Jean Gabin (1904-1976) : une sacrée gueule


 

La Cinémathèque française, 51 rue de Bercy à Paris, clôt sa rétrospective consacrée à l'acteur français avec trois films significatifs. Ainsi, le dimanche 29 mai seront projetés, Touchez pas au grisbi de Jacques Becker (19 h 30) et French Cancan de Jean Renoir (21 h 45), ces deux films tournés respectivement en 1953 et 1954. Enfin, Martin Roumagnac (1946), avec Marlène Dietrich et réalisé par Georges Lacombe, sera l'avant-dernière oeuvre proposée (30 mai à 14 h 30).

 

Touchez pas au grisbi c'est d'abord un roman dû à Albert Simonin et publié dans une collection, appelée Série noire et créée par Marcel Duhamel pour Gallimard en 1945. L'influence des films noirs américains d'après-guerre est incontestable. Autour des années 53-54, trois oeuvres de cette série vont être, quasi instantanément, adaptées au cinéma. Deux d'entre elles, Touchez pas au grisbi et Razzia sur la schnouff (Auguste Le Breton/Henri Decoin, 1955) vont permettre au "héros tragique du cinéma d'avant-guerre" (A. Bazin) de relancer une carrière qui risquait d'être assimilée, selon certains, à une "traversée du désert" (Cl. Gauteur). S'agissant du roman d'Albert Simonin, Jacques Becker ne trahit pas forcément l'oeuvre de l'écrivain, mais la place sous un nouvel éclairage. Le scénario est, en effet, repensé en fonction de l'interprète : un Jean Gabin, plus âgé, grisonnant et empâté. L'image stéréotypé du gangster traditionnel y est battue en brèche. Les scènes de violence et de préparation d'un forfait y sont reléguées à l'arrière-plan. A l'inverse, une fine observation de la psychologie du milieu et des personnages auréole le film d'une touche nostalgique et poétique que le motif musical - mélange de jazz et de thèmes classiques - dû à Jean Wiener ne fait que rehausser. Selon Jacques Lourcelles, Becker opère ici un identique décentrage à celui qu'effectuait John Huston dans le capital Asphalt Jungle/Quand la ville dort de 1950. La mise en relief d'un rôle de truand désabusé et cherchant le repos - "Après minuit, j'ai l'impression de faire des heures sup", dit au cabaret, Max le Menteur/Jean Gabin - entre en concordance avec le statut d'un acteur parvenu à maturité et que l'on soupçonnait, dans sa vie privée, d'être devenu casanier. On aurait tort cependant de sous-estimer les différentes prestations des autres acteurs (René Dary, Paul Frankeur, Dora Doll, Jeanne Moreau et Lino Ventura, ces deux derniers à l'orée de leurs parcours) : elles bénéficient du même soin attentif de la part du réalisateur, pour qui chacun des protagonistes d'un drame participe, d'égale façon, à l'exact rendu d'une ambiance et d'un climat propres à l'environnement social observé. Au-delà du folklore, le film de Jacques Becker impose une vision sobre et touchante de l'amitié virile et du vieillissement. 

