Les épouses de Muhammad et le mariage avec Aïcha

"Il n'est jamais irrespectueux de chercher la vérité." (proverbe).

 

"Une biographie de Mûhammad, le prophète de l'Islam, qui ne mentionnerait que des faits indubitables, d'une certitude mathématique serait réduite à quelques pages et d'une affreuse sécheresse", écrit Maxime Rodinson. S'agissant des nombreuses élues du Prophète - onze ou treize, le chiffre est naturellement sujet à discussions -, il en serait de même. Certaines ont joué un rôle considérable alors que d'autres nous sont très peu connues. La première d'entre elle, Khadîja, eut une place décisive et prééminente. Sans celle-ci, comment Mûhammad aurait-il pu devenir ce qu'il fut : le messager d'une nouvelle Révélation ? Beaucoup affirment aussi qu'elle fut la meilleure des épouses. Muhammad en fut infiniment reconnaissant. A sa troisième épouse, l'adolescente Aïcha, il confia ceci : "Elle crut en moi lorsque les gens m'ont abandonné. Elle me donna son argent lorsque les gens m'en ont privé. Et, elle fut la seule à m'avoir donné des enfants." ("Ton seigneur ne t'a pas abandonné, il ne t'a pas détesté... / Ne t'a-t-il pas trouvé orphelin et il t'a donné un refuge ? / Il t'a trouvé égaré et il t'a dirigé. / Il t'a trouvé miséreux et il t'a enrichi. - Al Qûran, XCIII). Khadîja était effectivement une des plus puissantes fortunes de la dynastie de Qûraïsh tandis que Mûhammad était terriblement pauvre. Veuve de deux conjoints successifs, Khadîja était aussi une une femme d'affaires expérimentée. De quinze ans plus âgée que le jeune Mûhammad, elle devint sa femme alors qu'il venait d'atteindre ses vingt-cinq ans. Khadîja fut la seule femme qui crut en Mûhammad, en son éloquence et sa sagesse et à la force de ses prédictions. "Un prophète est sur le point d'advenir. Que celle qui peut l'épouser n'hésite pas à le faire", dit un caravanier. Plus concrètement, c'est l'oncle de Mûhammad, Abû Tâlib, qui le proposa comme caravanier auprès d'elle. Elle fut subjuguée par ses capacités, son intelligence et ses dons oratoires, elle en fut éprise aussi : elle devint sa compagne. Le Prophète qui perdit sa mère, à l'âge de six ans, reçut ainsi l'amour dont il fut privé. Khadîja offrit à Mûhammad autant d'attention et d'affection qu'elle le pût. Même lorsqu'ils perdirent leurs deux garçons. Tant qu'il vivait avec Khadîja, le Prophète n'eut pas d'autre épouse. Vingt-cinq ans de bonheur absolu, dit-on. La disparition de Khadîja en 619 affecta profondément le Messager d'Allâh. On rapporte que, jusqu'à la fin de son existence, Mûhammad ne cessa de penser à elle. Au Paradis, il s'imaginait avec Khadîja, occupant une maison idéale, rempli de calme et l'âme sereine. Ce qui attisait, forcément, la jalousie d'Aïcha, sa préférée sur terre. Quoi qu'il en soit dans le coeur des mu'minin, Khadîja est leur mère.  

En toute logique, les musulmans ont projeté le couple idéal à travers l'alliance Khadîja/Mûhammad. La perte de Khadîja fut incommensurable et irréparable. Les mariages suivants et continuels du Prophète démontrent, une fois encore, la validité du couple monogame : lorsqu'un homme et une femme ont trouvé l'heureuse combinaison des facteurs amoureux, éthiques et économiques qui, au-delà des affinités électives, leur permettent de hisser une existence sur les sommets d'une consécration convergente, alors ils prennent valeur d'exemple. Durant vingt-cinq ans, Mûhammad et Khadîja furent un modèle d'osmose si rare, que chaque musulman, chaque musulmane a compris qu'il n'était point besoin de charger Mûhammad de toutes les vertus inimaginables : seul Allâh est parfait, son Prophète n'est qu'homme et, tout dévôt et dévoué qu'il puisse être, tout parangon qu'il puisse être pour l'ensemble des musulmans, il ne peut échapper aux faiblesses et caprices de l'espèce humaine. Il ne peut s'extraire également des conditions sociologiques dans lesquelles il évolue. Aïcha exceptée et quelques autres bien moins célèbres, le Prophète a plus souvent épousé des veuves. Ce n'est pas qu'un symbole.

