Le meurtre au cinéma : réflexion sur deux films et leur morale

Arte programme ce 28 mars 2015 deux films policiers américains très différents et, néanmoins, essentiels : The Rope d'Alfred Hitchcock et The Naked City/La Cité sans voiles de Jules Dassin, tous deux contemporains et datant de l'année 1948.  Deux films à la morale artistique et conceptuelle divergente et, cependant, porteurs l'un et l'autre d'une forme de vérité insurpassable. Il faut donc féliciter la chaîne d'avoir volontairement (ou involontairement) inscrit les deux oeuvres à la suite. 

 

D'un côté, par conséquent, un film extrêmement formaliste - celui de sir Alfred - et, dont la morale tient en ceci : "intégrer dans sa propre facture le processus et le mécanisme par lesquels cette société a constitué son univers (...)" (J. Douchet). C'est, au fond, le cinéma d'Hitchcock qui procède de cette éthique et qui, à l'origine, conduit une partie de la critique a lui dénier toute substance. Hitchcock cherche, en réalité, à ne pas se couper du milieu qu'il décrit pour pouvoir en dénoncer plus sûrement les méfaits. The Rope/La Corde est, de ce point de vue, un coup de maître. Le jeu consiste précisément à mettre en scène un acte exemplaire et illustratif de théories échafaudées, en toute quiétude, dans les amphithéâtres universitaires ou les cénacles intellectuels. Le bouquet final est d'inviter, en une réception distinguée et convenue, l'un des pédagogues de ce type d'élucubrations spéculatives. En ce cas précis, nous connaissons les assassins - deux jeunes étudiants, Shaw et Philip, viennent d'étrangler leur camarade de collège David - et les motivations de leur meurtre - un être humain défini comme inférieur doit être éliminé. L'humour ou le suspense (double évidemment) s'élabore différemment : le professeur Rupert Cadell (James Stewart) découvrira-t-il le cadavre et comment ? Car, celui-ci lui est élégamment servi sur un buffet - le coffre mortuaire est nappé de verres de champagne et de victuailles (le charme discret de la bourgeoisie ! Du Dom Luis (Bunuel) avant la lettre ou n'est-ce  pas, plutôt, Dom Luis qui trahirait inconsciemment son sir Alfred ?). Et vers quel degré de cynisme, d'abjection et d'horreur nous mènera la logique de Shaw Brandon (John Dall), le véritable instigateur de l'homicide en question ?  

Tout le propos du film est de nature idéologique. Réalisé au moment des procès des criminels nazis, La Corde réinterroge, comme jamais dans l'oeuvre d'Hitchcock, une vision philosophique qui date de Shadow of Doubt/L'Ombre d'un doute (1943). Jean Douchet écrit d'une façon remarquable ce qui préoccupe Sir Alfred : "à partir de The Rope, son unique préoccupation : la peinture et la critique de la mentalité américaine courante. (...) Il semble, en effet, que notre cinéaste ait été extrêmement frappé par le phénomène nazi auquel il a consacré près de dix films (sans compter les nombreux criminels d'essence nazie qui fourmillent dans son oeuvre) et qu'il se soit étonné - car cela ne pouvait être qu'un grand sujet de stupéfaction pour un bourgeois libéral anglais - de ce qu'un peuple se soit laissé aller à une telle démence unanime. Et, par ce biais, il découvre combien notre vie quotidienne est menacée par la mentalité collective." (in : Hitchcock, Editions de l'Herne, Paris, 1967).  

Fidèle au concept original - un huis-clos théâtral dû à Patrick Hamilton et adapté par Hume Cronyn -, Hitchcock réalise ici son premier film en couleurs et avec cette gageure : donner l'illusion d'une totale continuité (le plan-séquence unique, impossible au demeurant) à l'intérieur d'un espace que l'on ne quittera jamais et sur un arrière-fond new yorkais - Manhattan - en carton-pâte et gagnée progressivement par la nuit. Si le décor est volontairement artificiel, cela ne signifie nullement que l'atmosphère et le contenu du film le soient. La force du film d'Hitchcock - La Corde revêt, à mes yeux, une place fondamentale dans l'opus du cinéaste - est de renforcer, sous la forme du divertissement intelligent, une morale universaliste, profonde et indémodable, qui rejette comme potentiellement dangereuse la conception d'élites placées au-dessus de la société. En outre, elle interpelle sur la responsabilité qui engage les intellectuels compétents dans leurs domaines respectifs. Les phrases et les paroles doivent être considérées avec autant de sérieux que si elles étaient des actes. Et ce sont elles qui provoquent, dans tous les cas, des comportements et des manifestations concrètes parfois destructrices. L'anticonformisme d'Hitchcock est de distiller, avec détachement, sans prétentions et sans fausse modestie non plus, sur la scène des convenances bourgeoises, la subversion la plus élémentaire. D'où son succès public permanent.

