Ady Endre : homme dans la non humanité

 


 

"La création poétique est d'abord une violence faite au langage. Son premier acte est de déraciner les mots."

(Octavio Paz, poète mexicain)

 

"Moi, l'altier Hongrois, cent cieux, cent enfers jamais

N'ont su me donner ces plus belles beautés :

L'humanité dans la non-humanité,

La magyarité dans la magyarité persécutée,

La vie-nouveauté, dans la mort révoltée 

L'Homme dans la non-humanité.

(Endre Ady)

 

 

La poésie est acte de subversion. Elle trouble la syntaxe, sublime l'idiome populaire et enfante, en tourments revêches, un vocabulaire ébouriffant (l'abracadabrantesque rimbaldien). Elle fait la nique à la religion (merde à la religion, écrivait l'Arthur de Charleville, lecteur assidu des Saintes Écritures) et à la politique (à laquelle pourtant Maïakovski, Aragon, Neruda et tant d'autres y engagèrent leurs forces). C'est que politique et religion, si désuètes qu'elles puissent s'asservir à des formules et des langages consacrés, deviennent impuissantes à rendre le monde qu'elles prétendent vouloir transformer. Pour peu qu'elles veuillent justement le modifier. Au fond, pour changer l'homme et ce monde, le sien - beau, affreux, paradoxal -, comment effectuer cet accouchement avec le style et les expressions d'hier ? Or, cet hier n'est pas tant le passé de l'homme que ce maintenant cristallisé dans des rituels et des conformismes. L'avenir est dans la poésie, l'autrefois aussi. Jadis est encore le futur. Le compositeur finlandais Jean Sibelius s'exclamait : "Plus j'observe le mouvement de la vie et de l'art, plus je constate que le classicisme est la voie de l'avenir." Politique et religion s'épuisent en vains combats : entre l'ancien et le nouveau, les traditions doivent mourir quel qu'en soit le prix. Le schisme est irréductible. Rivés à des chaînes conceptuelles qui les martyrisent, à la fin des fins et sur le bûcher de leurs propres vanités, clercs confessionnels et idéologiques y brûlent leurs ultimes cartouches. "Bourreaux de l'impopularité et du désaveu, de la sclérose et de la tartuferie comme nous vous aimons !", répètent hypocritement et, en chœur, les sycophantes du discours officiel. La poésie s'en moque. Méconnue, elle vit pourtant. D'une existence humaine c'est-à-dire à hauteur d'homme. Tant que l'homme sera là, la poésie jaillira. Archaïque et moderne, nostalgique et visionnaire, la poésie ne peut être classée. Ni canalisée non plus. Irréductiblement maîtrisée par ceux qui la prononcent. Au nom de leurs désarrois, de leurs tumultes, de leurs amours, de leurs espérances. La poésie est TOUT : révoltée, torturée, désespérée, ironique, flegmatique, sereine, sage, limpide, épique, monumentale, impétueuse comme le fleuve de la vie ! Parler de poésie réactionnaire et de poésie progressiste n'a aucun sens. Toute littérature se réclamant d'un tel dépôt est creuse solennité. Voilà pourquoi dictatures politiques et régimes confessionnels vouent aux gémonies la poésie. "Poètes taisez-vous... ou crevez !", hurlent leurs représentants, impuissants à étouffer le chant ou le cri des poètes. Qu'on les traîne au cachot, qu'on les mène au garrot ou sous la guillotine, qu'on les immole ou qu'on les pende, qu'on leur brise les doigts ou leur coupe la langue, qu'on leur arrache les yeux, qu'on les enterre vivants, qu'on les condamne à l'exil, les poètes franchiront le temps et la géographie incertaine du monde. Ici, des hommes et des femmes diront, vibrant de leurs voix censurées : "Le poète a écrit ou a récité ces mots." Et les mots, en éclairs déchirants, réveilleront des consciences endormies. Peut-on détruire ce que poésie honore et glorifie : rêves de liberté et liberté de rêver ? Songes d'ici et d'ailleurs qui se nourrissent d'ailleurs et d'ici ? Edouard Glissant, poète de la négritude, nous l'a assez expliqué, à travers son œuvre et son combat, contre la loi de l'unicité et l'esprit de système et pour un monde d'identités en mouvement. La poésie est universelle : qu'ici ou là-bas, un poète soit mutilé, ailleurs ou chez soi, on s'en sent solidaire. La poésie est vérité. Et les pouvoirs tremblent devant cette force de sensibilisation qu'ils ne peuvent obtenir. Ainsi fut (ou est) le destin de Federico García Lorca, Pablo Neruda, Anna Akhmatova, Nazim Hikmet, Peretz Markish, Jaroslav Seifert, Mahmoud Darwish, Adonis et tant d'autres. Ainsi tente-t-on d'asphyxier, en Iran, le souffle lyrique de Fâtemeh Ekhtesari et Mehdi Moussavi, figures de proue du ghazal post-moderne. Ainsi, en Syrie, Nadhem Hammadi, Awjad Amer, Wael Saad Eddine, Nasser Boundouq sont emprisonnés. Rien n'éteindra cependant la clameur de la poésie.

