Tiempo de morir (1966, A. Ripstein) : Los hijos vendadores

Festival Lumière, 9 octobre 2016.

L'an passé, le Festival avait rendu un bel hommage au cinéma mexicain des années fastes en projetant quelques films symboliques. Ce qui nous avait permis de (re)découvrir des réalisateurs et des acteurs remarquables : Julio Bracho (Distinto amanecer, 1943), Emilio Fernández (Enamorada, 1946) et Roberto Gavaldón (La otra, 1946 et Macario, 1960) d'une part ; Pedro Armendáriz, María Félix, Dolores del Río et Ignacio López Tarso d'autre part. Situé à une autre période de l'histoire, Tiempo de morir, première réalisation d'un cinéaste d'exception, doit donc être replacé dans son contexte. 

Si le cinéma mexicain avait su conserver son attrait jusqu'au milieu des années 50, il en allait désormais tout autrement au début des années 60. Tomás Pérez Turrent de la Filmoteca UNAM estimait, pour sa part, que les conclusions établies par Juan Antonio Bardem à l'endroit du cinéma espagnol, bridé par le régime franquiste, auraient pu s'appliquer également au cinéma de son propre pays. Alors que la société mexicaine se transformait en profondeur, le cinéma demeurait englué dans des formules stéréotypées, très souvent copiées sur des modèles hollywoodiens eux-mêmes en crise. Or, précisément, 1965 constituera un tournant important pour le cinéma local. Au-delà de résultats effectifs globaux, se tient, cette année-là, un premier concours expérimental qui va permettre la réalisation de douze nouveaux films avec lesquels dix-huit réalisateurs feront des débuts parfaitement innovants en matière créatrice. L'objectif avait été clairement précisé : "Renouveler les cadres artistiques et techniques de l'industrie nationale."  Cet événement ne provenait pas, bien entendu, d'une initiative institutionnelle, il était le fruit de l'activisme de jeunes intellectuels épris de cinéma - comme José de la Colina, José Miguel García Ascot ou Carlos Monsivais par exemple - qui animaient une revue, Nuovo Cine, très marquée par l'influence des Cahiers du cinéma. Parallèlement se mettaient en place des ciné-clubs, très souvent animés par ces mêmes critiques ou par des personnes acquises à leurs positions. Première manifestation pratique de toutes ces idées, En el balcón vacío (1961) de García Ascot, réalisé hors cadre commercial, fut donc une production indépendante tournée suivant des modalités singulières. Le sujet le fut également ; le film raconte la difficulté d'adaptation et la solitude d'une fille de républicains espagnols, réfugiée au Mexique.

Stagiaire de Luis Buñuel pour El ángel exterminador et Simón del desierto et fils d'un producteur renommé, Arturo Ripstein se servit, en revanche, des organismes officiels et des mécanismes industriels classiques pour débuter. Il fut le premier réalisateur et le plus jeune de la génération montante qui présida à la renaissance du cinéma mexicain, aux côtés d'un Alejandro Jodorowsky (El Topo, 1970), d'un Felipe Cazals (Canoa, 1976), d'un Paul Leduc (Reed México insurgente, 1973) ou d'un Jaime Humberto Hermosillo (La pasión según Berenice, 1976). Tiempo de morir, présenté au Festival de Locarno en juillet 1966 et sorti au Mexique le mois suivant, reprenait un argument de l'écrivain colombien Gabriel García Márquez, El charro. Celui-ci présentait, par conséquent, des allures d'archétype. Chacun sait ici que le charro représente une sorte de cow-boy local. Toutefois, comme le gaucho argentin, il a des particularités régionales et il est recommandé d'éviter de faciles analogies. Quoi qu'il en soit, la tentation fut grande de classer ce film en tant que western mexicain.  Nous entrevoyons néanmoins tant de réminiscences du maître - Luis Buñuel - et tant de thèmes prometteurs qu'il nous faut déjà saluer ici l'oeuvre d'un grand cinéaste. En outre, l'apport au scénario de deux grandes figures du roman latino-américain, García Márquez et le Mexicain Carlos Fuentes (La región más transparente et Los años con Laura Díaz) est loin d'être négligeable. Tout comme la présence d'Alex Phillips (le meilleur opérateur du pays avec Gabriel Figueroa) en tant que directeur de la photographie. 

Arturo Ripstein, très passionné de littérature, ne pouvait pas ne pas rencontrer Gabriel García Marquez. Outre de réelles affinités, on doit aussi signaler des rencontres rendues possibles par les fluctuations historico-politiques. En janvier 1961, Jorge Ricardo Masetti, fondateur de Prensa Latina envoie García Marquez travailler à New York. Sympathisant du nouveau régime cubain, le romancier colombien fait face à une situation impossible, suite au débarquement de la Baie des Cochons (17 avril). Il émigre alors au Mexique et cherche à s'employer dans le monde du cinéma. Il travaille ainsi pour Roberto Gavaldón qui adapte à l'écran une oeuvre de Juan Rulfo, El gallo de oro. Là, encore, il collabore avec Fuentes. Ripstein reprendra cette histoire avec un de ses meilleurs films, El imperio de la fortuna (1985), auquel va coopérer sa compagne, qui deviendra alors sa fidèle scénariste, Paz Alicia Garciadiego. Beaucoup plus tard, en 1999, Ripstein marquera son allégeance à l'écrivain colombien en transposant au cinéma, El coronel no tiene quien le escriba, grandiose déchéance d'un couple uni jusqu'à l'épuisement et la mort et sublimée par l'incarnation de Marisa Paredes.

