Elio Petri et Giuseppe De Santis : lettres parlées

Giuseppe De Santis (1917-1997)

 

Cara Ljuba,

Elio Petri et Giuseppe De Santis, deux grandes personnalités de l'histoire du cinéma italien. Tous deux furent communistes et très impliqués dans la réalité sociale et politique de leur pays. Ils eurent forcément des idéaux communs. Mais surtout une admiration réciproque doublée d'une amitié partagée et indissoluble. C'est avec émotion que je retrouve pour toi, Maria Ljuba Russo, ayant vécu à Fondi, commune natale de Beppe De Santis, deux lettres parlées d'Elio Petri, le réalisateur d' Enquête sur un citoyen au-dessus de tout soupçon (1970) et de La classe ouvrière va au paradis (1971), à son aîné, De Santis, reconnu comme l'un des initiateurs du néo-réalisme avec des oeuvres comme Caccia tragica (1947) et Riso amaro (1948). Plus en prise avec l'évolution de la société italienne du "boom" économique - ce faux miracle à vrai dire -, le cinéma d'Elio Petri ne trahissait pas, cependant, celui de son mentor pour lequel il fut six fois scénariste, entre 1952 et 1960 (Roma ore undici, Uomini e lupi entre autres). Tous deux furent - est-ce pur hasard ? - des mal-aimés du cinéma officiel et du public. Si Petri continua à travailler malgré les difficultés, De Santis connut, pour sa part, une éclipse de plus d'une trentaine d'années et qui ne s'acheva qu'avec sa disparition. L'idéal qu'il nourrissait ne fut pas du goût de ceux qui dirigèrent l'Italie vers la soif d'enrichissement et dans les méandres de la compromission. Vices qu'Elio Petri, son cadet, ne se fit pas faute d'éclairer et de dénoncer dans ses films (A casciuno il suo et Todo modo d'après Leonardo Sciascia). 

L'objet de ma missive : la première lettre d'Elio à Beppe. Elle date du 2/3 octobre 1982. Elle est écrite à Rome. C'est - je l'ai sous-entendu - une lettre parlée, enregistrée sur un magnétophone. Voici un extrait fort intéressant : "... il reste à éclaircir la raison de cette espérance que je vois en toi chaque fois que je parle avec toi, chaque fois que je t'entends exposer les problèmes de ta vie, chaque fois que je te regarde dans les yeux si on peut dire ; et au contraire la raison de mon désespoir. Il me semble que ceci est un thème central qui peut intéresser d'autres personnes que nous deux : parce que, selon moi, il existe encore des hommes comme toi, rares - parce que tu es une rareté. Probablement, ces hommes existent, peut-être à l'intérieur du Parti communiste, peut-être des hommes d'Eglise, maintenant je ne peux pas te le dire ; et ne me prends pas au mot parce que je considère que tu es vraiment unique, et ces hommes vivent illuminés par une espérance. Au contraire, les hommes comme moi, qui sont sûrement très nombreux, vivent dans le désespoir. Pourtant, au fond, nous ne sommes séparés que par douze années. [...] Ce qui est étrange c'est que nos dates de naissance - je parle de l'année de naissance - sont deux dates de crise : tu es né en 1917, l'année de Caporetto, et moi en 1929, l'année de la grande crise économique. Toi, quand a eu lieu la marche sur Rome, tu avais cinq ans ; au moment des lois spéciales de 1923, tu avais sept ans, moi je n'étais pas encore né. Moi, je suis né en plein fascisme. Ceci est certainement une chose importante à éclaircir : si tu as été fasciste comme tu l'as été, en quel sens ne l'étais-tu pas ? Pourquoi si tu l'étais, ne l'étais-tu pas complètement ? Quel a été ton rapport avec le fascisme, avec l'Italie ? Fasciste, non seulement avec le fascisme en tant que parti, en tant que structure universitaire, en tant que château, en tant que "palais" comme on dit maintenant, en somme en tant qu'idée du pouvoir, qu'idée de classe, qu'idéologie et que culture. Et de quelle façon moi, dans mes jeunes années, dans mon enfance, je reçus le fascisme, ce que fut pour moi le fascisme ? Ceci est certainement un thème qui peut nous intéresser, qui doit être étudié à fond. Finalement, je dois reconnaître que personne, à part peut-être Ruggero Zangrandi, n'a jamais décrit, rappelé son mode de vie. Je parle des personnes qui appartiennent à ta génération, c'est-à-dire celle de la classe d'âge des personnes qui sont nées entre, disons, l'année 1911 et l'année 1920 ; quel fut son rapport réel avec le fascisme et de quelle façon, par exemple, est-elle passée du fascisme au communisme ? Le même problème se pose pour les jeunes, disons comme ça, des générations suivantes, c'est-à-dire ceux qui sont nés entre 1925 et 1930, ceux qui, au moment de la guerre, avaient à peu près onze-douze ans ou quatorze-quinze ans et qui donc, d'une façon ou d'une autre, ont été fascistes ou, quoi qu'il en soit, en ont été contaminés. Selon moi, c'est quelque chose qui doit être fait. Personne ne l'a fait, ni vous, ni nous. Il n'y a pas d'analyses de nature autobiographique. Je dis autobiographique au sens large, c'est-à-dire dans le sens de cette autobiographie qui peut être utile à tous, qui fait l'histoire en somme." 

