Gentleman Jim ou Le Grondement de la foule

Errol Flynn, interprète de James J. Corbett alias Gentleman Jim

 

Dans le cadre de sa 3ème édition "Sport, littérature et cinéma", L'Institut Lumière projette, ce 23 janvier 2016, l'un des premiers grands classiques d'un sous-genre, le film sur la boxe : Gentleman Jim, sorti sur les écrans américains en novembre 1942, constitue pour beaucoup de cinéphiles et de réalisateurs une référence. La présence au générique de deux très grands noms du cinéma hollywoodien n'y est certes pas pour rien : la collaboration Raoul Walsh/Errol Flynn nous vaudra, par ailleurs, d'autres fabuleux moments. Sur le plan strictement historique, le film s'inspire de la véritable histoire d'une des légendes de la boxe anglaise, l'initiateur pourrait-on dire s'agissant de James John Corbett (1866-1933) qui gagna son premier grand combat en suivant les seize règles édictées, en 1865, par le marquis de Queensberry. Le marquis mettait, pour sa part, l'accent sur les qualités d'agilité, d'esquive et de souplesse plutôt que sur ceux de la force, de la puissance voire du courage physique. Or, Corbett fut précisément, de ce point de vue, un exemple remarquable de ce dont rêvait Queensberry. Homme polyvalent - il avait étudié et fait du théâtre -, Corbett n'avait pas le profil de beaucoup de ses confrères. Il remportait ses victoires sans haine et avec élégance. Le contraire d'une brute. Et cela aussi était nouveau. L'intérêt de Gentleman Jim réside dans le fait qu'il s'appuie sur la biographie du boxeur lui-même, The Roar of the Crowd (La Clameur de la foule), écrite et publiée en 1924 dans The Saturday Evening Post. L'auteur de l'adaptation scénaristique n'est autre qu'Horace McCoy (1897-1955), illustre auteur de romans noirs (They Shoot Horses Don't They ?, No Pockets in a Shroud).

Les raisons pour lesquelles Raoul Walsh, un des chantres de la période classique hollywoodienne, choisit de mettre en scène l'histoire du boxeur Corbett ont été analysées dans diverses publications. Ce protagoniste entrait en connivence profonde avec la vision et le caractère du cinéaste, homme aux différentes facettes et dont l'oeuvre abondante - une centaine de films, du muet au parlant -, riche et multiforme impressionne les cinéphiles les plus aguerris. En outre, Walsh, un des cinq grands réalisateurs hollywoodiens atteints de monophtalmie (avec John Ford, Nicholas Ray, André De Toth, Fritz Lang), eut enfin la chance de pouvoir disposer de l'acteur idoine, à savoir Errol Flynn. Gentleman Jim est, en réalité, leur troisième film commun après deux autres réalisations très remarquées, La Charge fantastique/They Died With Their Boots on (1941) et Sabotage à Berlin/Desperate Journey (1942). Lassé par la tyrannique direction de Michael Curtiz - douze films tournés avec lui -, Errol Flynn inaugure un cycle avec Raoul Walsh. Ce dernier saura susciter chez l'acteur australien des compositions plus troubles et plus ambiguës, plus drôles aussi.

S'agissant de Gentleman Jim, Walsh nous propose un personnage haut en couleurs : ambitieux, au point d'être culotté, ne manquant jamais de toupet, le Jim Corbett d'Errol Flynn incarne un certain type de héros typiquement américain pour lequel, au pays de la liberté (sic), "everything is possible", y compris pour ceux que la chance aura desservi. Dans cet esprit, les situations comiques ne sont guère absentes : les bagarres incessantes des frères Corbett, le combat dans l'eau où les protagonistes finissent à la mer, les beuveries loufoques dans les bars de San Francisco etc. Rarement, ou peut-être jamais, un film sur la boxe n'aura donné lieu à un tel mélange des genres... et, de surcroît, aussi réussi. On peut donc comprendre la réaction de John Huston, auteur, en 1971, d'un pathétique Fat City, version sur le monde de la boxe aux antipodes de celui de Walsh et, pourtant, réalisateur aussi aventureux et pittoresque que ce dernier, affirmant que s'il y avait un film qu'il n'oublierait jamais ce serait Gentleman Jim. Huston tournera lui-même, en 1958, The Roots of Heaven d'après Romain Gary, avec Errol Flynn. De l'acteur, il dira ceci : "C'était un homme admirable. Il savait qu'il était en train de mourir et s'en moquait. La nuit, souvent, il restait éveillé, une bouteille de vodka à la main, et on parlait. Il buvait une bouteille par soirée, et dès qu'il y avait le moindre retard, il se saoûlait à mort et il fallait des drogues pour le remettre à pied. C'était un homme très émouvant et un acteur très sous-estimé." Un tel constat prouve, à quel point, le Corbett de Walsh, aimant et brûlant la vie par les deux bouts, doué d'une énergie positive et armé d'une volonté de réussir sans limites avait trouvé en Errol son interprète idéal. Opposant le caractère de Corbett/Flynn à celle d'autres ambitieux, Jacques Lourcelles fait remarquer, justement, que le désir de gloire du boxeur demeure "joyeux et en perpétuel mouvement." (in : Dictionnaire du cinéma, Robert Laffont). De plus, si Corbett peut être roublard et entaché de vulgarité, il ne manque jamais de grandeur et de courtoisie. Ainsi, de l'hommage rendu à son adversaire vaincu, John L. Sullivan (Ward Bond), incarnation d'un autre type de boxeur, lourd et moins mobile... et cependant, supérieurement, gentleman ! "Je sais que si c'est dur d'être un bon perdant, c'est plus dur d'être un bon gagnant", s'exclame ce dernier. 

