d’Hunter et cela m’attristait ; j’avais vu juste en téléphonant une seconde fois chez Allende, et cela me remplissait d’amertume. Elle, Maria était capable de rire, d’être frivole, capable de se donner à ce cynique individu, à cet homme à femmes, à ce faux poète prétentieux ! Quel mépris je ressentais alors pour elle ! Je me complaisais douloureusement à imaginer sa dernière décision sous la forme la plus répugnante : d’un côté il y avait la promesse de me voir cet après-midi ; pourquoi ? pour parler de choses obscures et sévères, pour nous trouver une fois de plus face à face de chaque côté du mur de verre, pour échanger des regards anxieux et désespérés, pour essayer d’interpréter nos signaux, pour tenter en vain de nous toucher, de nous sentir, de nous caresser à travers le mur de verre, pour rêver une fois encore ce rêve impossible. De l’autre côté, il y avait Hunter et celui-ci n’avait qu’à prendre le téléphone et à l’appeler pour qu’elle accoure jusque dans son lit. Comme tout cela était grotesque, comme c’était triste !

  J’arrivai à l’estancia à dix heures et quart. J’arrêtai la voiture sur la route nationale pour ne pas attirer l’attention avec le bruit du moteur et fis le reste du chemin à pied. La chaleur était insupportable, l’air lourd, accablant, et l’on n’entendait que le murmure de la mer. Par moments, la lune se montrait entre les nuages bas et noirs, et je n’eus guère de mal à approcher en suivant l’allée bordée d’eucalyptus. Quand j’arrivai devant la maison, je vis que les lumières du rez-de-chaussée étaient allumées ; je me dis qu’ils devaient être encore dans la salle à manger.

 

On sentait cette chaleur stagnante et menaçante qui précède les violents orages d’été. On pouvait s’attendre à ce qu’ils sortent après avoir dîné. Je me cachai dans un endroit du parc qui me permettait de voir le perron par où ils pouvaient sortir et j’attendis.

 

XXXVI.

 

  Ce fut une attente interminable. Je ne sais combien de temps passa sur les cadrans des horloges, de ce temps anonyme et universel qui est étranger à nos sentiments, à nos destins, à la naissance ou à l’anéantissement d’un amour, à l’attente de la mort. Mais, dans mon propre temps, ce fut une durée immense et complexe, pleine de choses et de retours en arrière, un fleuve tantôt obscur et tumultueux, tantôt étrangement calme, comme une mer immobile et éternelle devant laquelle Maria et moi nous tenions face à face, nous contemplant sans un geste, et à d’autres moments c’était à nouveau le fleuve, et il nous emportait comme dans un rêve aux jours de notre enfance et je la voyais galoper sur son cheval emballé, cheveux aux vent, avec un regard halluciné, et je me voyais dans mon village du sud, dans ma chambre de malade, le visage collé aux carreaux de la fenêtre pour regarder la neige avec, moi aussi, des yeux hallucinés. Et c’était comme si nous avions tous deux vécu dans des galeries ou des tunnels parallèles, sans savoir que nous avancions l’un à côté de l’autre, comme des âmes semblables suivant un rythme semblable, pour nous rencontrer au bout de ces galeries, devant une scène peinte par moi comme une clé destinée à elle seule, comme un message secret lui disant que je l’attendais et que les galeries s’étaient enfin rejointes et que l’heure de la rencontre était venue.  

