Grigori Tchoukhraï : les ailes de l'humanité


Avec une pensée pour Larisa Shepitko,

"J'étais plus jeune, lorsque je suis mort, que tu ne l'es aujourd'hui. Comment pourrais-je te donner des conseils ?" (Le fantôme d'un père tué à la guerre dans "J'ai vingt ans" de M. Khoutsiev).

 

L'éditeur Potemkine a eu l'excellente idée de consacrer un coffret DVD au réalisateur ukrainien Grigori Tchoukhraï (1921-2001). Les films choisis, à la fois les plus renommés et les plus récompensés, furent aussi les premières réalisations - à vrai dire peu nombreuses, huit au total - du cinéaste. Nous les citons : Le Quarante et unième (1956), La Ballade du soldat (1959) et Ciel pur (1961). Ces trois oeuvres reflètent, à elles seules, un nouvel esprit dans le cinéma soviétique et toute la philosophie d'un homme pour lequel l'amour et la fraternité humaine valent bien plus que tous les discours idéologiques, à plus forte raison lorsque ceux-ci répercutent une vision tendancieuse de l'Histoire. Parmi les réalisateurs soviétiques, Tchoukhraï fut, par conséquent, l'un de ceux qui symbolisèrent le plus idéalement la période de déstalinisation (le "dégel", suivant le titre de l'illustre roman d'Ilia Ehrenbourg) consécutive au XXe Congrès du PCUS (Parti communiste d'Union soviétique).

Enfant d'un couple divorcé, Grigori Naoumovitch ne fut pourtant pas un être marginalisé par le système soviétique : son beau-père, Pavel Antonovitch Litvinenko, qui était directeur de kolkhoze, voulut poursuivre une formation à l'Académie d'agriculture et l'emmena, avec lui, à Moscou. Là, le jeune Tchoukhraï y fit des études secondaires. Engagé dans l'armée de l'air en 1939, il devint un parachutiste remarquable : il sera décoré de la médaille pour la Défense de Stalingrad et de l'Ordre de la Guerre patriotique. Il n'est pas impossible qu'avec une telle carte de visite, Grigori Tchoukhraï vit s'ouvrir de plus grandes possibilités d'évolution : en 1942, il put s'inscrire au VGIK (Institut du cinéma) où il devint l'élève de maîtres comme Serge Youtkévitch, fondateur, en 1920, du FEKS (Fabrique de l'acteur excentrique) avec Kozintsev et Trauberg, et comme Mikhaïl Romm, l'auteur d'une des plus belles adaptations de Boule-de-Suif de Maupassant. Sans doute, l'influence de ce dernier, au double plan humain et artistique, fut beaucoup plus déterminante chez Tchoukhraï. Des films comme Matricule 217 (1945) ou Neuf jours d'une année (1961) de Romm inscrivaient, en leur coeur, des problématiques propres à questionner l'homo sovieticus et, de ce point de vue, Tchoukhraï ne fut pas en reste.

Dès son premier long métrage, Tchoukhraï affrontait les dérives de la pensée officielle. En reprenant, presque trente ans après Jacob Protozanov, le récit de Boris Lavrenev, Sorok pervyi/Le Quarante et unième, paru en 1924, le réalisateur traitait d'un sujet brûlant : le culte du héros. De plus, il battait en brèche le manichéisme et les stéréotypes en vigueur dans l'ex-Union soviétique. Au passage, Tchoukhraï offrait une belle interrogation sur le rôle que la femme, dans sa différence essentielle, pourrait jouer dans une société non aliénée. Marioutka (Izolda Izvitskaïa) est une tireuse d'élite - elle a abattu quarante gardes blancs - au service de l'Armée rouge, et qui, après une tempête en mer d'Aral, se retrouve seule, sur une île déserte, avec son captif, un officier des forces contre-révolutionnaires. Là, elle découvre un homme et non simplement un ennemi ou, dans le pire des cas, un monstre. Elle finit par l'aimer. Cette histoire, située au cours de la Guerre civile russe (1918-1921), s'inspirait, sans aucun doute, de souvenirs personnels vécus par l'écrivain Lavrenev qui avait lui-même participé aux conflits qu'il décrit. Il est normal que Tchoukhraï, qui avait vécu dans sa chair les tragédies de la guerre, se soit senti proche de cette nouvelle et de cet auteur. Le peuple soviétique qui sortait, dix ans plus tard, de l'enfer de la Seconde Guerre mondiale et de l'étau stalinien n'eut guère de peine à saisir la valeur d'un tel témoignage. Le film reçut un bel accueil public au-delà des frontières communistes. A Cannes, Tchoukhraï fut honoré à l'unanimité pour "son scénario original, sa qualité humaine et sa grandeur romanesque." "C'est la vérité qui tient le centre du film", s'exclamera, de son côté, Valeria Guerasimova pour Izvestia (18/10/1956). Quelques mois plus tôt, en effet, s'était tenu l'historique Congrès du PCUS qui considérait, à présent, "la théorie et la pratique du culte de la personnalité comme étrangères au marxisme-léninisme." (M. Souslov). Au-delà, on ne peut sous-estimer la beauté poétique et visuelle - la photographie des sables du Turkestan - de ce premier essai grandement servi par l'opérateur Sergueï Ouroussevsky (celui de Quand passent les cigognes de Kalatozov). Un film qui renouait avec les meilleures traditions du cinéma soviétique, celles d'un Boris Barnet par exemple.  

