La planète Guiraudie


 

L'univers d'Alain Guiraudie serait-il un territoire à part ? Ou ne serait-il pas, surtout, le reflet d'une diversité française - géographie, climat, coutumes, histoire - insuffisamment transcrite ? Et que le cinéma, à travers la personnalité et le parcours d'un réalisateur, enregistre forcément. Certes, il y faut additionner les propres coups de coeur, les choix de vie, le tempérament et le caractère d'un créateur. En cela, Alain Guiraudie, en s'affirmant tel qu'il est et non tel qu'on voudrait le voir, nous intéresse. Et les officiels ne s'y sont pas trompés en sélectionnant régulièrement ses films au célèbre Festival de Cannes. Le Festival International du Film de La Rochelle 2016 non plus, qui nous gratifie d'un retour sur l'ensemble de son oeuvre.

Né dans le Rouergue, un 19 juillet 1964, fils d'agriculteurs, Alain Guiraudie témoigne, à travers ses films, de son attachement au terroir. Plus encore à une spécificité culturelle, une façon de sentir et d'aborder le monde dirais-je, qu'à un cachet typique qui risquerait de l'enliser dans un régionalisme compassé. Ce n'est pas de ce côté-là qu'Alain Guiraudie construirait sa voie intérieure que d'autres perçoivent comme une curieuse marginalité ou une enclave secrète. Ensuite, il y a ses engagements - Alain s'est toujours battu en militant pour ce à quoi il croyait -, ses lectures (la bande dessinée, la science-fiction, l'aventure...), l'écriture (ses romans non publiés), les voyages et un espace ouvert à un imaginaire fécond. Et, enfin, aspect aussi important, sa sexualité qu'il questionne sans nul esquive dans deux de ses longs métrages les plus troublants : Le Roi de l'évasion (2009) et surtout L'Inconnu du lac (2013). A cet égard, on fera remarquer que la topologie ou la géographie, ce décor en extérieurs réels, y joue un rôle déterminant. S'il évoque des contrées familières à l'auteur, il n'a pas pour seule fonction d'y insuffler, tout uniment, une brise d'attachement atavique ou une mélancolie des racines. 

Ailleurs, dans les moyens métrages Du soleil pour les gueux (2001), semblablement western et conte picaresque situé dans le milieu des bergers des Causses, ou dans Ce vieux rêve qui bouge (2001), récit d'une usine - sise en milieu rural - en déclin et promise à la fermeture, Alain Guiraudie interroge l'histoire de régions, d'un pays, le nôtre, en proie à ces mutations sociologiques, fatalités erronées, qui conduisent aux mutilations du cadre de vie et aux uniformisations culturelles que l'on sait. Sans doute, le cinéaste s'efforce de ne point en limiter le propos, que ce soit dans le temps, l'espace ou la méditation philosophique. D'où l'échappée hors du réel : issues de ses inclinations culturelles, des réalisations comme Pas de repos pour les braves (2003) et Voici venu le temps (2004) sont, à la fois, anticipations futuristes et voyages généalogiques. Bien qu'imparfaits, les deux films enclenchent la sympathie grâce à la profusion inventive que déploie un réalisateur peu soucieux de classicisme et de normativité. Cependant, l'Obitanie de Voici venu le temps c'est encore ici qu'elle se situe. Voilà, peut-être, pourquoi Rester vertical, sélection officielle au Festival de Cannes 2016, et dont la sortie sur nos écrans est prévue pour le 24 août, semble procéder d'une heureuse synthèse entre plusieurs tendances. Ce faisant, nous sommes toujours dans la France du Massif Central (la Lozère), en terre rurale donc (les héros sont un chasseur et une bergère), l'enfant et l'animal, quant à eux, ne sont pas qu'une toile de fond. Pour parallèle qu'il puisse sembler, le cinéma d'Alain Guiraudie est un cinéma des origines. C'est naturellement réconfortant.

 

S.M.

 


 

Ce vieux rêve qui bouge (2001)

Voici venu le temps (2004)

Affiche Le Roi de l'Evasion (2009)

L'Inconnu du lac (2013)

Rester vertical (2016)