1965 c'est aussi l'année où García Márquez entame la rédaction de Cent ans de solitude qu'il achève en août 1966. Le roman obtiendra le succès que l'on sait et, sans doute, déterminera-t-il la suite de sa carrière. Au sujet de Tiempo de morir, on a justement souligné ses anticipations d'une oeuvre à venir, le célèbre Cronica de una muerte annunciada, paru en 1981 à Bogota. Le charro Juan Sagayo de Tiempo de morir - interprété par Jorge Martínez de Hoyos - est tel Santiago Nasar dans le roman de Marquez : il ignore tout des préparatifs et des motivations pour lesquels on veut le tuer, sort qu'on lui réserve en vertu d'une loi implacable. Il faut venger le pater familias sans aucune faiblesse : c'est une affaire d'honneur, l'une de ces affaires en forme de "cases hermétiques auxquelles ont seul accès les maîtres du drame." (G. García Márquez in : Chronique d'une mort annoncée). Et ce sont là - comme pour les jumeaux du roman - deux frères, Pedro et Julian Trueba (Enrique Rocha et Alfredo Leal), qui doivent accomplir le meurtre. Toutefois, c'est plutôt, en filigrane, le thème de la famille et du père tyrannique qui s'y déploie. Comment ne pas voir que ces deux fils agissent comme des êtres totalement aimantés par leur père, figure à la fois crainte et vénérée ? Image symbolique : L'aîné s'admirant devant un miroir, revêtu du fatidique gilet paternel troué au coeur par un projectile mortel. On pourrait, de surcroît, établir d'utiles comparaisons entre les frères eux-mêmes, Julian et Pedro, l'un jouant le nouveau rôle de père auprès du second - y compris dans la punition qu'il faut infliger (les coups de ceinture féroces et humiliants en public, env. 75e min). "Je parle souvent de la famille dans mes films, ce qui est une autre tradition du cinéma mexicain. L'amour que vous portent vos proches peut vous anéantir. [...] J'aime dire que l'on peut faire éclater la cellule familiale", déclare, en effet, le cinéaste. 

D'une lenteur à mourir, le film d'Arturo Ripstein n'a rien, en conséquence, d'un western classique, mexicain ou pas. Le Temps, ce commandeur infaillible, est absolument nécessaire pour méditer, comprendre, analyser et surtout digérer ce destin inéluctable (la croix face à laquelle doit mourir notre héros). Autre motif récurrent, cher au Ripstein à venir, l'enfermement : il l'est autant dans la vie qu'à l'intérieur des êtres eux-mêmes - voir El castillo de la pureza (1971). Juan Sayago ne quittera jamais son village excentré - et le film non plus - autant par fidélité à l'amour de sa vie, Mariana (Marga López), qu'à son lopin de terre.  De son côté, Mariana, non plus, ne veut pas laisser sa belle maison et son patio, peuplé d'oiseaux et de fleurs, de souvenirs et d'attentes partagées. Une forme de mélancolie habite les rapports entre Juan et Mariana. Les lourdes portes de prison qui s'entr'ouvrent, à l'orée du film, ne promettent rien d'autre qu'une sombre fatalité. Tiempo de morir communique, avec une clairvoyance résignée, un sentiment inexorable de chute du temps et de vieillesse sans recours. A cette réalité, le film n'oppose que le grotesque et l'humour noir - le tireur cloué dans son lit et qui fait encore mouche ; notre héros, atteint de myopie, et, contraint de chausser des binocles pour abattre son ennemi. La violence, latente tout au long du film, conclut, en taches écarlates et répétées, ce coup d'essai  inaugural et simplement préfigurateur. Signe pourtant d'une renaissance : celle du cinéma mexicain.

 

SPORTISSE Michel.

 

Tiempo de morir/Un temps pour mourir. Mexique. 1966. Réal. Arturo Ripstein. Scénario : Gabriel García Márquez et Carlos Fuentes. Photographie : Alex Phillips. Musique : Carlos Jiménez Mabarak. Montage : Carlos Savage. Production : Alfredo Ripstein Jr., César Santos Galindo, Alameda Films. Interprètes : Marga López, Jorge Martínez de Hoyos, Enrique Rocha, Alfredo Leal. 90 minutes. Noir et blanc. 

Synopsis :

Après dix-huit ans de prison, Juan Sayago revient dans sa commune natale. Il espère y gagner le coeur de son ancienne maîtresse, Mariana. Cependant, il est rapidement confronté à son meurtre passé. Les fils de l'homme assassiné veulent se venger coûte que coûte...

 

 

 

Arturo Ripstein et Paz Alicia Garciadiego