Camille Claudel 1915 (2012, Bruno Dumont) : une soeur en exil

 

"Il en résulte des conditions barbares dans lesquelles la sculpture est enfermée qu'elle réclame, en même temps qu'une exécution très parfaite, une spiritualité élevée." (Ch. Baudelaire).

"Seule. Elle embarque. Elle a attendu si longtemps de partir. Le pont qui commence à vibrer. Paul devait l'emmener en Chine !" (A. Delbée, Une femme, Presses de la Renaissance).

"Ta soeur en exil." (Camille Claudel à son frère Paul).

 

 

Sorti en 2013, le Camille Claudel 1915 de Bruno Dumont se situe à l'inverse de celui de l'autre Bruno, Nuytten en l'occurrence, film flamboyant et romantique, traversé par la passion incandescente d'Isabelle Adjani et le relief colossal de Gérard Depardieu. Une oeuvre baroque pour tout dire. C'était en 1988. 

En réalité, le film de Dumont n'a rien d'un biopic. C'est surtout la relation d'une déchéance : en 1915, l'artiste n'existe plus depuis bien longtemps. Rongée par la maladie intérieure qui, à petit feu, la détruit aussi sûrement que ceux qui l'entourent. De tout geste créateur, désormais, surgit une souffrance indicible. Que ce soit dans l'expression d'une courbe ou dans l'effort surhumain pour pétrir la glaise, Camille Claudel 1915 c'est d'abord une oeuvre épurée, circonscrite dans le temps (97 minutes au lieu des 170 minutes du Camille Claudel de Bruno Nuytten) et sèche comme les paysages ensoleillés et les hivers glacials de la colline vauclusienne : "C'est épouvantable. Rien ne peut donner l'idée des froids de Montdevergues. Et ça dure sept mois au grand complet...", écrit Camille à son cher frère.

L'espace cinématographique, emprisonné dans les frontières de l'asile, essaie cependant d'affranchir l'image d'un huis-clos tendanciel. Là, Camille, atteinte de paranoïa mais aussi victime d'une décision familiale dans laquelle Paul, son frère, l'auteur du Soulier de satin et de L'Annonce faite à Marie, y a joué un rôle pour le moins ambigu, sera internée pendant trente ans (de mars 1913, à l'âge de 48 ans - Camille est née le 8 décembre 1864 - jusqu'à sa mort, le 19 octobre 1943, dans une profonde indifférence). Paul, que la foi catholique exalte et qui, peut, dès lors, s'estimer sauvé d'une folie familiale, par la grâce de Dieu, ne perçoit en Camille qu'une créatrice dévorée par le génie. Celle-ci aura beau hurler : "...Ce n'est pas ma place au milieu de tout cela, il faut me retirer de ce milieu ; après quatorze ans aujourd'hui d'une vie pareille, je réclame la liberté à grands cris..." La supplication restera vaine. 

Juliette Binoche/Camille Claudel est évidemment le point focal. Pour le réalisateur, l'actrice possédait deux ancrages salutaires : l'âge et la peinture. Mais, il y avait plus que cela : la tristesse ou le sourire de Juliette. Ne plus jouer, attirer la caméra vers cette tristesse ou ce sourire. Occuper le cadre telle la Madone de Vinci. Et, enfin, suivant Bruno Dumont, diriger comme si "toute femme a en elle une Camille Claudel ; portée par un amour éperdu, une élévation dans l'art, et habitée par la peur de la folie." Or, justement, c'est cet immense amour pour Rodin, et dont son art témoigne, qui la pousse vers l'atroce passion obsessionnelle et un sentiment de persécution. Cet amour privilégié, unique, incommensurable et, dont la haine successive n'en est, au fond, que l'expression exacerbée et défaite ; des années durant, elle le nourrit, lui consacre ses aspirations et ses espoirs à seule fin de vivre dignement. Songez : en 1898, après presque quinze ans d'attente, Camille réalise qu'elle ne pourra jamais épouser Auguste Rodin. Lequel l'admire toujours et l'aime encore. "Je lui ai montré où trouver l'or, mais l'or qu'elle trouve est bien à elle", affirmera-t-il.