La Ballade du soldat (1959) prolongera, avec une force dramatique et une authenticité accrue, la thématique des guerres en tant que foyers de destructions et d'horreurs. D'emblée, le film en projette l'irréparable : la veuve ayant perdu ce qu'elle a de plus cher, c'est-à-dire son fils, à la guerre ou le soldat amputé qui n'ose plus revoir son aimée - on se remémorera, sur ce motif, les films américains de Delmer Daves (Pride of the Marines, 1945), de William Wyler (The Best Years of Our Lives, 1946) ou de Fred Zinnemann (The Men, 1950). Sur un scénario de Valentin Ejov, Tchoukhraï s'identifie à un jeune faux-héros, Aliocha Skvortsov (Vladimir Ivachov), un de ces "combattants fauchés à la fleur de l'âge" (M. Martin) : pris de panique, on le voit détaler face aux chars ennemis qu'il mettra, dans l'urgence, hors d'état de combat. Aliocha obtiendra, pour ce fait, une médaille et une permission de six jours pour aller voir sa mère. Au cours de son trajet, il rencontrera une jeune femme de son âge, Choura (Janna Prokhorenko) dont il s'éprendra. Ce périple absurde et improbable - Aliocha aura juste le temps de faire un aller-retour - à travers un pays dévasté par la guerre, les privations et la misère est, en réalité, un document d'une rare humanité sur l'état d'esprit et les grandioses sacrifices d'un peuple qui aura chèrement payé sa contribution à la défaite du nazisme. Le ton n'y est surtout pas à la glorification et à la commémoration. D'une sincérité, d'une pudeur et d'une générosité poignantes, La Ballade d'un soldat est digne d'un pays qui nous a donné Léon Tolstoï et Maxime Gorki. Tchoukhraï qui avait choisi, comme acteurs principaux, de jeunes non-professionnels déclarait alors : "J'ai été soldat. C'est comme soldat que j'ai parcouru le chemin de Stalingrad à Vienne. En route, j'ai laissé beaucoup de camarades qui m'étaient chers. [...] Ce que nous avons voulu montrer, mon scénariste et moi-même, ce n'est pas comment notre protagoniste a fait la guerre, mais quelle sorte d'homme était-il. [...] Renonçant aux scènes de bataille, [...] nous avons cherché un sujet qui flétrisse la guerre. Aliocha aurait pu devenir un bon père de famille, un mari affectueux, un ingénieur ou un savant, cultiver avec bonheur le blé ou les jardins. La guerre ne l'a pas permis. [...] Combien d'autres n'en sont pas revenus !" Aujourd'hui encore, La Ballade du soldat est un des films sur la guerre qui induise l'émotion la plus pure. "Le langage cinématographique - Tchoukhraï utilise le noir et blanc - y est véritablement poétique, d'une simplicité raffinée, d'une discrétion spectaculaire, qu'il faut mettre en partie au compte des chefs opérateurs V. Nikolaiev et Era Savelieva", notait autrefois Mira et Antonin Liehm. (in : Les cinémas de l'Est, Les Editions du Cerf, Paris, 1989).  

Plus polémique et véhément, Tchistoe nebo/Ciel pur  (1961) ouvrait un débat crucial. Il eût été anormal qu'on ne le sélectionne pas au seul motif qu'il paraisse moins équilibré. Car, en vérité, celui-ci est profondément révélateur : Tchoukhraï ne voulait guère réduire son propos à la simple dénonciation des abus du stalinisme. Quoi qu'il en soit, il ne faut jamais omettre le poids des censures soviétiques, la lenteur et la complexité des processus bureaucratiques qui interfèrent dans la production finale d'un film. Le scénario original,  dû à Daniil Khrabovitski, met en scène la déchéance d'un pilote de guerre, Alexeï Astakhov/Evgueni Ourbanski, faussement accusé d'intelligence avec l'ennemi, alors qu'il en était, au contraire, le prisonnier. Réhabilité, celui-ci peut à nouveau exercer son métier d'aviateur et s'attaquer à de nouveaux records. Soutenu par certaines fractions de l'appareil dirigeant, Ciel pur est révélateur d'une époque : celle où l'on applaudissait ici la Journée d'Ivan Denissovitch d'Alexandre Soljenitsyne, bien avant le "refroidissement" brejnevien de 1964. Avec Ciel pur, ce n'est pas tant le résultat que la tentative qui nous paraît intéressante. Au moins, avait-elle le mérite de ne plus emboucher les trompettes du "réalisme socialiste" et de ne pas enterrer Tchoukhraï et la majeure partie des artistes soviétiques au cimetière de la défunte U.R.S.S.      

S.M.    

 

Sortie en coffret ou DVD séparés, le 2 novembre, chez Potemkine.   

Le Quarante et unième (1956)

La Ballade du soldat (1959)

Ciel pur (1961)