Bien des auteurs compétents ont recherché les raisons profondes de ces nombreux accouplements. Là encore, il faut éviter de concevoir l'avènement de l'Islam comme rupture d'avec les cadres antécédents. Bien plus, il doit être envisagé comme nécessité de réforme donc comme solution de continuité à ce que les musulmans appellent, de façon simplifiée, l'ère de la jâhiliyya. On verra, d'autre part, qu'il n'est pas toujours juste de dire que l'Islam fût, tout uniment, facteur de progrès pour la condition féminine. La réclusion dont souffrent et se plaignent amèrement les femmes en Islam provient précisément de cette sollicitude et de cette protection que le Prophète voulut leur accorder. Mûhammad aimait les femmes ; qui oserait le lui reprocher ? Encore, fallait-il qu'il ne les aimât point trop. Mais avec les femmes, la raison chavire trop souvent. Homme il fut, homme il le demeura jusqu'à son ultime soupir. Enoncer ces vérités élémentaires c'est encore peu dire. L'Islam a revêtu un patriarcat ancien d'un voile de sacralité éternelle. A travers une législation méticuleuse et précise, Le Coran édifie un arsenal juridique qui rendent des pratiques et des coutumes anté-islamiques comme procédant irrévocablement de Dieu. A partir de là, toute velléité de rénovation ou de questionnement des textes procède de l'hérésie pour les gardiens de l'orthodoxie musulmane. Tout regard critique sur le Prophète également. Lorsqu'en 1913, et, alors que le mouvement transversal Nahda ("renaissance") apparaît à la fin du XIX e siècle, le professeur égyptien Mansour Fahmy - dans son livre sur La Condition de la femme en Islam - sous-titre Mûhammad légifère pour tous et fait exception pour lui-même, il provoque un scandale qui lui vaudra la perte de sa chaire à l'Université du Caire. Dans l'avant-propos liminaire à l'ouvrage précité, Mohammed Harbi estime cependant que la recherche de Fahmy ne provient pas tant de celle "d'un libre penseur que d'un esprit libre." Mais, ajoute-t-il, "pour les tenants de la tradition, il n'y a guère de différence entre les deux, car ce n'est pas tant l'irréligion qui leur fait peur que l'irrespect vis-à-vis de l'univers de la religion." De plus, étudier le Prophète comme un personnage relevant de l'analyse historique est sacrilège aux yeux des autorités religieuses parce qu'elle démolit l'édifice d'une législation islamique considérée comme dictée par Dieu.

Nous avons montré ce que Khadîja représenta pour Mûhammad. Toutefois, nous ne pouvons cacher l'insatisfaction du Prophète : animé d'un idéal et d'une clairvoyance plus grande que celle des chefs de tribu qui l'environnait, il souffrait d'être considéré comme un simple kâhin de plus. Il avait cependant une solide confiance en lui. Il pensait pouvoir guider les contrées arabes vers un destin plus ambitieux. Mais, pour cela il lui fallait aussi assurer une descendance mâle. On tient ici une des explications des mariages contractés par Mûhammad. Au-delà, l'irruption d'une religion monothéiste dans la péninsule ne saurait se résumer à l'interdiction de la pratique idolâtre, symbolisée par la destruction des statues de la Ka'ba. Le pays saracène pâtissait de son infériorité politique. Les Arabes ne pouvaient prolonger indéfiniment leur situation de mercenaires à la solde des grands empires. Les tribus vivaient dans un désordre et une division constantes. L'avènement d'un Etat arabe, conduit par une idéologie unificatrice et capable de se projeter au rang de puissance, était à l'ordre du jour. Il lui fallait cependant un chef. Ce chef, ce fut Mûhammad.

Si nous replaçons les mariages du Prophète dans le cadre de l'aspiration politico-religieuse qui l'animait, il sera alors plus facile de les expliquer. Aspect intéressant : on verra, comme l'indique Mansour Fahmy, qu'un certain nombre d'alliances contractées par Mûhammad feront jurisprudence ; la législation musulmane s'inspirant, pour une large part, des actes et paroles du Prophète. On loue, à juste raison, la monogamie du rasûl à propos de Khadîja. Du coup, on s'étonne, fort justement, de ce qui suit. Mûhammad n'aurait plus été le même, dit-on. Or, il convient d'évaluer, dans toute sa dimension, le rôle et l'importance de Khadîja. Avec celle-ci, le Prophète n'était pas dans un rapport de forces dominant. Il est fort possible - nous n'en avons pas les preuves concrètes - que Khadîja ait imposé un certain nombre de règles à leur contrat de mariage. D'un autre côté, Mûhammad était un homme équilibré : il allait au combat lorsqu'il le fallait, mais il préférait, avant tout, l'habile négociation et la diplomatie dans lesquelles il brillait avec un talent hors du commun (un parfait "opportuniste", diront ses détracteurs).

