Vergine giurata (2015, Laura Bispuri), vergine per scelta ?

 

"Les conditions et les nécessités de base sur lesquelles cette société a été formée a maintenu ce phénomène social des vierges jurées : ce phénomène existe non pas comme un vestige, mais comme une expression des différentes stratégies économiques de cette société patriarcale." (M. Bajraktarovic, The problem of Tobelje, Belgrade, 1966).

 

 1.

Vergine giurata c'est, au préalable, une oeuvre écrite en italien par l'Albanaise Elvira Dones. Âgée de 56 ans, la romancière, également journaliste et documentariste, avait fui l'Albanie communiste en 1988. Or, sous ce régime qui se proclamait "premier Etat athée de toute la planète" et qui pratiquait une sévère politique antireligieuse, toute tentative d'émigration était considérée comme haute trahison et passible de la peine de mort. Elvira Dones fut donc jugée par contumace à une lourde peine de prison et, de fait, fut privée de son jeune fils jusqu'à la fin de la dictature en 1992. Il est clair que Vergine giurata ne peut pas ne pas refléter les méfaits d'une idéologie et d'un enseignement qui niait fondamentalement la liberté de pensée et la diversité culturelle. Il faut donc présentement regretter que le roman d'Elvira Dones, publié chez Feltrinelli en 2007, ne soit pas traduit en français. Les différences entre le roman de l'Albanaise et le film de Laura Bispuri sont des marqueurs symptomatiques.

 

2. 

Ces remarques faites, le premier film de la réalisatrice italienne mérite toutefois d'être félicité. Laura Bispuri réunit ici des qualités de précision, de subtilité psychologique et de conduite dans la narration dignes des cinéastes les plus aguerris. Attentive aux moindres faits et gestes de son héroïne, Hana/Mark (Alba Rohrwacher), elle parvient à nous rendre très concrète sa souffrance intime tout en ne la décontextualisant pas de l'univers géographique et culturel dans laquelle elle s'inscrit. Ainsi, s'éclaire la citation, placée en tête de notre commentaire. L'anthropologue Antonia Young, auteur d'un ouvrage sur le sujet, écrit pour sa part : "Le véritable danger serait de projeter les perspectives sexuelles de nos sociétés occidentales du loisir sur une culture si différente." Ailleurs, elle ajoute : "La construction du genre est avant tout (ndlr : dans cette contrée très circonscrite) un phénomène social. Si des familles n'ont pas assez d'hommes pour s'occuper des tâches dévolues aux mâles, des femmes peuvent alors assumer des fonctions masculines." (A. Young : Les Vierges jurées d'Albanie. Des femmes devenues hommes. Berg Publishers, Londres 2001/Editions Non Lieu, Paris, 2016). La tradition des vierges jurées ou des vierges sous serment (c'est le titre du film en français) est une pratique encore peu connue, y compris en Albanie et dans les Balkans. On comprendra, par là, qu'elle s'explique par la persistance d'une  économie pluriséculaire de type agro-pastoral et de nature patriarcale dans des zones peu touchées par les changements sociétaux à l'oeuvre dans les nations où elles se situent pourtant. Lorsqu'elle débarque chez sa cousine, Lila (Flonja Kodheli), installée depuis de nombreuses années à Bolzano dans le Haut-Adige et qui cherchait aussi à échapper à une condition servile dans laquelle être femme c'est être esclave, Hana/Mark dévoile la commune d'où elle vient : Ragam. Ce village se situe au nord du lac de Shkodër, au sud du sommet montagneux de Maja Jezercë et à l'est du Parc Kombëtar Teth. Mais, les images splendides du début du film évoquent, elles aussi, la beauté sauvage de la chaîne du Prokletije. C'est effectivement une des rares régions où se maintiennent encore les traditions du Kanûn ottoman, instaurées à partir du XVe siècle, et, au sein de laquelle, apparaît la notion de vierge jurée (virgjëreshë) susceptible de pallier aux inconvénients de celles-ci, parce qu'elles inscrivent, en leur coeur, les concepts d'honneur familial et d'éventuelle "reprise d'un sang".  En outre, une femme peut très bien refuser un prétendant à qui on veut la marier à la condition expresse qu'elle adopte le statut de vierge jurée. Ceci afin de laver l'affront fait à la famille de l'homme promis. Régies suivant l'ordre très hermétique du clan et de la tribu, les communautés du Nord de l'Albanie ont, pour l'essentiel, des liens de proximité très enracinés.

 

3. 

