Ida Lupino, cinéaste : Not Wanted (Avant de t'aimer, 1949)

 

L'amour est toujours devant vous. Aimez ! (André Breton, in Le surréalisme et la peinture)

 

Née au sein d'une vieille famille de comédiens britanniques - une dynastie selon certains biographes -, Ida Lupino débute à dix ans sur scène et à quatorze ans à l'écran sous la direction d'un des premiers grands cinéastes hollywoodiens, Allan Dwan (Her First Affair, 1933). Son premier rôle important, elle l'obtient chez William A. Wellman, avec The Light that Failed/La Lumière qui s'éteint (1939), adapté d'un roman de Rudyard Kipling. Cependant, c'est auprès de Raoul Walsh qu'elle donne le meilleur d'elle-même : dans They Drive by Night/Une femme dangereuse (1940) aux côtés de George Raft, High Sierra/La Grande Evasion (1941) en danseuse de cabaret accompagnant dans sa fuite un gangster condamné à perpétuité (Humphrey Bogart) et The Man I Love (1947),  toujours en dame de spectacle impliquée avec la mafia. Elle compose également des protagonistes de femmes trempées dans deux films assez méconnus : The Sea Wolf/Le Vaisseau fantôme (1941, Michael Curtiz) d'après l'oeuvre de Jack London et The Hard Way (1943) du sous-estimé Vincent Sherman, excellent directeur d'actrices. Il est indéniable que le talent d'Ida n'est pas simplement imputable à sa capacité intelligente à entrer dans la peau de ses personnages. Elle manifeste des dons extraordinaires qui subliment ses interprétations et confèrent aux films précités un pouvoir d'attraction remarquable. Ida Lupino crée une star au profil inédit : "Ni ingénue, ni agressive, son érotisme fait la transition entre la beauté altière de Greta Garbo et la franche volupté de Marylin Monroe", écrit Fabien Gaffez. (in : La Mémoire vivante, Ida Lupino. Rétrospective 25e Festival du film d'Amiens). Plus exactement, Ida couve un feu intérieur qui ne peut agir qu'à la longue, c'est-à-dire plus profondément. Vibrante et d'apparence fragile, elle est aussi une femme qui a appris à se battre et à surmonter les blessures de l'existence. Martin Scorsese décrit l'actrice ainsi : "De l'extérieur, elle était dure, fermée, belle avec des allures de garçon, mais ses yeux sombres étaient des fenêtres ouvertes sur une passion brûlante." (in : Cahiers du cinéma, n° 500). Nous verrons combien sont importantes ces remarques préliminaires, lorsqu'il nous faudra évoquer les qualités d'Ida Lupino-cinéaste - potentialités, du reste, encore peu médiatisées.

Ida devient réalisatrice de manière inattendue. Non qu'elle veuille se contenter d'être uniquement actrice, autrement dit, dans le meilleur des cas, refléter la morale et les abstractions des cinéastes, en supposant que celles-ci, dans le meilleur des cas, ne soient point obérées par d'uniques considérations commerciales. Tourner avec Dwan, Walsh, Wellman ou Curtiz est une entreprise enthousiasmante, mais Ida préfère sûrement apprendre à leur contact, se forger une idée du cinéma, ouvrir la voie à d'autres façons de considérer le septième art. Comment pourrait-on comprendre justement la question que le néoréaliste italien Rossellini lui pose, en 1948, au cours d'une réception hollywoodienne ? "Quand vous déciderez-vous à faire des films sur des gens ordinaires pris dans des situations ordinaires ?", l'interroge-t-il. Il est clair, à cet instant-là, qu'Ida a engrangé des sujets de scénarii, voire des projets de production. Sinon, l'auteur de Roma città aperta ne lui aurait jamais posé une telle question. Précisément, en août de la même année, elle vient d'épouser Collier Young, agent littéraire et ancien assistant de Jack Warner et Harry Cohn. Ils fondent dès l'année suivante, avec Anson Bond, la Emerald Productions. L'objectif est de travailler en toute indépendance avec de jeunes comédiens, de promouvoir une conception artistique plus proche de la vie quotidienne et suivant des budgets raisonnables. A la suite de malversations, dont rend compte l'attaché de presse Pierre Rissient, grand défenseur d'Ida, Emerald se sépare de Bond et devient The Filmakers.

