The Immigrant (2013, J. Gray) : Ellis Island's Landscape

J. Phoenix, M. Cotillard


"Pourquoi l'acteur ne doit-il pas considérer la globalité du film ?

Parce que nous ne vivons pas globalement." (J. Gray)

 


Auteur de six réalisations, James Gray m'apparaît comme l'un des réalisateurs américains les plus originaux. Situé en 1921, son avant-dernier film, The Immigrant, reprend le titre du fameux Chaplin de 1917. Faut-il voir là un hommage ? Sans doute. Cependant, on y voit beaucoup d'éléments à la fois culturels (voire cultuels), historiques et littéraires qui enrichissent de façon considérable le regard qu'il nous faudrait porter sur le Nouveau Monde. Du reste, James Gray n'a jamais et, dès ses débuts, transigé avec la vérité historique. Toutefois, son cinéma n'est pas exactement réaliste : il construit, avec lyrisme et imagination, des récits d'une densité profonde et singulière. Déjà, avec Little Odessa (1994), il y a, chez lui, la volonté d'offrir, sans révoquer l'héritage, une vision inédite de l'Histoire américaine. Creuser, à travers la multiplicité - ethnique, linguistique et confessionnelle -, la difficulté et la sinuosité des parcours individuels, constitués d'amertume et d'échecs, une carte d'identité authentique et non mythifiée des États-Unis d'Amérique. En outre, James Gray réinstaure, en dernière instance, le mélodrame en tant que révélateur de destinées. Il nous rappelle ce qu'un tel genre fut autrefois lorsque David Wark Griffith, Frank Borzage et Chaplin lui-même en adoptèrent, spontanément et sans mièvrerie, le chemin le plus inspiré. L'histoire, modeste et obscure, des modestes et des obscurs ne mérite pas qu'on la raconte sans respect et sans quelque émotion. Sans outrance non plus. James Gray respecte ces paramètres et l'on aurait tort de lui supposer, en maintes séquences, un part pris de froideur volontaire sous le prétexte de distanciation objective et détachée. Le réalisateur s'attache surtout à dresser le portrait le plus vraisemblable possible des êtres qu'il met en scène : que ce soit Ewa Cybulski (Marion Cotillard), l'émigrée polonaise; Bruno Weiss (Joaquin Phoenix, toujours aussi génial) ou Orlando le magicien (Jeremy Renner), tous sont magnifiquement dirigés. Tous ne sont pas des anges et, néanmoins, en chacun d'eux luit une "étincelle divine" (F. Dostoïevski). Tous sont pauvres et d'une autre contrée. Ils viennent ou sont venus chercher "leur" Amérique.

James Gray fixe, en conséquence, un cadre plausible. L'Histoire ne saurait être hors-champ. Il l'a revisitée. The Immigrant n'a rien d'une parabole. Les preuves abondent : Ellis Island et Caruso, le ténor légendaire, par exemple. Plus justement, elle est enfouie dans la genèse du réalisateur : là où Ewa Cybulska est profondément slave et catholique, Gray est issu, pour sa part, d'une vieille famille juive d'Ostropol (Russie), les Greyzerstein, qui, à leur arrivée sur les côtes américaines, ne s'exprimaient qu'en russe et en yiddish. Ici, Ewa a cette chance : elle parle anglais et, sans doute, outre sa beauté, c'est ce qui la sauve d'un refoulement hors des frontères - au fond, le sujet reste très actuel. Sa sœur, Magda est, a contrario, nettement moins favorisée : atteinte de tuberculose, elle est placée en quarantaine. Le propos du cinéaste a donc valeur universelle. Il illustre une Amérique de la nécessité : celle qui s'est bâtie dans la réalité quotidienne du struggle for life, déplorant, sans rhétorique démonstrative, ses antagonismes et ses ségrégations. L'Amérique n'est pas un fantasme, ni un mythe : la plastique du film, aussi mûrie et nourrie de références qu'elle puisse être, tente d'approcher cette réalité polymorphe, aussi riche que contradictoire. On admirera, entre autres, le clair-obscur d'une cathédrale sublimement photographiée par le grand chef-opérateur d'origine persane, Darius Khondji. Là, Ewa se confesse à un prêtre d'origine polonaise qui ne peut déjà plus parler dans sa langue maternelle. Il n'y a donc nulle part édulcoration : simplement souligner le paradoxe d'un continent qui s'édifie au forceps. Splendeur et sordide habitent le décor à parts égales. Ainsi, des scènes noyées sous un halo d'humidité glauque. La difficulté provenait du fait qu'il fallait rendre la vérité des taudis de l'époque. "D'après mes recherches, ceux-ci étaient atroces. Il y faisait très sombre - j'ai rajouté autant de fenêtres que je le pouvais", affirme le réalisateur, qui ajoute aussi : "Ils étaient infestés de vermine, le typhus était endémique et l'hygiène lamentable. J'ai adouci le réel pour le rendre supportable à l'écran."

