Contes des chrysanthèmes tardifs (1939, Kenji Mizoguchi) : un coeur pur

 


 

L'Institut Lumière de Lyon programme, dans une version restaurée par MK2 - 11 mai ( 20 h 45) et 18 mai 2016 (21 h) -, le chef-d'oeuvre du cinéaste japonais.

 

Kenji Mizoguchi (1898-1956) aura été, tout au long de son oeuvre, le témoin amer et pessimiste de la condition féminine au pays du Soleil-Levant. Dans la plupart des cas, il choisira, comme cadre temporel, l'ère médiévale. Toutefois, si l'on examine avec attention sa filmographie, on s'apercevra nettement que ces déterminations historiques sont aussi liées à des situations politiques particulières. Contes des chrysanthèmes tardifs (Zangiku monogatari) n'échappe pas à une telle observation. En revanche, l'envisager, sous ce seul angle, risquerait de conduire à un schéma réducteur. Qu'est-ce qui motive l'inclination profonde de Mizoguchi pour une époque historique du Japon plutôt que pour une autre ? Commentant l'immense Chikamatsu monogatari/Les Amants crucifiés (1954), Jacques Lourcelles écrit : "La féodalité décrite par Mizoguchi : un univers où chacun a sa place fixée dans la hiérarchie des devoirs et du respect, où chaque acte accompli a lieu comme à la face du monde, où l'ordre ainsi bâti tend à éliminer toute vie privée, toute liberté. Mais celle-ci réapparaît dans l'amour et le jeu des passions. C'est une liberté tragique qui recrée, entre les amants, des devoirs et un respect qui rendent dérisoires ceux édictés par la société." Contes des chrysanthèmes tardifs n'éloigne guère de cette problématique : en dépit du fait que ce film ne soit pas exactement situé dans le milieu de la haute aristocratie mais plutôt dans celui de la sphère artistique. 

Suivant la tradition, l'art théâtral kabuki se transmet de père en fils. Kikonosuke Onoue (Shotaro Hanayagi) perpétuera donc l'héritage de son paternel, acteur légendaire. Il n'en est cependant qu'une pâle copie. Son entourage, autant par conformisme que par servilité, lui prodigue, néanmoins, d'hypocrites louanges. Otoku (Kakuko Mori), la servante de la famille, est l'unique voix discordante. Ses remarques sont cependant effectuées sous le sceau de la franchise, de la bienveillance et de l'amour. Et tellement justes sur le plan artistique que Kikunosuke en comprend le sens : Otoku, l'humble nourrice, souhaite précisément l'aider à progresser. De cette intimité artistique, naîtra une passion réciproque. Mais, aussi, inévitablement, à la rupture d'avec le cadre familial. Kikonosuke, bientôt suivi par Otoku, quitte Tokyo pour Osaka afin d'y apprendre réellement son métier. Si l'acteur finit par obtenir la consécration et le triomphe, Otoku, condamnée par un statut social insurmontable, connaîtra, inversement, la maladie et la mort. Cette conclusion, grandiose et troublante, démontre, une fois encore, la permanence d'un thème sacrificiel féminin chez Mizoguchi. Elle confère au film son axe critique et sa logique visionnaire. "Ici la femme, pour le cinéaste japonais, n'est pas seulement le soutien essentiel de l'homme sur le plan moral et sentimental mais aussi sur le plan esthétique", affirme Jacques Lourcelles. On ne saurait mieux dire.

Quoi qu'il en soit, dans le contexte d'avant-guerre, le film indique un tournant : il annonce les sublimes épures des années 1950. Parmi celles-ci : outre celle, déjà mentionnée plus haut, La Vie d'O'Haru, femme galante (1952), Contes de la lune vague après la pluie, d'après Akinari Ueda (1953), L'Intendant Sansho (1954), L'Impératrice Yang Kwei Fei (1955), un des rares films en couleur, La Rue de la honte (1956), quatre vingt-cinquième et dernier film du cinéaste, film-testament parce qu'intimement rattaché à sa propre destinée. Que ce soit sur le plan spirituel ou sur le plan formel, Conte des chrysanthèmes tardifs est donc une magnifique anticipation des chefs-d'oeuvre à venir. 

Qu'un tel film puisse être le fruit d'un dénouement non envisagé restera l'un des multiples secrets que l'Histoire nous lègue. Face à une contrainte, celle qu'exerce, sous l'ère Showa ("ère de paix éclairée" !), un régime militaro-impérialiste qui vient de signer en 1936, avec les forces de l'Axe, un pacte Anti-Komintern, Mizoguchi - plébiscité par le public et la critique pour L'Elégie de Naniwa et Les Soeurs de Gion (1936), mais, condamné par les autorités politiques - "se couvre" derrière des sujets du passé et des récits liés aux milieux artistiques. Ce faisant, il perfectionne un style, une narration - dont la collaboration avec le scénariste Yoshikata Yoda en est le trait distinctif nouveau - et une technique auparavant sensiblement ébauchés. A ce titre, Conte des chrysanthèmes tardifs ne doit pas être méconnu. Maître des plans-séquences longuement mûris, Mizoguchi donne ici le meilleur de lui-même. Les cinéphiles du monde entier thésaurisent, en particulier, la scène divine du travelling latéral sur les deux amants, prise en contre-plongée et dans laquelle leur conversation, émise l'un derrière l'autre, à la suite, suscite mouvement et interruption de la caméra. Un modèle insurpassable. Avec Contes des chrysanthèmes tardifs, l'artiste n'atteint certes pas encore le faîte de son génie. Mais, il n'en est déjà plus très distant. Encore, faut-il faire remarquer que l'on devine ici une sensation proprement juvénile de filmer. Infime bonheur qui n'apparaîtra plus dans l'accomplissement ultérieur. 

Pour les spectateurs français, le film, inspiré d'un récit de Shofu Muramatsu, offre un intérêt supplémentaire non négligeable : le héros de notre récit a bien existé. Et beaucoup d'aspects de l'art kabuki nous sont dévoilés ici. L'acteur principal fut, quant à lui, un protagoniste shinpa, théâtre nettement réaliste. Il lui aura, par conséquent, fallu s'adapter à une autre conception scénique. Fidèle à son optique générale, Mizoguchi ne l'aura filmé qu'à distance respectable. Ne dit-on pas qu'un artiste ne peut saisir l'essence des phénomènes que lorsqu'il ne les observe pas de trop près ? Or, l'essence des choses ne peut être vue à l'aide d'un microscope. Il nous faut du temps pour la comprendre. Quitte à ce que le chrysanthème, la plus noble des fleurs au Japon, soit tardif. Tardif ne signifiant pas qu'il le soit trop. Il n'est jamais trop tard pour être dans le silence et la sérénité d'un coeur pur : celui d'Otoku, notre héroïne.

 

SPORTISSE Michel. 

 

Contes des chrysanthèmes tardifs (Zangiku monogatari). 1939. Japon. 143 minutes. Prod. Shochikû. Réal. Kenji Mizoguchi. Sc. Y. Yoda, M. Kawaguchi d'après Shofu Muramatsu. Photo. Shigeto Miki, Yozo Fuji. Mus. Shiro Fukai. Int. Shotaro Hanayagi, Kakuko Mori, Kokichi Takada, Nobuko Fushimi.


 

 

Kenji Mizoguchi