Le même Rissient nous confie : "Not Wanted a (donc) été fait avec un chèque d'Ida Lupino. Elle croyait au sujet, elle voulait que le film se fasse." A l'origine, elle engage néanmoins un réalisateur expérimenté, le vétéran Elmer Clifton qui venait de mettre en scène, pour la Emerald, The Judge. Or, Clifton se trouve rapidement diminué par une crise cardiaque (il meurt quelques mois plus tard) et c'est alors qu'Ida doit le remplacer au pied levé. Malgré bien des hésitations et des maladresses, la surprise est considérable. La première et seule réalisatrice américaine de l'époque imprime une démarche, un ton et un propos d'une absolue nouveauté. Avant de t'aimer/Not Wanted lui appartient entièrement et sans hésitation. Il suffit de le comparer aux réalisations suivantes : Never Fear/Faire face (1949), Outrage (1950), Hard, Fast and Beautiful/Jeu, Set et Match (1951) et The Bigamist (1953). Seul The Hitch-Hicker (1953) - privé d'interprètes féminines - pourra sembler différent. Dans un contexte sociologique peu favorable et face à un Code de production encore entravé par les dispositions de 1934, Ida Lupino aborde des thèmes audacieux : le viol (Outrage), la bigamie (The Bigamist), le handicap physique (Never Fear), les dérives du sport de compétition (Hard, Fast and Beautiful) et dans le cas de Not Wanted, le drame des filles-mères abandonnées. 

La hardiesse des sujets ne suffit pas à expliquer pourquoi une oeuvre attache. Ida Lupino éclaire : a travers le fait-divers, c'est l'évolution d'une société qui y est ciblée. Quelles conséquences devront affronter, dès lors, une femme violée ou une fille-mère ? Face à ces conséquences, face au regard des autres, quelle attitude les victimes adopteront-elles ? "Faire des films sur de pauvres êtres désemparés (bewildered) car, c'est ce que nous sommes", telle est l'ambition de la réalisatrice. Ces femmes (ou ces hommes) que traque la caméra d'Ida sont inscrits dans un environnement neutre, expurgé des beautés de la nature alentour. Le décor ne doit en rien influencer les sentiments du spectateur. Celui-ci doit appréhender et partager la détresse des individus décrits. Bien qu'une partie de Not Wanted soit tourné sur la colline de Bunker Hill à Los Angeles, les splendeurs de la cité maritime nous sont soigneusement dissimulées. En revanche, la topographie des lieux ne nous est point épargnée : l'héroïne, Sally Kelton (Sally Forrest), avance hagarde dans des artères en pente ou dans des volées d'escalier. Sa traversée, confrontée à son besoin irrépressible de retrouver un nourrisson qu'elle fut contrainte de céder à des parents adoptifs, est, à présent, un chemin de croix. Dans sa solitude, elle rencontre un jeune homme invalide (Keefe Brasselle), blessé de la Seconde Guerre mondiale. La réalisatrice refuse, en outre, d'édulcorer. Ni romanesque, ni glamour. En ce sens, sa rupture d'avec les critères hollywoodiens est radicale. Elle n'adopte pas, pour autant, la philosophie néoréaliste. Son cinéma, préférentiellement intimiste, suit avec persévérance et subtilité la progression des personnages et des relations qu'ils entretiennent mutuellement. Les interprètes y sont dirigés avec une empathie et une force intérieure pénétrante. Ce qui prime c'est l'authenticité et la sincérité des sentiments exprimés. Face à l'adversité et les coups durs, Sally succombe et ressent le besoin de fuir. Fuir où et vers quoi ? 

Commentant Outrage de 1950, Jacques Lourcelles écrit, avec une limpidité confondante : "Les histoires préférées d'Ida Lupino racontent toutes la lente cicatrisation d'une blessure. Blessure physique autant que morale." Car, en effet, la sortie du tunnel n'est pas une forme de happy end moralisateur, ni la promesse d'une rédemption divine. La réalisatrice évite tout autant le pamphlet ou l'apologue nihiliste et/ou pessimiste. C'est là où apparaît une écriture et une tonalité incontestablement féminines. Loin de la métaphysique d'un Huston voire d'un Walsh, Ida envisage l'existence avec pragmatisme. Comme l'un de ses titres en français l'annonce, il faut faire face. Nul autre choix n'est envisageable. La vie n'est pas un concept, c'est surtout une réalité. Il faut sortir du gouffre au risque de s'y plonger définitivement.

Remarquons, au passage, qu'Ida introduit, dans un cinéma américain atteint par la folie des grandeurs et du luxe, un milieu social très souvent ignoré : ceux des obscurs, les citoyens aux conditions de vie modestes. Sally travaille dans une teinturerie puis devient caissière. Drew Baxter, le garçon infirme, occupe un poste dans une station-service. Sally est bientôt recueillie dans une institution pour mères célibataires. En chaque circonstance, on découvre un univers prosaïque qui diverge avec une image fallacieuse d'une Amérique opulente. Que dire aussi de la place que les hommes occupent dans les films d'Ida ? Loin d'un machisme triomphant, ceux-ci dévoilent une fragilité (The Bigamist, The Hitch-Hicker, Not Wanted bien sûr) qu'observe avec tendresse la réalisatrice.  Beaucoup d'observateurs auront établi, par ailleurs, d'utiles comparaisons avec le shomin geki d'un Yasujiro Ozu, d'un Mikio Naruse voire d'un Heinosuke Gosho au Japon ; paysages réduits à la plus stricte simplicité et regard méticuleux sur les moindres inflexions de l'âme humaine.

