La voie du documentaire : l'exemple de Gianfranco Rosi


 

Positif du mois en cours (n° 660) consacre un dossier éminemment instructif au documentaire. De nombreux articles dus à Laetitia Mikles ("Rebelle, turbulent, increvable, le documentaire de création"), Elise Domenach ("La marmite du documentaire japonais" + entretien avec Kazuhiro Soda), Sébastien Denis ("Peter Watkins, produire et filmer dans les marges du documentaire"), Gabriel Bortzmeyer ("L'Ailleurs français") et une interview, datée du 27/11/2015, de Yann Tobin avec la réalisatrice Julie Bertuccelli (La Cour de Babel) comblent notre curiosité et notre désir de savoir. 

Or, le documentariste italo-américain Gianfranco Rosi vient précisément d'obtenir l'Ours d'Or à la Berlinale 2016 avec Fuocoammare. Le film évoque, à nouveau, le drame des réfugiés - immigrés clandestins - accostant vers l'île de Lampedusa, avec le fragile espoir de vivre une existence plus clémente sur notre continent. J'écris : à nouveau, parce que le sujet y avait été abordé auparavant. On se souviendra du roman de Laurent Gaudé, Eldorado, mais surtout des films d'Emanuele Crialese (Terraferme, une fiction tournée dans l'île voisine de Linosa et distribuée en 2011) et de Letizia Gullo et Ester Sparatore (Mare Magnum, documentaire présenté au festival du Cinéma du Réel en 2014). Je n'ai pas encore visionné la réalisation de Gianfranco Rosi et je m'abstiendrai donc d'en parler présentement. En revanche, il me semble utile d'évoquer la filmographie de ce documentariste. Et de faire également la remarque que le documentaire de M. Rosi est le premier du genre à s'octroyer pareille récompense à Berlin. Puis, en dernier ressort, louer les jurys du monde entier lorsqu'ils semblent lire ce que l'on écrit ! 

Auparavant, j'aimerais revenir sur les réflexions et constats suggérés en préambule. De tout un corps de profession - réalisateurs, producteurs et techniciens - a surgi le cri exigeant une plus grande attention et un meilleur effort en faveur d'un genre cinématographique. A la nécessité de lui conserver la place vitale qu'il doit occuper. Le documentaire de création - c'est de lui que l'on parle - nourrit l'imaginaire et la fiction. Les cinéastes ne cessent, aujourd'hui, de s'en réclamer; soit pour indiquer une démarche ou une inclination à "saisir le réel" dans sa vérité essentielle, en un mot transformer la fiction en un possiblement vrai. Soit pour y revenir ou y découvrir des motivations pour alimenter de multiples récits dans le roman global de l'humanité en marche. Les exemples ne manquent pas dans lesquels des cinéastes de renom s'affranchissent de la fiction, s'improvisent réalisateurs "à l'épaule" ou "caméra cachée", non par indiscrétion ou impudeur, mais afin de mieux comprendre et d'élaborer la poésie raffinée et prophétique du mentir-vrai. 


En réalité, la situation s'avère, une fois encore, paradoxale : le documentaire affiche, en apparence, une belle santé. La production est abondante, la couverture médiatique et la distribution ne sont guère déficientes et le public est là. Alors ? Laetitia Mikles tempère l'examen des chiffres ainsi : "On le sait, le documentaire de création, celui qui innove, explore, agace, trouble, irrite, étonne, bouleverse, a depuis longtemps été chassé des chaînes de télévision", affirme-t-elle et de citer le collectif des professionnels (voir Le Monde du 13 mars 2015) qui déclarait ceci : "De 2010 à 2012, sur les 143 films documentaires français sélectionnés dans les trois plus grands festivals nationaux du genre, seuls trois ont été coproduits par France télévision." On remarquera, de plus, la défection incompréhensible d'Arte, chaîne culturelle soi-disant privée de toute volonté de rentabilité. Les exceptions sont tellement rares qu'elles sont à marquer d'une pierre blanche : La France est notre patrie du cambodgien Rithy Panh (L'Image manquante) par exemple. Un montage bouleversant d'archives coloniales, en noir et blanc, dont le mutisme en dit beaucoup plus long qu'un discours sur le colonialisme. Réalisateur avec lequel Julie Bertuccelli, issue du cinéma de fiction, va alors travailler. Dans son entretien avec Yann Tobin, elle confie ainsi : "D'ailleurs quand je tournais à l'étranger, avec Rithy au Cambodge, je m'étais aperçue que c'était la découverte du monde qui me passionnait, plus que sa refabrication par le cinéma. D'autre part, je ne cherchais pas des idées de films de fiction, mais j'attendais que des histoires se présentent à moi. Peut-être que de façon plus intime, je ne sentais pas encore grand-chose à raconter moi-même..." En effet, complèterions-nous. Julie nous parle alors de son expérience aux ateliers Varan à Paris, où enseigne le réalisateur italien Leonardo Di Costanzo, documentariste expérimenté, qui a attendu l'année 2012 pour réaliser, enfin, une première fiction remarquable, L'intervallo. Ce film offre un paysage intérieur du drame napolitain et s'il parvient à se démarquer d'une approche trop uniment réaliste voire documentaire c'est précisément parce qu'il l'a intégré au plus profond de son récit. Ouvrons une parenthèse : avec L'intervallo, comble d'humourle réalisateur napolitain obtint le David Di Donatello du jeune réalisateur débutant. Antérieurement, Di Costanzo ne réalisait donc pas ? Fermons la parenthèse.