Le bon sens de Laura Bispuri est d'émettre des notations très authentiques sans verser dans l'ethnologie qui nuirait à la sensibilité spécifique d'un récit particulier, celui d'une femme qui doit sacrifier sa propre identité complexe pour remplir le rôle qu'une société foncièrement patriarcale attend d'elle. Vierge sous serment alimente nécessairement, par ailleurs, un débat encore controversé autour des thèses sociologiques diversement défendues par des personnalités comme Judith Butler (Trouble dans le genre. Pour un féminisme de la subversion), Gloria Anzaldua ou Eve Kosofssky Sedgwick. Qu'est-ce donc être homme ou qu'est-ce donc être femme ? Les postulats queer que ces trois auteures influencent ont tenté, à la suite, de démontrer que le genre et l'orientation sexuelle d'un individu n'étaient pas exclusivement déterminés par son sexe biologique mais par son environnement socio-culturel et son destin personnel. Vergine giurata illustre de manière frappante le récit de l'historien britannique Bernard Charles Newman (1897-1968) qui relate son expérience datant de 1916 : "Le jeune homme qui nous avait accompagné dans notre descente le soir précédent était venu nous dire adieu. J'ai pensé que je devais avoir son nom pour mon livre. Demande son nom à ce gars, ai-je dit à Sabri. Ce gars ? a-t-il fait écho mais c'est une fille." A l'orée du film, qui verrait en Pal, le berger qu'interpelle Hana/Mark, une femme ? Les deux êtres se regardent étrangement... et semblent ne pas pouvoir communiquer. La mémoire de l'adolescente Hana, ponctuellement invoquée, constitue l'indicateur des états d'âme de Mark, présentement homme en voie de mutation dans l'Italie tyrolienne. Une séquence ultérieure nous révèle - Hana au marché avec son oncle adoptif - le statut de Pal : vierge jurée. Qui l'eût cru ? Enquêtant sur les vierges jurées, Antonia Young livre son impression : "Après des années passées à faire les hommes, elles ont une allure masculine, non seulement par la façon dont elles s'habillent, mais dans tous leurs gestes et leur attitude corporelle." 

 

4.

Plus essentiellement, ces vierges jurées perpétuent inconsciemment un système foncièrement négateur à l'endroit de leurs propres semblables, les femmes. Elles se mettent au service d'une société qui entérine une situation à laquelle, pour ne point subir, elles désirent se soustraire. En endossant le rôle d'homme, elles mutilent leur propre identité et leurs corps sur l'autel des nécessités d'un patriarcat pur et dur. Certes, elles acquièrent des libertés et des responsabilités auxquelles les femmes n'ont pas droit : mais à quel prix ? Puisqu'elle ne peuvent plus aimer, allant jusqu'à gendarmer les amours illicites de leurs soeurs et de leurs cousines. On voit très clairement Hana/Mark menacer sa cousine Lila de représailles parce qu'elle désire vivre avec l'homme qu'elle a choisi.  Et si Lila peut encore s'échapper de cet enfer, elle le doit à l'amitié profonde et ambiguë qui lie les deux femmes. "Tu es la seule avec qui j'ai dormie", constate, en Italie, Mark/Hana dans un instant de complicité avec sa cousine Lila (32e mn environ). Et, d'autre part, dans un de ces nombreux flash-back qui relie le présent de Mark au passé d'Hana, nous sommes à même de constater ce qui intervient dans le ressenti de l'héroïne. A présent, il lui faut apprendre graduellement ce qu'est la vie et donc l'amour. "C'est comment le sexe ?", s'interroge-t-elle. Et Lila de lui répondre : "La première fois c'est comme le raki !" Cette eau-de-vie consommée dans les Balkans, interdite aux femmes et qu'Hana/Mark peut boire puisqu'elle est vierge jurée. Mais, à cette analogie, Hana, intuitive, en invente une autre plus majestueuse : "N'est-ce pas comme le vent qui souffle sur la montagne ?" Et si Hana émet cette pensée, n'est-ce pas parce qu'elle découvre, face à la présence d'un maître-nageur, l'éclosion d'un sentiment dont elle n'avait jusqu'alors aucune idée ?

 

5.

