Alberto SORDI (1920-2003) : la quintessenza dell'italianità


La mia comicità non è mai stata astratta, gratuita. L'ho sempre ricalcata sulla realtà del momento. (A. Sordi)

Cet art dont tu parles doit t'être cher par dessus-tout puisque, par amour pour lui, tu vas jusqu'à vouloir remettre ton mariage. (H. Hesse in : Le poète chinois)

 

 

Le Festival International du Film de La Rochelle 2016 rend un juste hommage à la carrière de l'acteur et réalisateur italien Alberto Sordi. Né dans le rione du Trastavere, seul quartier du centro storico de Rome situé sur la rive droite du Tibre, Sordi était devenu, après-guerre, l'acteur le plus vénéré de la péninsule. A tel point, que lors de son 80 e anniversaire, le maire de l'époque, Francesco Rutelli lui transmit l'écharpe de premier magistrat de la Cité antique. Si Alberto Sordi fut un authentique romain, il fut un citoyen au-delà du Tibre. Simple jeu de mots pour dire à quel point il aura su transcrire au cinéma et, avec une rare pénétration, les qualités et les défauts de l'uomo italiano. De fait, les transalpins, toutes classes confondues, l'ont très vite élu dans leur coeur. Et lors de son décès, le 24 février 2003, le pays lui rendit un hommage exceptionnel.

Les responsables du Festival émettent l'idée qu'Alberto Sordi mérite mieux et qu'on l'aurait sous-estimé dans l'hexagone. Je dirais, pour ma part, qu'il fut, chez nous, plutôt méconnu. Et cela s'explique notamment parce que le cinéma italien est demeuré, en de larges pans de sa production, relativement ignoré. Or, ceux des films qui nous furent dévoilés récemment - L'arte di arrangiarsi (1954), entre autres, au cours de la rétrospective Luigi Zampa à la Cinémathèque française - ou que nous ne connaissons pas ou prou - Il vigile (1960) de Zampa encore, Detenuto in attesa di giudizio (1971) de Nanni Loy ou Polvere di stelle (1973) de Sordi lui-même - occupent une place bien plus importante qu'on l'imagine dans le cinéma italien. Du coup, l'explication peut aussi provenir de ce constat : l'absence dans notre paysage de cinéastes reconnus par la profession en Italie. Bienheureux festivaliers qui pourront donc visionner les quatre précités, parmi les 16 films judicieusement choisis par les organisateurs. 

Un bref regard sur le parcours artistique d'Alberto Sordi : s'il est rapidement remarqué et estimé dans le monde du spectacle - parfait comédien de doublage, s'illustrant notamment pour l'imitation d'Oliver Hardy dès 1937,  il est aussi présent dans les émissions radiophoniques et le music-hall -, sa carrière au cinéma démarre, par contre, assez laborieusement. Son premier grand rôle, il l'obtient dans Mamma mia, che impressione (Mon Dieu, quelle frayeur ! , 1951) produit et réalisé (mais non signé) par Vittorio De Sica. Le film est un échec désastreux, malgré qu'il ait été, au fond, la simple reprise d'un spectacle radiophonique à succès. L'acteur a une once de chance : Fellini, à ses débuts, n'en tient aucun compte et lui offre le premier rôle dans son Lo sceicco bianco/Courrier du coeur (1952). "Alberto est touché par la fidélité de Fellini, vieux compère qu'il a photographié sur un banc dans un parc, au temps de la bohème, mais il craint un autre fiasco et sent la catastrophe arriver." (in : Tullio Kezich : Federico, Fellini la vita e i film, 2002, Feltrinelli Editore). Il ne s'y trompe pas : lors de sa sortie en salles, le premier opus de Fellini obtient une affluence misérable. Côté critiques, les avis sont contradictoires mais Bianco e nero, la revue de référence, émet un point de vue sans appel : "... un film tellement raté, manquant de goût, rempli de déficiences narratives...etc." Concernant le film, la suite nous la connaissons. Sordi, en revanche, doit affronter, sur le moment, une sérieuse adversité. Encore une fois, Fellini lui fait confiance pour ses Vitelloni de 1953. Contre l'opinion du producteur, Federico maintient un acteur "réputé pour avoir un effet funeste sur les recettes." (T. Kezich : op. cité). Miracle s'il en est, I vitelloni projette Sordi sur le devant de la scène et de façon définitive. En 1954, par exemple, il joue dans quatorze films. Tullio Kezich écrit que ce triomphe s'explique, en grande partie, par une séquence dans laquelle les vitelloni, "rentrant en voiture d'une excursion à la campagne, croisent des ouvriers qui réparent la route et qu'Alberto ne résiste pas à la tentation d'apostropher : "Travailleurs...", avant de leur faire un bras d'honneur accompagné, avec la bouche, d'un bruit de pet. Alberto continue de se moquer quand soudain la voiture s'immobilise : terrorisé, le lâche fuit à pied, suivi par les ouvriers qui les rattrapent, lui et ses amis, et les rouent de coups." (T. Kezich, op. cité). On tient là, à travers cet instant de cinéma, un aperçu saisissant d'un caractère typiquement local. Sordi prolongera désormais cette veine, sans arrêt et avec une détermination toujours plus profonde, dans des films significatifs qui marqueront de leur empreinte le cinéma transalpin. 