Fidèle à sa nature, Walsh filme en parfaite adéquation avec l'esprit du film, mais en totale adaptation avec les règles hollywoodiennes de l'époque. Le découpage suit les contours du récit - les combats de boxe fixés en phases névralgiques, les descriptions de l'univers urbain de San Francisco, l'atmosphère du Club Olympique destiné à l'élite : tantôt en plans-séquences ou suivant des plans très courts et vifs, dans lesquels la virtuosité de la caméra épouse le rythme des matches de boxe. Le cinéaste exigeait de son équipe de l' "action afin que l'écran soit sans cesse rempli d'événements." "Des choses logiques dans une séquence logique", ajoutait-il. Mais, on peut penser aussi que les réalisateurs américains, ne maîtrisant point le montage final, furent très souvent contraints d'effectuer le moins de prises possibles.  

Recréation pertinente d'un contexte historique précis -  le développement d'une cité, San Francisco, et l'épanouissement d'une gentry qui lui est liée, l'évolution d'une discipline sportive, la boxe anglaise ("le noble art"), d'abord réservée puis progressivement popularisée -, Gentleman Jim est surtout un film dont la fraîcheur juvénile et la miraculeuse gaieté continueront d'émerveiller le public d'aujourd'hui et de demain.

SPORTISSE Michel.

 

Ce 23 janvier à l'Institut Lumière, Gentleman Jim de Raoul Walsh, en présence de Louis Acariès, ancien champion de France et d'Europe des super-welters. 

 

Gentleman Jim. 1942. Etats-Unis. 104 minutes. Prod. Warner First National (Robert Buckner). Réal. Raoul Walsh. Sc. Vincent Lawrence, H. McCoy d'après le récit de J.-J. Corbett. Phot. Sid Hickox. Mus. Heinz Röemheld. Montage : Donald Siegel. Costumes : Milo Andersen. Format : Noir et blanc, 35 mm, 1.37 : 1. Int. Errol Flynn (Corbett), Alexis Smith (Victoria Ware), Jack Carson (Walter Lowrie), Alan Hale (Pat Corbett), Ward Bond (John L. Sullivan). 

 

 

 

Raoul WALSH (1887-1980) fut, aux côtés de John Ford, Allan Dwan ou Henry King par exemple, un de ces immenses piliers de la grande époque d'Hollywood. Sa filmographie, comme celle des cinéastes précités, est un continent. Il fut acteur et assistant du pionnier David Wark Griffith - il incarna John Wilkes Booth, l'assassin d'Abraham Lincoln dans le légendaire The Birth of a Nation (1915) et ce rôle le marqua à tout jamais ! - et de Thomas Ince dont il emprunta, parfois, le ton. Il nous est difficile, dans ce cadre, de rendre compte de la diversité et de la polyvalence constante de son talent. Le Festival Lumière 2015 nous a permis de redécouvrir, en copie restaurée, son Pursued/La Vallée de la peur (1947), un des plus grands westerns de l'histoire du cinéma, avec Robert Mitchum et Teresa Wright. Un film qui demeure pourtant relativement méconnu et qui symbolise les différents aspects de l'art d'un cinéaste qui pouvait conjuguer psychologie et action avec une maîtrise confondante. A découvrir absolument !