Suivant le Kanûn, "une femme est comme une outre qui doit tout supporter, restant tout au long de sa vie dans la maison de son mari. Ses parents ne doivent pas intervenir dans ses affaires, mais ils portent la responsabilité de sa conduite et doivent répondre pour tout acte déshonorable qu'elle pourrait commettre." (Livre 3, art. 29). On en souligne également les modalités : "les parents de la femme donnent au marié une cartouche pour protéger son honneur si une femme commet les deux actes pour lesquels elle peut être abattue d'une balle dans le dos : l'adultère ou la trahison du devoir d'hospitalité envers un invité." Dans une séquence du film, ces règles sont parfaitement illustrées (43 mn 50). L'oncle d'Hana explique ce principe à Lila qu'il veut marier. Pour Hana-adolescente, comme pour nous-mêmes, ce rite demeure obscur. Est-ce une des raisons, outre la condition de servitude totale qui affecte la femme en Albanie du Nord, la poussant à choisir le statut de vierge jurée ? Elle, qui maniant déjà le fusil, contrevient aux principes en vigueur, au risque d'être maltraitée pour cela ? Ou, plus encore, comme elle semble l'affirmer à sa cousine, son choix participe-t-il d'un sentiment de reconnaissance à l'égard d'un oncle qui l'a sauvée et abritée, alors que ses parents venaient de mourir ? Les causes de cette disparition ne nous sont pas clairement exposées. Ce que le film, en revanche, fait très nettement apparaître c'est ce que nous sommes en présence d'une famille restreinte : parce qu'il y a carence, Hana peut devenir Mark, c'est-à-dire une vierge sous serment, donc adopter le statut d'homme. Comment vit-elle cela ? Comme la plupart des vierges jurées, Hana/Mark considère cette option comme une destinée honorable : elle préserve la lignée et  cela vaut tous les sacrifices consentis. Quant à l'engagement, il doit être absolu et pour la vie, conformément à la besa (serment sur l'honneur). Il nous faut, par conséquent, considérer l'acte - la fuite - d'Hana/Mark comme un retournement exceptionnel aux conséquences insoupçonnables.  

 

6. 

On est parfaitement en droit de s'étonner car, d'après les témoignages recueillis dans cette Albanie du Nord, la plupart des vierges jurées ont plutôt bien vécu leur transformation. Certes, aucun des exemples de passage d'un sexe vers l'autre sexe ne constitue un cas de référence. Mais, ce qui frappe dans le cas d'Hana/Mark c'est sa solitude. Les décès successifs de l'oncle puis de la tante adoptive, Katrina, morte à 59 ans ("les femmes ne dépassent pas la soixantaine là-bas", dit Lila) - et la fuite de Lila expliquent, en partie, l'émigration de Hana/Mark. On peut risquer cependant une hypothèse : ne sont-ce pas les conditions économiques et politiques de la nouvelle Albanie qui incite notre vierge jurée à courir vers d'autre cieux ? Autant dans les zones rurales que dans les zones urbaines, à Shkodra ou à Bajram Curri, que restera-t-il, à l'avenir, de ces vieilles traditions issues du Kanûn dans un pays désormais débarrassé de l'autarcie d'Enver Hoxha, l'ultime dirigeant communiste à s'être toujours réclamé de Staline ?  Quoi qu'il en soit, et, à son corps défendant, le régime communiste ne sortit guère le pays de la pauvreté et de l'arriération. Le barrage volontaire des structures économiques existantes aux lois du développement capitaliste contredisait les considérations de l'analyse marxiste. "La bourgeoisie a joué dans l'histoire un rôle essentiellement révolutionnaire. Partout où elle a conquis le pouvoir, elle a foulé aux pieds les relations féodales, patriarcales et idylliques.Tous les liens multicolores qui unissaient l'homme féodal à ses supérieurs naturels, elle les a brisés sans pitié, pour ne laisser subsister d'autre lien entre l'homme et l'homme que le froid intérêt (...) ", écrivaient Marx et Engels, en 1848, dans Le Manifeste du Parti communiste. Et c'est donc, paradoxalement, avec la fin du socialisme auto-proclamé, que l'Albanie verra, sans doute, s'effondrer des fondements hérités des siècles médiévaux.

 

7.

Les films et les récits évoquant le cas des vierges jurées ne sont pas nombreux. Ils existent cependant et, de ce point de vue, Elvira Dones et, à sa suite, Laura Bispuri ne sont pas des pionnières. Le réalisateur Srdan Karanovic l'a traité dans le contexte du Monténégro au XIXe siècle avec Virdzina. Dans ce film, le père menaçait de tuer son nouveau-né, au prétexte que c'était une fille, puis, se ravisant, décidait d'en faire un fils. Au théâtre, une tragédie en quatre actes, Nita, écrite par Josip Rela, croate d'origine albanaise, conte la tragédie fatale d'une fille devenue garçon parce qu'elle n'espère plus revoir son amant. De son côté, la romancière canadienne Alice Munro, dans Open Secrets/Secrets de polichinelle (1994), situe sa Vierge albanaise au XXe siècle et construit une intrigue surprenante dans laquelle une jeune Américaine, Charlotte, devient une vierge jurée répondant au prénom de Lottar. Vergine giurata de Laura Bispuri nous semble, tout de même, plus proche. C'est une histoire d'aujourd'hui. Les protagonistes féminines, Lila naturellement mais Hana tout autant, ne peuvent être insensibles aux aspirations de notre temps. Même repliée dans ses rudes contreforts albanais aux hivers rigoureux, Mark/Hana, technologies et communications obligent, ne peut pas ne pas être attentive à ce monde qui se modifie sans cesse. On peut interpréter l'incommunicabilité de Pal, signalée plus haut, avec Mark de cette façon : la méfiance et l'incompréhension d'une génération à l'égard d'une autre génération. Deux générations de vierges jurées face à face.  