  L’heure de la rencontre était venue ! Comme si nos voies s’étaient rejointes, comme si nos âmes s’étaient ouvertes l’une à l’autre ! Quelles stupides illusions avais-je pu me faire ! Non, les galeries restaient toujours parallèles, même si maintenant le mur qui les séparait était comme un mur de verre et si je pouvais voir Maria comme une silencieuse et intouchable figure… Non, même ce mur n’était pas toujours transparent : parfois il redevenait de pierre noire et alors je ne savais ce qui se passait de l’autre côté, ce qu’elle devenait dans ces intervalles sans nom, quels événements étranges avaient lieu ; je pensais même qu’à ces moments-là, son visage changeait et qu’une grimace moqueuse le déformait et que peut-être il y avait des rires échangés avec un autre et que toute cette histoire des galeries n’était qu’une ridicule invention à laquelle j’étais seul à croire et qu’en tout cas il n’y avait qu’un tunnel, obscur et solitaire : le mien, le tunnel où j’avais passé mon enfance, ma jeunesse, toute ma vie. Et dans un de ces passages transparents du mur de pierre j’avais vu cette jeune femme et j’avais cru naïvement qu’elle avançait dans un autre tunnel parallèle au mien, alors qu’en réalité elle appartenait au vaste monde, au monde sans limites de ceux qui ne vivent pas dans les tunnels. Et peut-être s’était-elle approchée par curiosité d’une de mes étranges fenêtres et avait-elle entrevu le spectacle de mon irrémédiable solitude, ou peut-être avait-elle été intriguée par le langage muet, l’énigme de mon tableau. Et alors, tandis que je continuais à avancer dans mon étroit couloir, elle vivait au-dehors sa vie normale, la vie agitée que mènent ces gens qui vivent au-dehors, cette vie curieuse et absurde où il y a des bals, et des fêtes, et de l’allégresse, et de la frivolité. Et parfois il arrivait que, lorsque je passais devant une de mes fenêtres, elle fût là à m’attendre, muette et anxieuse (pourquoi m’attendait-elle ? et pourquoi muette et anxieuse ?) ; mais parfois il lui arrivait de ne pas arriver à temps ou d’oublier ce pauvre être emprisonné et alors, le visage écrasé contre le mur de verre, je la voyais au loin, insouciante, sourire et danser, ou encore, ce qui était pire, je ne la voyais nulle part et l’imaginais en des endroits interdits ou infâmes. Et je sentais alors que mon destin était infiniment plus solitaire que je ne l’avais imaginé.

 

XXXVII.

 

  Après cet incommensurable espace de temps, de mers et de tunnels, je la vis descendre par le perron. Quand je les vis se tenant par le bras, je sentis mon cœur devenir dur et froid comme un morceau de glace.

  Ils descendirent lentement, comme des gens qui ont tout leur temps. « Pourquoi seraient-ils pressés ? » pensai-je amèrement. Et pourtant elle savait que j’avais besoin d’elle, que je l’avais attendue aujourd’hui, que j’avais horriblement souffert à chaque minute de l’inutile attente. Et pourtant elle savait qu’en ce même instant où elle goûtait le calme du soir, je devais me torturer dans un minutieux enfer de raisonnements et d’imaginations. Quelle bête implacable, froide, immonde peut être tapie dans le cœur de la femme la plus délicate ! Elle pouvait regarder le ciel orageux comme elle le faisait en ce moment même et marcher à son bras (au bras de ce grotesque individu !), marcher lentement à son bras dans le parc, humer sensuellement le parfum des fleurs, s’asseoir à côté de lui sur l’herbe ; et cela, tout en sachant qu’en ce même instant, moi qui devais l’avoir attendue en vain, qui devais avoir déjà téléphoné chez elle et appris son départ pour l’estancia, j’étais dans un désert noir, torturé par une meute de bêtes avides et innommables qui me dévoraient les entrailles.

[…]

  Ils se promenèrent longuement dans le parc. La tourmente était arrivée sur nous, noire, déchirée d’éclairs et de coups de tonnerre. Le vent de la pampa soufflait avec force et les premières gouttes commencèrent à tomber. Ils durent courir se réfugier dans la maison. Mon cœur se mit à battre avec une violence qui me faisait mal. De ma cachette entre les arbres, je sentis que j’allais enfin assister à la révélation d’un secret abominable mais souvent imaginé.

[…]

 Dieu, je n’ai pas la force de dire quelle sensation d’infinie solitude vida mon âme ! J’eus l’impression que le dernier bateau qui pouvait m’arracher à mon île déserte passait au loin sans voir mes signaux de détresse. Mon corps s’affaissa lentement, comme si l’heure de la vieillesse l’avait atteint.

 

XXXVIII.

 

  Debout au milieu des arbres agités par la tempête, trempé de pluie, je sentais que le temps passait inexorablement. Jusqu’au moment où, à travers la pluie et mes larmes, je vis qu’on allumait dans l’autre chambre.