 

  • Bibliographie : 

Michel Marmin : Raoul Walsh (Seghers, 1970)

R. Walsh : Each Man in His Time, autobiographie, 1974 (traduction française : Un demi-siècle à Hollywood, Calmann-Lévy, Paris, 1976)

R. Walsh : Days of Wrath (La Colère des justes), Belfond, 1972

Raoul Walsh : L'Esclave libre ou la tourmente salvatrice in : M. Henry Wilson : A la porte du paradis, p. 179 à 188, Armand Colin, Paris, 2014

P. Berthomieu : Hollywood classique, Le Temps des Géants, Rouge profond, 2009

Films sur la boxe

Après Gentleman Jim, le cinéma s'est emparé de l'univers de la boxe en tant que pur spectacle, mais également comme révélateur d'un certain type de société : le monde du sport de haut niveau et celui des bookmakers, de la presse, des mafias et des hommes d'affaires. D'autre part, le sous-genre pouvait également attirer un public friand d'apprécier l'histoire de champions légendaires, à travers des "biopics" plus ou moins authentiques. S'agissant de réalisations mettant en scène des grands boxeurs, on citera, en 1956, Plus dure sera la chute/The Harder They Fall de Mark Robson, avec Humphrey Bogart et Marqué par la haine/Somedy Up There Likes Me de Robert Wise qui s'inspirait respectivement de Primo Carnera et de Rocky Graziano (Paul Newman). Curieusement, sept ans auparavant, Robson et Wise avaient déjà traité du sujet avec Champion (Kirk Douglas) et l'excellent The Set-Up/Nous avons gagné ce soir (Robert Ryan), un des rares films se déroulant en temps réel. Plus près de nous, Raging Bull (1980), monumental, exemplaire chef-d'oeuvre de Martin Scorsese, racontait l'itinéraire mouvementé de Jake La Motta, alors qu' Ali (2001) de Michael Mann, tentait mais, de manière moins évidente, de suivre celui de Cassius Clay, alias Mohamed Ali, un des plus grands pugilistes de toute l'histoire.

Cependant, il nous serait difficile d'oublier des oeuvres, âpres et cruelles, comme Body and Soul/Sang et Or (1947) de Robert Rossen avec l'inoubliable John Garfield qui, comme Robert Ryan, fut lui aussi boxeur, Fat City (1972) de John Huston, film qui atteint au subliminal, tant la prestation des interprètes (Stacy Keach, Jeff Bridges) est criante de vérité et l'atroce et déchirant Million Dollar Baby (2004) de Clint Eastwood, où l'étoile déchue est cette fois une jeune femme (Hilary Swank). Ne m'en voulez pas si je nous ai guère parlé de Rocky (1976), le Balboa de Sylvester Stallone, oeuvre de John G. Avildsen, prolongé de suites interminables !

Ségrégation raciale et boxe anglaise

James John Corbett était originaire de San Francisco. Il devint champion du monde des poids lourds en 1892 en détrônant John L. Sullivan. Son style, en contraste absolu avec celui de la plupart des boxeurs de l'époque (le fameux jeu de jambe que le film de Walsh met très bien en relief - on parle de danse d'ailleurs !), constitua une véritable révolution. On qualifia, à juste raison, Corbett de "père de la boxe moderne". Au cours de la soirée, Acariès, lui-même, considère que ce style était un aspect que n'avait pas oublié, beaucoup plus tard, l'immense Cassius Clay alias Mohamed Ali. Gentleman Jim expose de façon très claire le schisme entre une boxe des rues, sans règles, pratiquée à poings nus et avec bestialité, et une boxe élégante, pratiquée dans les cercles et selon des règles très précises. Corbett avait été formé dans un de ces cercles. Enfin, et durant longtemps, les noirs américains ne pouvaient envisager d'être champions dans la catégorie poids lourds. L'obtention du titre leur était refusé. Or, le 21 mai 1891, Corbett affronta le redoutable Peter "Black" Prince Jackson. Le combat se solda, au terme de quatre heures et 61 rounds, par un match nul. Le film évoque Jackson sans préciser, outre mesure, qu'il est d'origine africaine. Ce n'est certainement pas une chose que souhaitait Walsh qui montre dans le film, mais aussi dans son oeuvre entière, son empathie pour le peuple noir. Le premier boxeur qui brisera le tabou sera Jack Johnson (1878-1946) - notre dessin ci-contre - en battant le Canadien Tommy Burns à Sydney (Australie) par KO technique.