A cet endroit de la lettre, je crois utile de m'arrêter afin d'établir des faits concordants et des rapports comparatifs plus compréhensibles. Primo, ce que dit Elio de Beppe correspond exactement au portrait que tu me donnais de lui, au point de vue humain j'entends. Secundo, les relations d'Elio à l'égard de Giuseppe sont parfois, toute proportion gardée, de la même nature que celle qu'il m'arrive d'entretenir avec mon père. Un homme comme Beppe vous fait encore espérer en l'humanité. Droiture, franchise, simplicité et fidélité à un idéal, voilà des notions qui ont un sens profond chez de tels hommes. Et qui vous rassure tout simplement. Cependant, Elio creusait un sillon profond et différent. Peut-être, était-il plus spécifiquement intellectuel - affirmer cela n'a rien de désobligeant à l'égard de Beppe. Il ne pensait plus que l'avènement d'une société économiquement divergente suffirait à régler la question de l'aliénation de l'homme au travail, dans son mode de consommation voire dans l'expression de ses capacités créatrices. L'expressionnisme de Petri rendait à un point crucial le déséquilibre tragique entre l'individu concret, potentiellement libre et indépendant, et la réalité à laquelle celui-ci était confronté : celle d'une manipulation et d'une fabrication totalitaire des besoins humains. Face à un pouvoir tentaculaire, le processus d'aliénation vous suivait désormais jusque dans votre lit et dans vos rêves. "Les gens ont les yeux fatigués de ceux qui en ont vu de toutes les couleurs", disait-il.  Et l'exposé pouvait s'appliquer autant à l'Ouest qu'à l'Est du continent. Le cinéaste romain disséquait une réalité plus complexe et plus déroutante et, de fait, il paraissait nettement plus pessimiste. Peut-être, faut-il entrevoir aussi dans ces missives une sorte de "bouteille à la mer" : Elio se sait condamné - il a un cancer - et n'a plus que quelques semaines à vivre. Cependant, il se pose, à ce moment-là, la bonne question : quelles ont été les relations que certaines générations ont entretenu avec le fascisme ? Et comment, désillusionnées, ont-elles contradictoirement abouti au communisme ? Je ne sais pas, n'étant pas italien, si un travail mémoriel analytique a été réellement entrepris chez vous. Transportons-nous, à présent, vers le parcours de mon père. Son ouvrage mérite examen : il cherche à expliquer les fondements et les nécessités d'un combat contre le colonialisme français. Quelles raisons l'ont conduit à ne plus être uniquement juif mais communiste pour abattre une société inégalitaire et foncièrement raciste ? C'est une situation concrète qui vous fait devenir communiste. Il est quasiment certain que des générations ne viennent pas au communisme ou vers une autre école de pensée politique selon les mêmes modalités et suivant les mêmes thèmes de lutte. L'idéal demeure identique mais la manière de l'envisager complètement transformée. C'est pourquoi, il est primordial, et, sans rejeter les leçons de l'Histoire, de comprendre le présent pour faire surgir les nécessités du futur.

A la conclusion de Mia madre de Nanni Moretti, la fille demande à sa mère, professeure de latin vouée à une fin prochaine : "A quoi penses-tu maman ?" De son lit, le regard apaisé, celle-ci répond : "A demain". Auparavant, un de ses élèves, dans une séquence qui ramène au présent, confie, ému : "elle a toujours été mon modèle." Les hommes et les femmes, comme mon père ou Beppe ou tant d'autres encore, ont, bien entendu, valeur d'exemples. Cependant, nous ne ne pouvons plus regarder uniquement vers cet autrefois : la meilleure façon de les aimer, c'est, en effet, de penser à demain.

Lyon, le 19 janvier 2016.

SPORTISSE Michel.     

Elio Petri (1929-1982)