  Ce qui s’est passé ensuite, je m’en souviens comme d’un cauchemar. Luttant contre la tourmente, j’ai escaladé les barreaux d’une fenêtre pour monter à l’étage. Puis j’ai traversé la terrasse et j’ai trouvé une porte. Je suis entré dans la galerie intérieure et j’ai cherché sa chambre : le rai de lumière sous sa porte me la signalait sans erreur possible. En tremblant, j’ai empoigné le couteau et j’ai ouvert la porte. Et quand elle m’a regardé avec des yeux hagards, j’étais debout, dans l’embrasure de la porte. Je me suis approché de son lit, et alors que je me tenais à côté d’elle, elle m’a dit tristement :

-        Qu’est-ce que tu vas faire, Juan Pablo ?

  En posant ma main gauche sur ses cheveux, je lui ai répondu :

-        Je dois te tuer, Maria. Tu m’as laissé seul.

  Alors, en pleurant, j’ai plongé le couteau dans sa poitrine. Elle a serré les mâchoires et fermé les yeux et quand j’ai retiré le couteau ruisselant de sang, elle les a rouverts et m’a regardé avec des yeux humbles et douloureux. Une fureur subite a redoublé mes forces et j’ai plongé plusieurs fois le couteau dans sa poitrine et dans son ventre.

[…]

  J’ai foncé jusqu’à Buenos Aires où je suis arrivé vers quatre ou cinq heures du matin. D’un café, j’ai téléphoné chez Allende, je l’ai fait réveiller et lui ai dit que je devais le voir de toute urgence. Puis j’ai filé rue Posadas.

[…] En arrivant au cinquième, j’ai vu Allende devant l’ascenseur, ses yeux inutiles grands ouverts.

[…] j’ai crié à l’aveugle :

-        Je viens de l’estancia ! Maria était la maîtresse d’Hunter !

Le visage d’Allende est devenu mortellement rigide.

-        Imbécile ! a-t-il crié entre ses dents, avec une haine glaciale.

  Exaspéré par son incrédulité, j’ai encore crié :

-        C’est vous l’imbécile ! Maria était aussi ma maîtresse et elle avait beaucoup d’autres amants !

  Je ressentais un horrible plaisir tandis que l’aveugle, debout, paraissait pétrifié.

-        Oui ! ai-je hurlé. Je vous trompais et elle, elle nous trompait tous ! Mais maintenant elle ne pourra plus tromper personne ! Vous comprenez ? Personne ! Personne !

-        Insensé ! a rugi l’aveugle d’une voix de bête sauvage et il s’est jeté sur moi en tendant ses mains comme des griffes.

  Je l’ai esquivé et il a trébuché contre une petite table ; il est tombé. Avec une rapidité incroyable, il s’est relevé et m’a poursuivi dans toute la pièce en se cognant dans les chaises et les meubles, tandis qu’il pleurait avec des sanglots secs, sans larmes, et qu’il criait ce seul mot : insensé !

[…] Quand je me livrai à la police, il était à peine six heures.

[…]

 

XXXIX.

 

  Pendant tous ces mois d’emprisonnement, j’ai souvent essayé de m’expliquer le dernier mot de l’aveugle, le mot « insensé ». Une immense fatigue, ou peut-être quelque obscur instinct m’en a toujours empêché. Un jour peut-être j’y arriverai, et alors j’analyserai aussi les motifs qui ont pu pousser Allende au suicide.

  Du moins puis-je peindre, même si je soupçonne que les médecins rient de moi dans mon dos, comme je soupçonne qu’ils l’ont fait au cours du procès, quand j’ai mentionné la scène de la fenêtre.

  Il n’y a eu qu’un seul être qui ait compris ma peinture. Quant aux autres, ces tableaux doivent sans cesse les confirmer dans leur stupide point de vue. Et les murs de cet enfer seront ainsi chaque jour plus hermétiques.•

 

© Éditions du Seuil, 1978 pour la traduction française (Michel Bibard). Titre original : El Túnel, Éditions Sur.

      

 


 

 

 

 

 

 

  

 

 

 

 

Ernesto SABATO