Un clin d'oeil humoristique : Charlot boxeur

Grand sourireSavoureux l'épisode de Chaplin boxeur dans Les Lumières de la ville/City Lights (1931) !  

Jack London en ethnologue amateur du pugilisme : un texte de Loïc Waquant

Des nouvelles que Jack London (1876-1916) a consacrées à la boxe, A Piece of Steak est sans doute celle qui mérite aujourd'hui le plus notre attention, et même une place au panthéon des textes littéraires sur le noble art, et ce à trois titres. Publié dans le Saturday Evening Post en novembre 1909 et repris dans le recueil When God Laughs and Other Stories (1911), cette nouvelle fait partie d'un quartet pugilistique qui comprend la nouvelle The Mexican (1910) et les romans The Game (1905) et The Abysmal Brute (1913). Ces deux derniers ont paru en français réunis en un volume : Sur le ring (Paris, Phébus, 2002). Tout d'abord, à l'opposé des livres relevant de la fantasy fiction qu'il écrit au faîte de sa notoriété, durant la première décennie du XXe siècle, London s'en tient ici au strict registre stylistique du "naturalisme littéraire états-unien", écho transatlantique du réalisme théorisé par Zola, dans lequel le romancier, situé à la croisée de l'observation et de la participation et s'abstenant de tout jugement moral, joue le rôle technique d'intermédiaire entre les personnages et les événements qui scandent le récit. En résulte un texte dépouillé, au ton clinique et à la précision millimétrique, qui donne au lecteur le sentiment prenant de pénétrer au coeur même de l'agir pugilistique.

Second facteur qui renforce puissamment cet "effet du réel" de l'écriture, London s'appuie sur sa longue expérience de praticien et d'observateur de la boxe. Gamin agité qui traînait à juste titre une réputation de rude bagarreur de rue dans son quartier populaire de San Francisco, il apprit l'art de la cogne dans la cellule du Parti ouvrier socialiste de la ville voisine d'Oakland (qu'il rejoignit en 1896). Il fut ensuite un membre assidu de la salle de boxe de l'université de Californie à Berkeley, où il était connu pour défier à la cantonade quiconque de croiser les gants avec lui (NDLR : Comme quoi ni Gentleman Jim, ni Cassius Clay ne furent, en l'espèce, des cas à part !). L'auteur de Martin Eden était également un consommateur avide de matchs qui pullulaient alors autour de la baie de San Francisco - on rapporte ainsi que "l'engagement de London comme spectateur de rencontres de boxe était si intense que personne ne voulait s'asseoir à côté de lui." Enfin, sa passion pour le noble art ne se limitait pas à sa pratique. Avec George Bernard Shaw, Arthur Conan Doyle et quelques autres, London fut l'un des premiers écrivains à élever la boxe au rang de sujet digne de littérature. Il fut aussi un pionnier du journalisme sportif, dans une période charnière où les compétitions athlétiques se muaient en divertissement commercial de masse sur lequel une société états-unienne travaillée par des transformations rapides projetait ses angoisses collectives touchant à la masculinité, la suprématie raciale et la fierté nationale. De fait, Un morceau de viande  lui a été inspiré par un séjour de quatre mois en Australie, où il avait été dépêché par le New York Herald pour couvrir le match historique entre le champion du monde poids lourd Tommy Burns et son challenger "Papa" Jack Johnson (N.D.L.R : voir plus haut) - premier boxeur afro-américain de l'ère moderne à remporter le titre suprême et, de ce fait, premier "héros racial" de l'Amérique noire. [...] Sur tous ces fronts, il (London) se fait l'ardent défenseur du noble art, dans lequel il veut voir une réalisation hyperbolique du "darwinisme social" d'Herbert Spencer et du culte nietzschéen du héros qui façonnent conjointement sa vision du monde. 

Alliée à la sobriété de l'écriture et au prosaïsme du matériau, la connaissance fine et de première main que London a du cosmos de la cogne le met en position de saisir avec économie et minutie les "manières d'agir, de penser et de sentir" propres au boxeur à l'ouvrage (pour parler comme Emile Durkheim). Ce qui donne à sa nouvelle la force d'un document ethnologique dans lequel précision technique et tension narrative se renforcent mutuellement. C'est le troisième mérite du texte [...], qui livre plus qu'un savoureux traité miniature de stratégie et de tactique entre les cordes : un aperçu de l'agencement cannibale du pugilisme. [...]

Loïc WACQUANT, sociologue et professeur à l'Université de Berkeley, également présent à cette soirée. Aime bien