Ronit Elkabetz (1964-2016)

L'Institut Lumière rend hommage à l'actrice et réalisatrice israélienne Ronit Elkabetz, décédée le 19 avril 2016. Sera projeté, vendredi 3 juin à 19 h,  Prendre femme (Ve'Lakhta Lehe Isha), réalisé en 2004 en association avec Shlomi Elkabetz, le frère de Ronit. En réalité, ce film constitue le premier volet d'une trilogie consacrée au combat d'une femme, Viviane Amsalem, pour conquérir son autonomie dans une société où les tribunaux religieux juifs gèrent, de manière unique et absolue, les questions du statut personnel et des rapports matrimoniaux, suivant les prescriptions de la halakha coutumière. Les Sept jours (Shiv'ah) en 2008 et Gett/Le procès de Viviane Amsalem en 2014 en forment la suite. Les trois réalisations sont donc inséparables - d'une durée respective de 97 mn, 108 mn et 115 mn - et composent, par ailleurs, le témoignage essentiel de Ronit comme réalisatrice et actrice tout à la fois. 

Née dans une famille originaire d'Essaouira, station balnéaire et port de pêche marocain, Ronit s'inspire - à travers l'itinéraire d'une femme judéo-berbère - de sa propre expérience et de celle de sa mère, elle aussi coiffeuse. Shlomi Elkabetz déclare d'ailleurs ceci : "C'est un film personnel semi-autobiographique fait par une soeur et un frère. Nous n'avions pas besoin de parler pour savoir ce que l'autre pensait. Nous étions poussés par le besoin de raconter notre histoire de la façon la plus simple et la plus profonde possible afin d'inviter les spectateurs à se remettre en question à la lumière de notre vérité."  Les trois films mettent en scène le contexte étouffant dans lequel une femme se débat : huis-clos conjugal et familial, huis-clos confessionnel, le conclusif devient logiquement huis-clos juridique confinant à l'absurde kafkaïen, comme y conduisent toutes les lois religieuses qui datent d'un autre temps et que l'on voudraient intemporelles. 

Prendre femme n'autopsie pas encore une procédure de divorce rigoureusement codifiée pour assurer la domination masculine (gett). L'idée même de divorce n'a, du reste, pour équivalent que la notion de répudiation (gerushim). Ici, Viviane est simplement au bout du rouleau : son existence est morne, sans perspectives et humiliante. Sa condition est celle d'une femme "biblique" prisonnière d'un statut de secondarité et de sujétion.  C'est pourquoi, à la veille du shabat, en juin 1979, le retour d'un ancien amant dans l'existence de la jeune femme - en l'occurrence Albert/Gilbert Melki - l'illumine d'un rayon de soleil providentiel. En face, l'adversité est immense : il est encore trop tôt pour l'emporter. Excédée, hystérique parfois, Viviane n'a pas encore suffisamment mûri pour livrer une lutte à la hauteur de l'enjeu. L'actrice Ronit Elkabetz est, en revanche, au meilleur : pathétique, bouleversante et sublime, sa prestation - d'une tension insoutenable - suggère celle d'une Gena Rowlands et c'est, sans doute, pour ces raisons-là que l'univers de la réalisatrice a été comparé à celui de John Cassavetes. La problématique est plutôt ardue : comment quitter un homme autant admis socialement ("beau specimen de victime passive-agressive", écrit Cécile Mury pour Télérama) qu'Elisha/Eliahû (Simon Abkarian) ? Surtout, lorsque les rabbins veillent : c'est l'injonction du shalom beit ("la paix des ménages") avec pour mission grandiose celle de "sauver tout foyer juif" ! Sauf, que Simon, être d'apparence impassible et humble, obscur et désargenté ("le voeu de pauvreté et de chasteté conduit au Paradis" !) , dévôt à l'excès, qui refuse, au nom des lois imprescriptibles de la Torah et du Choulhan Aroukh, fantaisie, plaisir et drôlerie, détruit, à la fin des fins, toute patience et toute volonté de compromis de la part de Viviane qui n'aspire qu'à rompre les liens du mariage.

En "grammairiens inspirés de la déchirure conjugale" (Roland Hélié in : L'Annuel du Cinéma 2015), Ronit et Shlomo Elkabetz mettent à nu les contradictions d'une société qui n'a pas tranché, jusqu'à l'heure présente, les rapports entre privé et public, laïcité et religion. En filigrane, s'impose, aux yeux du profane, la fausseté du mythe d'un Etat hébreu uni et indivisible. Que ce soit dans les moeurs, dans la pratique religieuse, dans le patrimoine culturel ou dans les pratiques linguistiques, multiplicité et différences - voire divergences - y croissent avec vigueur, non sans frottement et sans conflit, dans l'Israël d'hier et d'aujourd'hui - entre Juifs eux-mêmes, entre Juifs et Musulmans, entre Juifs et Chrétiens etc... Il n'y a nulle raison de s'en inquiéter : elles constituent le piment d'une société nouvelle et épanouie. Un ferment de paix et d'amour. Comme le fut la regrettée Ronit Elkabetz. Hélas, à l'horizon, pointent invariablement la haine et ses guerres fratricides. 

S.M.   

 

 

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