Qu'il est donc difficile cependant d'être femme et artiste-sculpteur en ces temps-là ! De l'asile, elle jette rageusement ces lignes : "L'imagination, le sentiment, le nouveau, l'imprévu qui sort d'un esprit développé étant chose fermée pour eux, têtes bouchées, cerveaux obtus, éternellement fermés à la lumière, il leur faut quelqu'un pour la leur fournir." Plus loin, elle s'écrie : "Une maison d'aliénés ! Pas même le droit d'avoir un chez moi ! Parce qu'il faut que je reste à leur discrétion ! C'est l'exploitation de la femme, l'écrasement de l'artiste à qui l'on veut faire suer jusqu'au sang..."  Déjà, en 1888, au terme de deux années d'effort, Camille exposant au Salon des Champs-Elysées son Sakountala, fusion en plâtre d'amour et de désir, inspiré d'un drame du poète hindou Kalidasa, elle vitupérait un jury ramolli et blasé. "Monsieur, ce sont des heures de travail, des heures d'interrogation, des heures où mon âme a brûlé. Pendant que vous mangiez, rigoliez, pendant que vous vous bâfriez de la vie, j'étais seule avec ma sculpture, et c'est ma vie qui se coulait peu à peu, dans cette glaise, mon sang que je laissais s'enfouir au plus profond, mon temps de vie", clamait-elle.  

Toutefois, Camille Claudel 1915 c'est avant tout la Camille que l'on connaît moins :  Claudel après Rodin, Claudel sans sculpture. Bruno Dumont concentre son récit autour de trois journées de la vie de l'artiste à l'asile de Montdevergues. Au cours desquelles, Paul (Jean-Pierre Vincent), le frère adoré et le correspondant intime, celui dont elle souhaite tout, vient lui rendre visite. La sortira-t-elle de cet enfer ?  S'éloignant de Montfavet, Paul ose dire : "Il n'y a pas de pire métier que l'art." Dans L'oeil écoute, il écrira encore : "...Une telle force, une telle sincérité presque terrifiante, à la fois d'amour, de désespoir et de haine, qu'il outrepasse les limites de l'art où il a été réalisé... [...] L'esprit dans un suprême flamboiement qui l'a conçu n'avait plus qu'à s'éteindre..." Alors que c'est sûrement l'arrêt des facultés créatrices de Camille qui a précipité celle-ci dans l'abîme. "Elle sombre pour avoir été rejetée par l'amour et par l'art", estime Bruno Dumont. Cet art, celui de Camille Claudel, le cinéaste a voulu que, cette fois-là, ce soit l'artiste qui le contemple, admirant ainsi sa propre tragédie : le visage du médecin-psychiatre ou la promenade des résidents de l'hospice d'aliénés. 

Une oeuvre d'une absolue dignité. 

 

SPORTISSE Michel.

 

Camille Claudel 1915. France, 2012. 95 minutesRéalisation et scénario : Bruno Dumont. Photographie : Guillaume Deffontaines. Montage : B. Dumont et Basile Belkhiri. Son : Philippe Lecoeur. Décors : Riton-Dupire-Clément. Costumes : Alexandra Charles et Brigitte Massay-Sersour. Production : 3B Productions, Arte France Cinéma, CRRAV Nord-Pas-de Calais, Le Fresnoy. Prod. Jean Bréhat, Rachid Bouchareb et Muriel Merlin. Distribution : Juliette Binoche (Camille Claudel), Jean-Luc Vincent (Paul Claudel), Emmanuel Kauffman (le prêtre), Marion Keller (Mademoiselle Blanc), Armelle Leroy-Rolland (la jeune soeur novice). Sortie en France : 13 mars 2013. 

 

Camille Claudel sculptant Sakountala en 1887 (en compagnie de Jessie Lipscomb).

Sakuntala ou L'Abandon (1888)