 

8.

Une dimension implicite de Vergine giurata a retenu notre intérêt. Sa réalisatrice, également scénariste, Laura Bispuri est une jeune femme de 39 ans. Native de Rome, elle a suivi une formation cinématographique de haut niveau. Son grand-père fut accessoiriste auprès de réalisateurs transalpins de grande stature comme Roberto Rossellini, Ettore Scola ou Bernardo Bertolucci entre autres et son père exerça le métier de critique cinématographique. Comment, dans ces conditions, ne pourrait-elle pas être influencée par les thèmes forts et récurrents du cinéma italien ? D'un autre côté, entre l'Albanie et l'Italie des liens historiques, ponctuellement entachés de conflits, ont été noués et jamais interrompus. Vergine giurata met à jour, en filigrane, le fameux déséquilibre Nord/Sud :  c'est dans l'Italie jadis autrichienne, que les protagonistes albanaises s'installent. Or, le cinéma italien nous a régulièrement entretenu de cet antagonisme, très souvent spécifiquement italien, mais dont les racines européennes sont évidentes. Ainsi, parmi de nombreux exemples, le lombard Luchino Visconti, après avoir tourné en Sicile auprès des misérables pêcheurs d'Aci Trezza, La terra trema (1948), opérait dans les quartiers périphériques de Milan, un retour spectaculaire sur la pauvreté avec Rocco i suoi fratelli (1960) ou l'émigration forcée d'une famille rurale issue de l'antique Lucanie - cette terre "sombre, sans péché et sans rédemption" que décrira le confinato Carlo Levi dans Cristo si è fermato a Eboli et que mettra en scène Francesco Rosi en 1979. Le problème y était donc envisagé, en amont et en aval, dans ses conséquences les plus tragiques. Cependant, un autre lombard, d'origine rurale celui-là, Ermanno Olmi, présentait d'autres cartes susceptibles de troubler le jeu de la compréhension : avec Il tempo si è fermato (1959) et, plus encore, dans son chef-d'oeuvre L'albero degli zoccoli (1978), l'idée était émise que l'opposition entre traditionnalisme/pauvreté et modernité/richesse n'avaient nulle frontière géographique et que là où l'on analyse - schématiquement, bien sûr - à l'échelle du macrocosme, il faut aussi songer en termes de microcosme. Le sous-développement est partout, y compris là où l'on parle de société développée. Par ailleurs, Olmi nous incitait à penser à un autre type d'émigration :  celle de l'ouvrier milanais hautement qualifié d'I fidanzati (1963), rejoignant le chantier sicilien de son entreprise afin d'y gagner plus. Là, pourtant, ce salarié des temps modernes se heurtera à des moeurs et une culture qu'il ne comprendra guère. Plus récemment, et, à travers le cas d'un village de la campagne bolognaise (Monte Sole, près de Marzabotto), victime de représailles nazies en décembre 1943, le cinéaste Giorgio Diritti mettait en valeur la marginalité profonde d'un monde rural qui n'avait été affecté, jusque-là, ni par l'avènement du fascisme au pouvoir, ni par l'Occupation de l'Italie (L'uomo che verrà, 2009). Vergine giurata est, certes, une autre histoire. Mais, son récit contient, nous semble-t-il, des éléments épars ou sous-jacents d'un cinéma italien toujours à même de raviver une réflexion vive et aiguë sur des thématiques socio-politiques d'hier et d'aujourd'hui. Comment, par exemple, dans l'Albanie communiste qui affichait haut et fort son rejet de la religion et déclarait l'égalité des sexes, était-il possible qu'en des contrées plus reculées puisse perdurer la loi Kanûn, les pratiques de la vendetta et son dispositif compensateur des vierges jurées 

 

9. 