Ady Endre, le poète magyar, n'aura pas connu un tel sort. Mais, il aura exprimé si bien et si merveilleusement les paradigmes et les intuitions d'une poétique de l'avenir. Adolescent, je feuilletais les dictionnaires des noms propres - drapeaux, cartes, portraits, identités, pays, régions etc. -, la fascination s'exerçait sans frein. Aux écrivains enseignés, Français pour l'essentiel, s'ajoutaient des personnalités aux noms enchanteurs, issus de contrées mystérieuses et lointaines. Frustre et naïf,  je ne soupçonnais point, issus de nations minuscules, des poètes marginaux à l'échelle d'un géant. Voir le tout à travers une lucarne, telle fut la destinée des prophètes. Et des poètes par conséquent. Avant le Guatemaltèque Miguel Angel Ásturias, chantre des peuples mayas, et l'Antibois Jacques Audiberti, Ady intercepta mon attention. En tête des écrivains européens, pourquoi pas ? A discuter néanmoins.

En ce qui concerne la Hongrie, Endre est incontestablement au sommet. Peu rivalisent avec lui. Et, cependant, il n'est à nul autre pareil. Il brille tel un diamant incomparable. Son astre ne s'identifie à aucune constellation. Et n'allez surtout pas me parler d'un Baudelaire hongrois, je vous assommerais derechef ! Certes, Ady admirait l'auteur des Fleurs du mal, aimait les symbolistes, Paris et la France. Mais, de grâce, n'allez surtout pas croire que parce qu'il regardait plus loin, il s'oubliait lui-même. Hongrois, il l'était, non par accident, mais parce qu'il y était enraciné. Il détestait, toutefois, s'en revendiquer à tue-tête. Question de contexte :  Endre naît en 1877 en Transylvanie, dans une commune aujourd'hui roumaine, et meurt quelques mois après l'avènement de la Révolution bourgeoise démocratique du comte Mihály Károlyi, le 27 janvier 1919. La page du patriotisme fervent et nécessaire est désormais tournée. D'une famille de hobereaux calvinistes appauvris, le poète vit pourtant les tiraillements et les déchirements d'un pays marqué du sceau des déterminations sociales, ethniques et historiques. Il doit composer aussi avec ce paysage rude et hostile nommé l'Alföld, la grande plaine magyare, et dont le tribut payé à l'occupation ottomane fut le plus terrible. Les poètes nationalistes d'autrefois en ont célébré la splendeur aride et sauvage : Sandor Petöfi (1823-1849), notamment, le plus illustre d'entre eux. Paysan aux façons grossières mais au coeur pur, Endre Ady ne peut être, dans le cercle des littérateurs hongrois, qu'une étoile solitaire, brillant au firmament d'une lueur étrange et miraculeuse. Gil Pressnitzer affirme qu'il a su chanter "au-dessus des plaies hongroises", référence à un de ses poèmes les plus connus : Nos plaies ont eu pouvoir de se rouvrir cent fois,/Ainsi l'a loti la Vie :/Chaque fois bien au-dessus des plaies hongroises/Des abcès plus enflammés ont surgi/Et nous n'avons personne, nous sommes dans la poussière des gangrenés. (Notre cœur saignant, délaissé). En réalité, Ady explore avec une intensité inouïe la double nature du peuple magyar : entre Orient et Occident. Lajos Nyéki écrit : "[...] (Ady) a élaboré tout un système d'oppositions fondé sur la description des paysages. La Hongrie semi-féodale et arriérée est identifiée à un marécage où règne l'odeur fade de la décomposition, où les feux follets effraient les voyageurs, où les aristocrates se pavanent comme des hérons ; c'est aussi la puszta, où les chants meurent étouffés par la poussière, tandis que l'âme du poète est attachée au piquet." 

 

Âmes au piquet

 

Ils ont attaché mon âme au piquet,

 Car en elle le feu d'un poulain caracolait,

Car en vain je la cravachais,

En vain je la chassais, la pourchassais.