De ce cinéma-là, Ida s'en écarte, par d'autres aspects, très nettement : la trajectoire des êtres est parcourue par l'urgence des situations. Le rythme du récit épouse les incertitudes et les périls auxquels sont confrontés des protagonistes en position d'extrême précarité. Ida a retenu la leçon de Raoul Walsh. Mais, la nature et l'essence profonde de son cinéma ne se situe plus du côté du classicisme. Désormais, ici, s'ébauche une voie que la nouvelle vague new-yorkaise, celle d'un John Cassavetes notamment, défrichera avec une droiture inhabituelle. 

Not Wanted - expressement non désiré, non voulu - c'est, avant tout, le parcours d'une femme incarnée par Sally Forrest, le double de la réalisatrice, encore présente dans Never Fear et Hard, Fast and Beautiful. Le titre original offre, bien sûr, et, comme de règle, au cinéma et dans la littérature, de multiples possibilités d'interprétation. De là tient son ambiguïté et forcément sa richesse. Car, au fond, après avoir refusé initialement d'élever son bébé, Sally refuse la main du brave Baxter. Or, qu'y a-t-il de plus beau que l'amour ? Que peut-on opposer à l'amour ? 

Drew Baxter poursuit Sally Kelton sur le pont de chemin de fer afin d'empêcher son suicide. C'est pourtant lui, l'infirme, qui s'écroule et c'est Sally qui l'aide à se relever. Dans un geste d'infinie compassion, ils finissent par s'étreindre. Pour la réalisatrice, infirmité du corps et infirmité de l'âme sont les deux faces inséparables d'une humanité vulnérable et instable. Pourtant, il n'y a de pire affection que celle du coeur, celle que l'on ne voit pas. Et qui guérit moins vite (ou peut-être jamais). Ida Lupino le dit ici avec une densité miraculeuse. Deux ans plus tard, dans On Dangerous Ground/La Maison dans l'ombre de Nicholas Ray, l'actrice Ida, en jeune aveugle, guide sur le beau sentier menant vers l'amour et la paix, le flic violent et amer qu'est Jim Wilson (Robert Ryan). L'obscurité est d'abord dans notre âme. 

SPORTISSE Michel. 

 

No Wanted (Avant de t'aimer). Etats-Unis. Production : Emerald. Réal. Elmer Clifton, Ida Lupino (non créditée). Sc. Paul Jarrico, I. Lupino d'après une histoire de P. Jarrico et M. Wald. Montage : William Ziegler. Photo : Henry Freulich. Mus. Leith Stevens. Distribution : Sally Forrest, Keefe Brasselle, Leo Penn, Dorothy Adams. Format : 35 mm, Noir et blanc. Durée : 92 mn. Sortie : 1949 (en France ; 1951). 

Ida Lupino (1918-1995)

Keefe Brasselle et Sally Forrest

Sally Forrest, héroïne de trois films d'Ida Lupino

Not Wanted 1949

Ida Lupino et l'expérience de The Filmakers

L'expérience de The Filmakers n'aura duré que quelques années - de 1949 à 1955. A la suite de l'échec commercial de Private Hell 36 de Donald Siegel, sorti en 1954, la compagnie de production fut dissoute. C'est dommage évidemment car, c'est dans ce cadre que la réalisatrice a pu donner le meilleur de son talent. Elle s'est par la suite consacrée à la télévision - une cinquantaine de films (ou épisodes de séries). Toutefois, au sein de ces productions, elle a été très rarement maîtresse du jeu. Si l'on regarde les films réalisés au cours de l'épisode Filmakers, on constatera indubitablement une façon d'aborder les problèmes de société très franche et courageuse, heurtant les conventions cinématographiques en cours. 

Sur Ida Lupino, je ne saurais trop vous conseiller la lecture de l'article que le regretté Michael Henry Wilson lui consacre dans Positif n°540 de février 2006, Parce que le coeur n'est pas de marbre, qu'il reprend, en majeure partie, dans son ouvrage, A la porte du paradis, publié par Armand Colin en 2014. 

Peter Ibbetson (1935, H. Hathaway) avec G. Cooper

The Light That Failed (1939, Wellman) avec R. Colman

Une Femme dangereuse (1940, R. Walsh) avec G. Raft

La Grande Evasion (1941, Walsh) avec H. Bogart

The Sea Wolf (1941, M. Curtiz) avec J. Garfield

La Péniche de l'amour (1942, A. Mayo) avec J. Gabin

The Hard Way (1943, V. Sherman)

La Vie passionnée des soeurs Brontë (1946)

The Man I Love (1947, R. Walsh)

La Femme aux cigarettes (1948, J. Négulesco)

Woman in Hiding (1950, M. Gordon)

La Maison dans l'ombre (1951, N. Ray) avec R. Ryan

The Big Knife (1955, R. Aldrich) avec J. Palance

La Cinquième victime (1956, F. Lang) avec S. Forrest

La Quatrième dimension (1959) série T.V.