Gianfranco Rosi n'est pas non plus un novice. Natif d'Asmara (Erythrée), le documentariste italien a vingt-et-un ans lorsqu'il s'installe à New York pour y étudier à l'University Film School. Il produit et réalise son premier moyen métrage, à la suite d'un voyage indien, en 1993 (Boatman). Son premier LM date de 2008 : Below Sea Level. Situés à Slab City à 300 km au sud-est de Los Angeles et se trouvant à 35 m au-dessous du niveau de la mer, les lieux de tournage ont quelque chose d'irréel - de quoi susciter l'imagination fertile des écrivains de science-fiction ! Là, pourtant, en marge de la société, vivent des êtres humains que le destin a profondément blessé. Ils ont divorcé avec leur passé et, néanmoins, nourrissent l'hypothétique et secret espoir de renouer avec une vie normale. D'une poignante lucidité, Below Sea Level provoque cette réflexion de François Ekchajzer dans Télérama : "Peut-on impunément se retrancher d'une société dont on tient tout ce dont on est constitué ?" La graine grâce à laquelle se lèvera Fuocoammare est déjà là.  Rien chez un créateur ne peut être retranché, découpé, marginalisé : uniques et indivisibles, tels sont nos personnalités et nos destins. Et l'oeuvre, en conséquence, ce trésor que nous portons au plus profond de nous-mêmes. Below Sea Level révèle un auteur : le film récompensé à la Mostra de Venise obtient, en outre, le prix Vittorio De Seta au Festival international de Bari 2009. L'année suivante, fortement intrigué par un article de l'essayiste Charles Bowden, Gianfranco Rosi se rend dans une ville-frontière entre le Mexique et les Etats-Unis, plus exactement dans la chambre d'un motel, afin d'y rencontrer et interviewer un sicaire cagoulé, exécuteur au service des narcotrafiquants. Celui-ci raconte, de manière hallucinante, vingt ans de vie assassine et clandestine. Le personnage délivre une vision terrible mais ambivalente : il se met parfaitement en scène. Le malaise est permanent et total : entre sympathie et horreur. L'homme fut jadis flic avant que d'être gangster. Seul dénominateur commun, l'acte monstrueux : kidnapping, torture et meurtre. El Sicario-room 164 devrait être visionné avant El Clan de l'argentin Pablo Trapero. Là, où ce film ne communique rien d'essentiellement original sur le sinistre Arquimedes Puccio, le film de Gianfranco Rosi nous jette à la gueule le désespoir d'un monde corrompu jusqu'à la moelle et dans lequel le vice et la perversion constituent l'unique manière de compter, d'exister voire même de survivre. Le documentariste Joshua Oppenheimer, auteur d'un diptyque extraordinaire sur les bourreaux et les victimes de la tragédie indonésienne de 1965 (The Act of Killing et The Look of Silence, respectivement réalisés en 2012 et 2014) et que je vous conseille de ne pas manquer, répondant à Elise Domenach et Laetitia Mikles, dira ceci : "faire des films, non pas pour raconter des histoires, mais comme une pratique pour explorer les mystères de ce que nous sommes." Voir, dans El sicario de Gianfranco Rosi, un bourreau évoluer entre de multiples personnalités - comme dans le film israélien d'Eyal Sivan, Un spécialiste, portrait d'un criminel moderne (1999) -, nous intime pleinement le droit de reconnaître que nous sommes, tous, sans exceptions, plus proches des bourreaux que nous voudrions l'admettre. Joshua Oppenheimer conclut, pour sa part : "Partager le monde en gentils et méchants conduit à l'idée fausse que pour prévenir le mal il faut identifier les méchants et les contrôler, les dominer, les enfermer, peut-être les tuer. Alors, nous nous condamnons au mal nous-mêmes." (in : Positif, n° 655, septembre 2015). Mais, en l'occurrence, ce qui ressort chez Gianfranco Rosi, ce sont les thèmes de la marginalité et du huis-clos. El sicario est encore primé : meilleur doc italien de l'année et prix de la presse à Venise.