Du coup, The Naked City, littéralement la ville nue, dû conjointement à Jules Dassin et aux scénaristes Malvin Wald (1917-2008) et Albert Maltz (1908-1985) procède d'une autre logique. On notera, et ce n'est pas accidentel, la présence de deux black-listés (victimes du maccarthysme) : Dassin et Maltz. L'histoire est banale : deux individus - ils nous sont d'emblée méconnaissables - tuent une femme mannequin et lui dérobent ses bijoux. Plus tard, l'un d'eux assassine l'autre. Un vieux routier de la police (Barry Fitzgerald) et son jeune assistant sont mandatés pour élucider ce double crime. Ici, nous ne connaissons ni les meurtriers, ni la cause de ces attentats. Or, le titre du film le suggère amplement : au-delà de l'intrigue, c'est New York, sous toutes ses facettes, qui y est filmée. Le personnage, autrement fascinant, c'est les boroughs (arrondissements) pauvres de la City. Tout le déroulement de l'enquête est prétexte : le spectateur découvre, dans un mélange de trouble et de stupéfaction, la face contrastée d'une métropole tentaculaire et mortifère. Ce corps/visage est là aussi un monstre. L'idéologie est nichée, non dans un discours à base de sémantique et de concepts philosophiques, mais dans l'observation d'une réalité sociologique incontournable. Dans Naked City, c'est le regard sur la ville - inédit -, et que d'autres prolongeront plus tard, qui est subversif. 

"Pour la réalisation, un car dans lequel était dissimulée une caméra roula plusieurs semaines dans la grande ville. La caméra ainsi cachée était utilisée par Jules Dassin avec l'espoir de prendre sur le vif une image exacte de l'homme de la rue, dans le cadre authentique d'une rue fiévreuse. Lorsque les badauds découvraient la caméra, il arrêtait la prise de vues." (in : Brochure du film). Est-ce la raison principale pour laquelle Naked City conserve, aujourd'hui encore, sa faculté d'enchantement ? De celle qui provoque ce commentaire de Jacques Lourcelles : "Cette vision rappelle, toutes proportions gardées, l'ouverture de La Fille aux yeux d'or (1835) de Balzac", inclus dans Les Scènes de la vie parisienne. Rappelons ici que le romancier français, en dédiant ce roman à Eugène Delacroix, ambitionnait d' "exprimer par le moyen du langage ce que les peintres disent au moyen des couleurs." (A. Béguin). Sauf, que dans le cas du film traité, nous demeurons dans un superbe noir et blanc (photographie : William Daniels) qui magnifie, plus encore, la secrète ambivalence d'une cité où "envers et endroit du monde contemporain" ont des reflets indicibles : la malédiction, l'effroi, le sordide, le triomphe, le bonheur et la beauté s'y côtoient simultanément ou à tour de rôle dans le maelström des vies humaines conjuguées, disjointes, parallèles ou indifférentes. 

Normal donc que ce film - celui de Dassin et Maltz réunis - soit à l'inverse du The Rope d'Hitchcock. Le montage y est essentiel. Certes, Sir Alfred devint, à cette époque, son producteur. Tandis que Dassin avait comme producteurs la UI et Mark Hellinger et, au passage, son pesant commentaire en voix off. Cependant, on l'aura compris : la technique du Ten Minutes Take ("une histoire qui commence à 19 h 30 et s'achève à 21 h 15") c'est la négation du découpage et c'était celle que choisit Sir Alfred; dans un cinéma américain, où le final cut pesait de tout son optimisme négateur, Dassin, courroucé comme tant d'autres, renia le film "re-monté sans son consentement." 

Pourtant, Dassin, à l'instar d'Hitchcock, ne croyait pas non plus qu'à Hollywood le cinéma puisse être autre chose qu'une récréation - aussi raisonnée ou raisonnable qu'on pût la concevoir. En artisan scrupuleux, il souhaitait simplement que l'on respectât le spectateur, en le traitant, non comme un enfant inconscient, mais comme un citoyen responsable. Interviewé par Claude Chabrol et François Truffaut, alors critiques de cinéma et admirateurs reconnus d'Alfred Hitchcock, il définissait son travail ainsi : "Ce qui m'intéresse, c'est la vérité. Le cinéma, c'est l'art de la masse, le divertissement le moins coûteux. Un film doit être divertissant. Vous décelez dans mes films un mélange de documentaire et de lyrisme : c'est ma pauvre recherche d'une expression, de la vérité, limitée par des séries noires." On aura compris : ne vous fiez guère aux apparences, soyez attentifs à ce que l'on vous montre. On pourra alors annoncer au public qu'au-delà du polar, il y a le printemps.

SPORTISSE Michel.

The Rope (1948) J. Stewart, F. Granger, J. Dall

The Naked City/La Cité sans voiles 1948