Entre Jacques Becker et Jean Renoir, il y eut, dès l'origine, plus qu'une empathie, une véritable affinité élective. C'est à Marlotte (Seine-et-Marne), dans la famille du peintre Cézanne, qu'ils en firent la découverte. Jacques vint au cinéma grâce à Jean. Ils partageaient, sans le suspecter forcément, des passions communes : les films américains, le jazz et les voitures sportives. "Entre eux la division horizontale jouait, écrit Célia Bertin; ils avaient en commun leur éducation, leurs habitudes bourgeoises. Catherine Hessling - la Nana et l'épouse de Jean Renoir - était la star et aussi la fille folle de danse et de rythmes qui s'enthousiasmait autant qu'eux. Ils passaient les nuits dans les boîtes où les membres de La Revue nègre dont Joséphine Baker était la vedette, jouaient pour leur plaisir." (in : C. Bertin : Jean Renoir, Editions du Rocher, 1994). Le spectacle et la musique ne sont pas absents des films proposés, celui de Becker et celui de Renoir plus encore, dans ces films qui consacrent le retour d'après-guerre de Jean Alexis Moncorgé, alias Gabin. Jacques Becker n'aura tourné avec lui que ce seul film et, encore, a-t-il failli en choisir, initialement, d'autres : Daniel Gélin qui s'estima trop jeune puis François Périer ensuite. Pourtant, il le connaissait déjà bien : à partir de 1932, il fut l'assistant de Jean Renoir et, à ce titre, il figure à ses côtés pour Les Bas-fonds (1936) et La Grande Illusion (1937). Enfin, le premier long-métrage de Jacques, Dernier atout (1943), inspiré d'un canevas de film policier américain, distribue comme interprète principale, Mireille Balin, brièvement amante de Jean Gabin et également actrice avec lui des célèbres Pépé le Moko  (J. Duvivier, 1937) et Gueule d'amour (J. Grémillon, id.). De cette digression non innocente, nous voudrions déboucher sur ce qu'il faut nettement considérer comme l'ultime chef-d'oeuvre de l'auteur d'un précédent Carosse d'or (1953), déjà placé au diapason par la critique. French Cancan (1955) "correspondait à un grand désir de faire un film dans un esprit très français, et qui puisse être un contact facile et commode, un pont agréable entre moi-même et le public français", déclara le cinéaste. Or, depuis 1939, Renoir, désormais installé aux Etats-Unis, n'avait plus tourné en France. Gabin, quant à lui, s'était expatrié à Hollywood, où il vivra avec la diva Marlène Dietrich, allemande devenue américaine, jusqu'en 1947. En avril 1943, il s'engageait aussi dans les Forces navales françaises libres du Général De Gaulle. Le film qui situe son histoire à la fin du XIX e siècle et dans le quartier parisien de Montmartre constitue, en conséquence, une forme de retour aux sources pour les deux Jean. Enfant de la balle, le fils Moncorgé ne voulut pas entrer dans le "spectacle". Son père - vedette du caf'conc' - ne l'entendit guère de cette oreille. Au cinéma, Jean Alexis incarna donc ce qu'il désirait être : conducteur de locomotive (La Bête humaine d'après Zola) et éventuellement maçon (Martin Roumagnac). Le voici donc, exceptionnellement, de la "revue" pour ce French Cancan et dans un rôle taillé sur mesure : celui du fondateur du Moulin-Rouge (Danglard en lieu et place de Charles Zidler). Quant à Renoir, il reconstruit, seul et totalement, un scénario prévu pour Yves Allégret et que la production n'acceptait pas. Pour le cinéaste, le film s'annonce comme le bouquet fleurissant la tombe d'Auguste, son père. La promesse sera dûment exaucée. Avec French Cancan et, en digne fils du peintre impressionniste, Jean fera chanter l'amour des femmes et la joie de vivre. Comment, entre autres, ne pas songer au Bal du moulin de la Galette de 1876 ? Il est naturel de s'extasier sur l'étude de la couleur - le technicolor de Michel Kelber -, les décors - Max Douy -, les costumes, la chorégraphie, la musique - l'illustre Complainte de la Butte, composée par Georges Van Parys et chantée par l'ineffable Cora Vaucaire -  et la mise en scène : tous ces éléments fusionnent en un vertigineux tableau dans lesquels l'allégresse, la sensualité et l'énergie étourdissent les sens. Et le public comme la critique n'ont pas manqué de le faire. En revanche, les tensions et les conflits humains, présents tout au long du film, renseignent sur une époque et ses signes annonciateurs. Et, cet aspect, moins directement perceptible et plus grave aussi, n'a peut-être pas toujours été suffisamment souligné. Si le film se déroule à l'orée d'un siècle nouveau, il n'est pas sûr qu'il ne veuille pas a posteriori dénoncer une conception du spectacle qui fige les corps et les techniques et brisent l'élan vital par lequel l'art transcende l'esprit et la matière, expression de l'impétuosité frénétique et incoercible de la vitalité créatrice. "Le cancan a été furieux et extraordinaire en ce temps-là", expliquera Jean Renoir à Jacques Rivette et François Truffaut, alors collaborateurs aux Cahiers du cinéma. Le réalisateur en rappelle surtout la vocation érotique. Du reste, à travers Gabin/Danglard c'est encore le démiurge Renoir qu'il faut voir. Gabin/Danglard a découvert, sous les traits d'une blanchisseuse montmartroise, la fée d'un nouveau spectacle nommée Nini ("J'étais complètement à plat. Rien que de voir cette petite sautiller sur le pavé, ça été pour moi une révélation !" confesse Danglard à Casimir (Philippe Clay), puis il ajoute aussitôt : "Sais-tu ce que je vais leur donner ? Du canaille pour millionnaire. L'aventure dans le confort."). Afin de l'incarner idéalement, Renoir l'a dénichée en la personne de Françoise Arnoul, 24 ans, native de Constantine (Algérie), danseuse ayant étudié à Rabat (Maroc). Elle est aussi la comédienne principale de sa première mise en scène théâtrale (Orvet). Le statut de Gabin est, bien entendu, modifié : l'Oedipe en salopette du Jour se lève est ici le maître d'oeuvre admiré par trois femmes au moins, dont Lola "la Belle Abbesse" interprétée par la fière mexicaine Maria Félix. "Plus encore qu'aux acteurs, Renoir s'intéresse à l'organisateur du spectacle, au metteur en scène, à l'éminence grise de la fête. C'est dire combien French Cancan est proche de lui", note Jacques Lourcelles. Renoir confirme à sa façon : "Gabin est né acteur et moi je suis né auteur. [...] il est puissant et impose ses idées sans effort." Or, ses idées sont, à peu près, celles de Renoir. "Nous n'avions presque pas besoin de scénario pour nous retrouver", dit encore le réalisateur. Si Gabin occupe, comme prévu, un rôle déterminant, cela ne signifie pas que les autres personnages soient négligeables. Tout au contraire, chacun d'entre eux, par ses dispositions et ses comportements, nous révèle un fragment éclaté du miroir effrayant que peut être le fonctionnement d'un milieu et les règles invisibles et cruelles qui le gouvernent. Renoir retrouve ainsi la dimension morale qui l'habitait pleinement dans La Règle du jeu (1939), qualifié de "salmigondis étrange" par l'ultra-réactionnaire Maurice Bardèche. Incarné par le regretté Gianni Esposito, trop tôt disparu, le prince Alexandre, malheureux amant de Nini, s'exclame : "Dans la jungle, les animaux se groupent par familles, par clans, ils ne se mélangent pas sous peine de mort." "J'ai mis mes pattes là où il ne fallait pas", regrette-t-il, suite à sa tentative de suicide manquée. Si French Cancan est, sans conteste, un spectacle de haute tenue, n'oublions pas néanmoins la profession de foi du cinéaste : "Le spectacle de la vie est mille fois plus enrichissant que les plus séduisantes inventions de notre esprit." (in : Ma vie et mes films, p. 121). A vrai dire, French Cancan est un divertissement qui ravit nos sens et notre intelligence. 