S'il n'y avait eu Fuocoammare, on aurait pu considérer Sacro GRA (2013), sorti sur nos écrans le 26 mars 2014, comme une consécration : le film est Lion d'Or à la Mostra dans la section Cinéma du Réel. Le GRA qu'est-ce donc ? Les initiales de ce que l'on appelle en Italie Grande Raccordo Anulare, autrement dit un périphérique de 70 km, à circulation constante et encerclant, tel un anneau de Saturne, la cité romaine.  Ici, comme dans Below Sea Level, on découvre des êtres humains aux parcours singuliers. Le projet d'explorer les contours de cette zone non répertoriée appartient cependant à un urbaniste, Nicolo Bassetti. A vrai dire, les protagonistes décrits dans le film ne sont "à part" que parce qu'ils vivent en bordure de la Cité éternelle. Ils sont, en fait, comme nous tous : comiques, touchants, uniques parce qu'ils sont incontestablement vrais. On a l'impression qu'il s'agit de fictions entrecroisées ou de contes simultanément drôlatiques et fantastiques. Gianfranco Rosi avoue une paternité d'inspiration : Italo Calvino et ses Città invisibili de 1972. Comment redécouvrir une ville apparemment connue à travers des territoires que nos yeux effacent - ce que l'on ne peut ou que l'on ne veut voir parce que rien ne nous y attache ? Evidemment, nous approchons, tout autant, de problèmes sociaux traités à la marge. Ou comment le documentaire peut-il encore tendre la main à l'imaginaire ? Infini, complexe, déroutant, sa vocation ne s'arrête point à une histoire particulière et égocentrique. Il peut dévoiler des récits, une expression et des états d'âme de l'intime, mais il les propose dans l'ordre de la vie. Celle que le cinéaste aura saisi, pourtant, dans la subjectivité de l'instant et de sa perception individuelle. Il aura, pour une fois, laissé la voix (les voix) s'exprimer et s'éteindre naturellement. Celles des hommes (et des femmes) et des choses qui les environnent. Nul doute que la voie du documentaire est une des formes créatrices les plus aptes à réconcilier poésie et politique. Nul doute que le triomphe de Gianfranco Rosi soit une onde choc bienfaitrice. Mais nous souhaitons bien d'autres signes encourageants afin que l'arbre ne dissimule point la forêt.

SPORTISSE Michel. 

 

Gianfranco Rosi : "le documentaire, un énorme défi narratif"

Dans une interview recueillie à Rome, le 19 février 2014, à propos de la sortie de Sacro GRA, Gianfranco Rosi définit l'idée de documentaire ainsi : "C'est d'abord partir d'une toute petite idée qu'on a à l'intérieur de soi, qui est l'essence de quelque chose, et on a devant soi un parcours à accomplir. Il faut donner un langage à cette perception de l'inconnu [...] Mais cette idée ne doit pas se transformer en mots ; si on écrit un scénario sur cette idée, c'est la mort du film. Je crois que l'un des grands péchés originels des documentaristes, ce sont les commissions éditoriales auxquelles on doit présenter un projet écrit [...] Mon travail de documentariste, c'est donc de trouver l'essence de l'histoire à partir d'un point minuscule qui est la vérité des personnages. [...] Mes personnages sont des éléments tout petits qui ensuite deviennent immenses... [...] Peut-on raconter dans le silence ce lieu abstrait, ce lieu auquel les personnages sont identifiés ? [...] C'est important : ces personnages que j'ai rencontrés là, je ne pouvais pas les rencontrer ailleurs, c'est seulement là qu'ils ont leur identité. Et cela devient un espace unique : les personnages sont une partie de l'espace d'où part le projet. [...]. Finalement, le documentaire est un énorme défi narratif, il permet ce défi plus que la fiction. [...] Il a une latitude de narration immense, le récit de la réalité." (in : Positif, n° 638, avril 2014). C'est pourquoi, personnages et environnement ne font qu'un dans le documentaire. Le décor ne peut être que celui de la vie dans un lieu précis; a partir de là, le champ d'expérimentation est infini.