Ce seront donc les incarnations suivantes qui confèreront à l'acteur sa stature. Incontestablement, les grands illustrateurs de la "comédie à l'italienne", satirique, corrosive et ironique, vont aider le comédien à bâtir son nid. Citons-en quelques-uns : Mario Monicelli (Un eroe dei nostri tempi, La grande guerra), Dino Risi (Il segno di Venere, Il vedovo, Una vita difficile), Luigi Comencini (Tutti a casa, Il commissario, Lo scopone scientificoIngorgo - Una storia impossibile) et, exceptionnellement, Alberto Lattuada pour Mafioso (1962) et Vittorio De Sica pour Il boom (1963). D'autres cinéastes feront appel à lui : le néoréaliste Luigi Zampa, Francesco Rosi avec I magliari (1959), greffe étonnante de plusieurs genres cinématographiques, et Elio Petri, associé surprenant d'Age et Scarpelli, dans la seule comédie qu'on lui connaisse, Il maestro di Vigevano. Là, Sordi peaufine à l'infini et avec persévérance l'image d'un citoyen italien appréhendé, dans tous ses états, que ce soit d'un point de vue social ou mental voire psychologique. Sordi demeure en harmonie avec le cinéma de son pays : un cinéma qui, pour aussi incisif et intelligent qu'il veuille être, ne souhaite guère s'enfermer dans un hermétisme spéculatif. 

C'est, en effet, le credo du comédien qui déclare à la revue Positif : "Je me suis fixé un programme : aller au même rythme que l'évolution des moeurs. Tout ce qui se produisait en Italie, moi je le représentais avec mon personnage. J'ai fréquenté tous les milieux sociaux ; des prolétaires aux grands industriels, des employés aux nobles. J'ai illustré tous les aspects de la société italienne." L'acteur retenait de l'Italien ses qualités intrinsèques : l'art de rebondir, sa volonté de vivre et son optimisme foncier ; et ses défauts : la forfanterie, l'égoïsme et la poltronnerie. Sans doute, faudrait-il y ajouter, en certaines occasions : de la dignité, de la grandeur et la volonté de progresser. Ainsi, dans Tutti a casa/La Grande pagaille (1960, Luigi Comencini), le sous-lieutenant Alberto Innocenzi/Sordi n'accepte plus la lâcheté et l'étroitesse d'esprit de son père (Eduardo De Filippo) ; il veut comprendre l'Histoire, surmonter les épreuves et non tourner la page pour oublier. Ainsi, dans Una vita difficile (1961, Dino Risi), Silvio Magnozzi/Sordi, partisan durant la guerre, après moult péripéties, finit par rejeter les traîtreuses promesses d'avancement social afin de conserver son honneur. Cette vision de l'Italie existe également bel et bien. Il était impossible qu'Alberto Sordi n'en rende pas compte avec objectivité.  Quant à nous, nous ne devons rien accepter dans la fatalité. Evoquant le comédien, Alberto Lattuada affirmait que "le caractère de l'Italien s'est endurci dans l'égoïsme, la trahison, la lâcheté considérée comme la qualité du plus malin que les autres. [...] Sordi est le miroir de ces caractéristiques, peu facilement déchiffrables." (in : A. Lattuada, Feuillets au vent, JC Lattès). Nous pensons, pour notre part, qu'en dressant ce tableau sans concessions, l'acteur espérait offrir une chance de rédemption à chacun d'entre nous. Du reste, il ne fut jamais simplement l'instrument des cinéastes : il participait activement à l'élaboration des séquences et des protagonistes. Son passage de l'autre côté de la caméra n'a donc rien de déconcertant : outre Polvere di stelle, programmé au Festival, Sordi a réalisé dix-sept films. Nous vous assurons qu'ils méritent d'être découverts. C'est à cette perspective que nous oeuvrons. Parce qu'Alberto Sordi a droit à notre reconnaissance, toute notre reconnaissance : il a été, sa vie durant, un rare modèle d'intégrité et d'isolement artistiques. "Qui sait, écrivait encore Lattuada, peut-être que Sordi ne s'est pas marié juste pour pouvoir exercer pleinement cette concentration sur lui-même. Enfermé dans la casemate de sa villa, sans voix qui interrompent le fil de ses monologues, ou allègent sa stricte et douloureuse solitude, acceptée, exaltée comme aristocratique condition d'un sublime égoïsme payée à n'importe quel prix." (A. Lattuada, op. cité). Mais, comment l'artiste peut-il observer les hommes, en témoin lucide et scrupuleux, s'il évolue parmi les hommes ?

 

S.M.

I vitelloni (F. Fellini, 1952)

L'arte di arrangiarsi (L. Zampa, 1954)

Tutti a casa (1960, L. Comencini), avec S. Reggiani

Affiche L'Agent (L. Zampa, 1960)

Una vita difficile (D. Risi, 1961), avec L. Massari

Mafioso (A. Lattuada, 1962)

Il boom (V. De Sica, 1963)

I complessi, sketch Guglielmo il dentone (1965)

Detenuto in attesa di giudizio (N. Loy, 1971)

Lo scopone scientifico (L. Comencini, 1972)

La più bella serata della mia vita (E. Scola, 1972)

Polvere di stelle (A. Sordi, 1973), avec Monica Vitti

Affiche I nuovi mostri (1977)

Un borghese piccolo, piccolo (1977, M. Monicelli)

Les films programmés

Un eroe dei nostri tempi (M. Monicelli, 1955), face au pont de l'Ange à Castel'Sant'Angelo

Les films soulignés dans le texte sont ceux programmés. La liste complète est à consulter sur le site du Festival (voir lien plus haut). Aime bien