(traduction : Armand Robin, Editions du Seuil). 

 

A l'Ouest, l'herbe est espérée plus verte. A Nagyvárad, où il travaille comme journaliste, il rencontre Adel Brüll, juive hongrosie mariée à un riche homme d'affaires. C'est un tournant décisif : la confrontation concrète avec le monde des villes d'Europe occidentale. Installée à Paris, Adel devient sa formatrice et son modèle. Exquise, raffinée et distinguée, Adel va rendre un peu plus présentable le rustre paysan qu'est encore Endre. Elle le fera souffrir aussi. Celui qui prononce : "Mes vers, ma torture de moi-même/Tout vient de là : j'aimerais qu'on m'aime/Pour être à quelqu'un", ne sera pas, avec celle qu'il nomme littérairement Léda, au bout de sa peine. Qu'importe ! Il aura découvert l'antique Lutèce et la Seine, et en fortifiera le mythe à travers une dizaine de poèmes et une cinquantaine de textes en prose. Ce Paris, qu'il espérait ne point quitter, lui fera écrire ceci :

 

Ici j'aurai ma mort et non sur le Danube.

Mes yeux ne seront pas fermés par des mains laides.

Un soir la Seine m'appellera ; par une nuit muette,

Dans quelques grands, quelques géants néants,

Dans un sombre néant je sombrerai.

La tempête peut crier, la broussaille crisser,

La Tisza déferler sur la plaine hongroise,

Moi j'ai pour me couvrir la forêt des forêts,

Même mort je resterai caché,

Par mon fidèle taillis-maquis, mon immense Paris.

 

La vie en décidera autrement : pouvait-il quitter totalement son pays en proie à de futurs bouleversements ? La Guerre mondiale, la Révolution des Œillets du comte Károlyi ; Ady ne peut y demeurer indifférent. Et la maladie, constante, qui agite son spectre : Endre séjourne de maisons de santé en sanatoriums. Entretemps, il fait la connaissance de la jeune Berta Boncza, passionnée de poésie et qui l'admire. Il l'épouse en 1915. Radical - il se proclame le petit-fils de György Dózsa, chef de la jacquerie paysanne de 1514, brûlé vif - autant que partisan de la fraternité entre les peuples, Ady sera un rédacteur régulier de Nyugat (Occident), à partir de 1908. Son univers ne pouvait effectivement se circonscrire au domaine hongrois, comme il ne pouvait être réductible aux seules contingences politiques. Ses recherches d'une langue à la fois maternelle et émancipée, sa quête désespérée vers Dieu et un monde apaisé, l'amour de sa jeune femme, tout autant, ont projeté son oeuvre - "morceau de basalte noir que nous, pauvres francophones, ne pouvons qu'effleurer" (G. Presnitzer) - comme une "pierre lancée de haut." 

 

Pierre lancée de haut

 

Pierre sans cesse relancée, du haut chutant sur le sol,

Mon petit pays, encore, toujours, ton fils rentre chez toi.

Il visite de tour en tour les pays lointains, 

pris de vertige, savoure le chagrin, et chute dans la poussière dont il fut.

Ne cesse de désirer le loin et il ne peut s'enfuir,

Avec ses désirs hongrois qui s'apaisent et de nouveau ;

Je suis à toi dans ma colère faramineuse,

ma grande infidélité, ma peine amoureuse, mornement magyar.

 

Ainsi, s'écriait Endre Ady, frère des peuples danubiens. 

 

SPORTISSE Michel.

 


 

 


Endre ADY : Souvenir d'un immense mort

À la mémoire de Jean Jaurès

 

Venez, vous qui vraiment souffrez,

Qu'à vous mon cœur se fasse entendre,

Mon cœur, muets battements maudissants,

Qui voudrait remplacer un héros tué.

 

Écartons les guenilles de l'homme d'à présent,

Comptons ses conditions de tristesse, d'asservissement,

Soyons des amoureux d'un amour de fous

Pour lui, malgré ses fautes de fou.

 

Plus de cent sont les raisons du Hongrois

De proclamer partout tendre frère cet homme-là,

Plus de cent sont les deuils quand ce bras-là

En défendant la paix s'abat.

[...]

Venez , vous qui vraiment souffrez,

Qu'à vous mon cœur se fasse entendre,

Mon cœur, muets battements maudissants,

Écoutez-le maudire et bien fort maudissez.

 

 


 

 

        

Endre Ady et Berta Boncza

La maison natale du poète à Érmindszent

Avec son compatriote Mihály Babits