Comparé à ces deux-là, Martin Roumagnac, tourné en 1946 et dont Gabin avait acquis les droits dès 1937, apparaît logiquement comme un projet retardé. On a effectivement le sentiment d'être en face d'une oeuvre de transition : entre un Gabin d'avant-guerre et un Gabin d'après-guerre, entre un héros humble et tragique et un notable parvenu et rangé. Outre l'association à l'écran du couple Marlène Dietrich-Jean Gabin, encore inédit et tout à fait unique, l'intérêt de Martin Roumagnac pourrait résider en ceci : un Gabin qui, tout en conservant les traits fondamentaux de sa personnalité artistique initiale, est en voie d'apprivoisement et d'intégration sociale. Là, cependant, persiste un décalage : entre sa partenaire, une "veuve joyeuse", séductrice fatale dont on ne sait jamais sur quelle partition elle s'accorde, et lui-même, homme franc, rude, honnête et maladroit, l'abîme est complet. Gabin/Roumagnac n'en comprend rien et tuera, comme dans La Bête Humaine de 1938, celle dont il est épris passionnément. Le suicide en demeure la conclusion attendue : il ne s'effectue pourtant pas du haut d'une locomotive en marche, mais le dos offert à un jeune pygmalion vengeur (Daniel Gélin). Car, bien entendu, la veuve Blanche Ferrand (Marlène Dietrich) aura eu le temps de chavirer bien des coeurs dans cette commune des environs de Saint-Dizier. Georges Lacombe fait oeuvre honnête, mais on aurait souhaité une étude plus approfondie d'un contexte provincial et historique qui ne peut pas ne pas influer sur le comportement des protagonistes. A juste raison, Jacques Lourcelles constate, pour sa part, que Martin Roumagnac a, sans aucun doute, indiqué à l'acteur lui-même et à ses metteurs en scène "vers quel type de rôle il devait se diriger pour conserver à la fois sa crédulité comme personnage et sa force expressive comme comédien."

 

S.M.

 

 

 

 

  "L'étendue des émotions que peut fournir Gabin est immense, tout son art est de n'en donner que l'essentiel." (Jean Renoir). 

 

 "Moi, qui ai appris de Jean Gabin à aimer les femmes, je me trouve maintenant avec la photographie de Margaret Thatcher devant moi - dans le journal, bien entendu, qu'en bonne citoyenne d'après la révolution française j'achète tous les matins - et je commence à penser que quelque chose est allé de travers durant ces trente dernières années. Jean Gabin ignorait tout cela, les dames de fer, les femmes policiers, les soldates et les culturistes. Ses yeux bleus - ceux de Jean, bien sûr - rêvaient d'une femme qui serait comme un fleuve, un grand fleuve languide et vertigineux s'en allant nourrir la mer de ses eaux limpides. Voilà ce que j'ai appris de lui, et pour moi la femme a toujours été la mer." (Goliarda Sapienza in : Io, Jean Gabin, Angelo Pellegrino, 2010).

 

Touchez pas au grisbi L. Ventura J. Gabin J. Moreau

French Cancan M. Félix/J. Gabin

Martin Roumagnac M. Dietrich J. Gabin

Jean-Louis Forain : Danseuses

"La Goulue" selon Henri de Toulouse-Lautrec