Confrontant présent - une civilisation qui est la nôtre - et passé - un mode de vie désormais archaïque, Laura Bispuri  intercale ponctuellement, au sein d'une structure narrative parfaitement linéaire, des flash-back dont la fonction éclaire autant le cheminement et la prise de conscience de Hana/Mark que la compréhension du spectateur. De cette manière, la réalisatrice nous fait pénétrer à l'intérieur du processus de transformation intérieure de notre héroïne. Laura Bispuri parvient à nous faire saisir combien la métamorphose de Hana/Mark, tout en s'avérant fragile et progressive, est source de révélation et de bonheur infini pour notre héroïne. La mémoire soutient un travail de maturation positive. Le passé n'est pas rappel mélancolique de l'adolescence, mais révélateur de significations profondes, utiles et indispensables à une psychologie de la délivrance. De notre côté, nous apprenons beaucoup des relations d'amour réciproque entre les deux cousines ("C'était trop douloureux de te regarder", confie Lila, s'excusant de n'être jamais plus revenue la voir en Albanie.) Cependant, le destin d'Hana n'était-il pas scellé ? Dans une séquence rétrograde, l'oncle manifeste une satisfaction mêlée de fierté à voir Hana utiliser son fusil avec une adresse peu coutumière. Il a pour cette fille adoptive l'amour qu'un père aurait pour son fils. Hana/Mark devient l'objet d'une concurrence affective entre l'oncle et sa fille. S'adressant à Hana, l'oncle lui intime : "Montre-moi qui tu es !" Au présent, Lila, en réponse à sa cousine arguant qu'elle refuse de voir la réalité en face, rétorque : "Oui, tu regardes en face, mais, cela ne veut pas dire que tu vois !" D'où le titre interrogatif de notre article : Vergine per scelta ? (Vierge par choix ?).

 

10.

Vierge - au sens propre comme au sens figuré - et affranchie des pesanteurs sociales, Hana va maintenant pouvoir accomplir sa mutation émancipatrice. A juste raison, Laura Bispuri sous-entend que ce travail de libération devra s'effectuer également au coeur d'une société occidentale qui promeut une image bien conformiste du genre. A l'abri des conditionnements et des préjugés sexistes, Hana a désormais de sérieux atouts en mains. Au passage, il est juste de rendre hommage à Alba Rohrwacher, immense comédienne au jeu finement nuancé, et qui convainc entièrement dans un rôle particulièrement complexe et difficile. Que les deux soeurs, à la conclusion du film, entonnent en choeur la mélodie du pays natal : "Merci de m'avoir accueilli dans ta maison, lorsque je n'étais rien", quoi de plus naturel ! Et nous souhaiterions, qu'en Italie et dans le monde entier, ces fortes et belles paroles soient enfin comprises. 

 

SPORTISSE Michel.

 

 

Vierge  sous  serment (Vergine giurata). Italie/Albanie. 2015. Réal. Laura Bispuri. Scén. : L. Bispuri, Francesca Manieri d'après le roman homonyme de E. Dones. Photo : Vladan Radovic. Décors : Ilaria Sadun, Tim Pannen. Cost. : Grazia Colombani. Montage : Carlotta Cristiani, Jacopo Quadri. Musique : Nando Di Cosimo. Cie de prod. Vivo Film, Colorado Films Production, Bord Cadre Films. Interprétation : Alba Rohrwacher, Flonja Kodheli, Lars Eidinger, Luan Jaha, Bruno Shilaku, Ilire Celaj. 

 

 

 

 

 

   

Albanie du Nord, district de Shkodër

Réponse à l'amie Ljuba Russo

Georges Castellan, professeur émérite à l'Université de Paris III (INALO), spécialiste des Balkans, note ceci dans son ouvrage consacré à l'Albanie : "La population de l'Albanie est presque homogène puisque composée pour 95 % d'Albanais. La seule minorité importante est celle des Grecs." Leur nombre est néanmoins sujet à controverses. L'historien poursuit : "Les Albanais étaient traditionnellement divisés en deux groupes au nord et au sud du fleuve Shkumbi : les Ghegs et les Toskes. Catholiques ou musulmans, les Ghegs, rattachés par les anthropologues au type dinarique de haute taille avec de nombreux éléments blonds, étaient organisés en tribus pratiquant un code fondé sur la besa et sanctionné par la vendetta ; leurs dialectes avaient été marqués par les langues slaves, en particulier la nasalisation des voyelles. Les Toskes, orthodoxes, présentaient les caractères physiques du type alpin : brachycéphales bruns de petite taille ; ils vivaient en gros villages et avaient été influencés par le voisinage des Grecs dans leur parler, leur habillement et leur habitude de l'émigration lointaine de longue durée [...]" Les Albanais du Nord seraient donc d'émigration récente.