Quoi qu'il en soit, même s'il s'avère illusoire de reproduire, au détail près, l'atmosphère d'une époque, l'essentiel est de nous la faire imaginer à travers un récit éclairant. Or, ici, avec un sens consommé de la narration doté d'une qualité littéraire époustouflante ("Si tu lèches mon cœur, tu sentiras le goût du poison", hurle Weiss/J. Phoenix à Ewa/M. Cotillard), The Immigrant parvient, telle une pièce pour piano de Frédéric Chopin, à nous faire oublier l'absolue virtuosité et la maîtrise souveraine de son propos. Un tel résultat nous fait déplorer le naufrage dans lequel patauge un certain type de cinéma qui prétend faire du neuf en filmant le réel (sic) et qui n'est, en réalité, que ce qu'il ne sait plus voir. Avec James Gray, on ose enfin espérer une embellie. Les jurés du Festival de Cannes n'ont, à l'heure présente, rien soupçonné d'exceptionnel. Laissons leur le temps : James Gray est un sage qu'on découvrira normalement, tôt ou tard. Voici, d'ailleurs, ce qu'il déclarait pour Positif  (n° 634, décembre 2013) : "En art, le processus est presque inversé : on doit regarder derrière soi afin de pouvoir progresser. L'idée qu'il faut, à tout prix, créer du neuf nous condamne à l'arbitraire, c'est une fausse conception moderniste. Selon moi, la modernité consiste d'abord à observer ce qui est advenu, de s'imprégner du passé tout en espérant créer quelque chose d'inédit." 

Dans un autre ordre d'idées, comment comprendre les États-Unis d'Amérique d'aujourd'hui, si l'on ne peut saisir selon quels processus et quels mécanismes, elle a pu aboutir à ce qu'elle est devenue ?

 

SPORTISSE Michel.  

 

The Immigrant. États-Unis, 2013. 117 minutes. Réalisation : James Gray. Scénario : J. Gray, Ric Menello. Photographie : Darius Khondji. Musique : Christopher Spelman. Décors : Happy Massee. Montage : J. Axelrad, K. Emler. Production : J. Gray, A. Katagas, Greg Shapiro, Christopher Woodrow / World Entertainment, Kingsgate Films, Keep Your Head Productions. Interprétation : Joaquin Phoenix (Bruno Weiss), Marion Cotillard (Ewa Cybulska), Jeremy Renner (Orlando le magicien), Dagmara Dominczyk (Belwa), Angela Sarafyan (Magda Cybulska). Sortie en France : 27/11/2013.

James Gray : Timeless and without border

J. Gray et D. Khondji


James Gray, 48 ans, est un réalisateur-scénariste américain à la trajectoire sobre et parcimonieuse - six films en dix-sept ans de carrière. Dès Little Odessa, en 1999, il imposait un sens visuel étonnant, nourri d'une riche intelligence artistique, et une sûre maîtrise de la direction d'acteurs. En outre, et, comme plus tard pour The Immigrant (2013), il y traitait le contexte sociologique et historique avec une exactitude extraordinaire. Son cinéma - très influencé par la composition picturale - porte "avec une foi inébranlable le discours d'un art sans âge et sans frontières." (J.-L. Bourget). Two Lovers (2008) manifeste, avec éclat, cette volonté : ni thriller, ni film romantique, l'œuvre de James Gray ressuscite, avec une troublante modernité, la poésie épurée et sublime d'un Murnau (Sunrise), d'un Borzage (Seventh Heaven) ou d'un Paul Fejos (Lonesome). On attend avec beaucoup de curiosité la sortie en France de The Lost City of Z, adapté du roman de David Grann qui raconte les aventures amazoniennes de l'explorateur britannique, Percy Fawcett (1867-1925).

 

  • Filmographie.

1994 : Little Odessa

2000 : The Yards

2007 : La Nuit nous appartient (We Own The Night)

2008 : Two Lovers

2013 : The Immigrant

2016 : The Lost City of Z