Mûhammad n'attendit point longtemps pour contracter un nouveau mariage. Il épousa Saouda qu'il ne porta ni "dans son coeur, ni dans son âme". Elle était la veuve d'un fidèle lieutenant mort en Abyssinie dans son combat contre les adversaires de la nouvelle religion. Saouda se retrouva seule, "arrachée à la peau familiale et éloignée de sa terre natale". Les chroniqueurs de l'époque écrivirent ceci : "Le Prophète épousa Saouda en attendant qu'Aïcha, âgée de six ans, grandisse." En échange des promesses de la vie future, Saouda accepta d'octroyer ses nuits à Aïcha. De fait, Mûhammad ne la répudia point. "J'étais celle qui avait donné sa nuit à Aïcha. Une ombre à l'ombre des femmes du harem", disait-elle. Saouda et son ancien mari, As-Sûkran ibn' Amrû, furent surtout parmi les premiers disciples loyaux et constants de l'Islam : Mûhammad leur exprima ainsi toute sa gratitude.

Quant à Aïcha, "la petite rouquine" comme on la nomma, elle attendit, entourée de soins attentifs, ses huit ans avant de rejoindre la demeure du Prophète. Elle fut l'unique vierge que posséda Mûhammad. Fille d'un chef de clan puissant de la tribu qûraychite, Abû Bakr As-Siddiq ("le Véridique"), Aïcha devint la préférée du Prophète. Il ne lui refusait aucune fantaisie, aucun cadeau. Aïcha s'enorgueillissait de cette situation. Aux yeux des gardiens de la tradition sunnite, ce qui constitue la gloire d'Aïcha et la place au-dessus des autres, c'est le fait qu'elle n'a jamais empêché l'ange Gabriel d'apparaître à Mûhammad. Nous ferons remarquer toutefois qu'Abû Bakr, son père, fut l'adjoint le plus rapproché du Prophète et qu'il devint, à la mort de celui-ci, le premier calife de l'Islam (de 632 à 634, suivant le calendrier grégorien). "Quand j'ai invité les gens à embrasser la cause de la nouvelle religion, tous ont marqué un temps d'hésitation, excepté Abû Bakr ; il ne s'est pas retenu, il m'a rejoint", déclara le Prophète (rapporté par Ibn Ishâq).  

Ce qui ne fut assurément pas le cas du redoutable 'Umar ibn al-Khattâb qui, à l'origine, fut un des plus farouches ennemis de l'Islam. Sa conversion date de 616 ou 617 et la source de ce revirement est l'objet d'explications contradictoires. Quoi qu'il en soit, 'Umar était, tout à la fois, un des rares lettrés mecquois et un homme d'une force et d'une bravoure physiques peu communes. Sa cruauté l'était aussi. Bien des légendes circulent à son sujet. Il succéda à Abû Bakr et dirigea la 'ûmma dix années durant. Mûhammad avait beau adorer Aïcha au-delà de toute considération, il contracta un quatrième mariage avec la fille de 'Umar, Hafsa. Celle-ci eut tant de mal à retrouver un époux, que l'assentiment du Prophète fut vécu par 'Umar tel un miracle. Hafsa dira quant à elle : "Je ne devais rivaliser avec Aïcha qu'en piété, jamais en amour." Son père la préviendra de cette façon : "Fille ! N'imite pas celle qui se flatte de sa beauté et de son statut de favorite. J'ai appris que le Prophète ne t'aimait pas. Et si je n'étais pas ton père, il t'aurait répudiée." 

Dans la quatrième année de l'Hégire, Mûhammad s'éprit d'une belle veuve, Ûm Salamah. Elle avait perdu son mari, un excellent soldat de l'Islam, tué au cours de la bataille de Ohod. Le Prophète, venu pour rendre hommage au défunt, tomba sous le charme de son épouse. Ûm Salamah venait pourtant de refuser la main d'Abû Bakr et de 'Umar, les meilleurs auxiliaires du Messager d'Allâh. Bien sûr, devenir la compagne du Prophète était la garantie d'un Au-delà céleste. Bien sûr, le Prophète, comme son ami, le terrible 'Umar ibn Al-Khattâb, ne se mariait pas uniquement "par amour, mais avec le souci d'engendrer une descendance nombreuse." Il fallait aussi qu'elle soit mâle de préférence. Mûhammad éprouvait un sentiment d'inaccomplissement personnel, produit des traditions patriarcales et de l'idéal de la mûrûwwa arabes en vigueur : la pensée qu'il puisse être considéré comme abtar (mutilé ou amputé) l'angoissait. Limiter, néanmoins, l'explication des multiples mariages du Prophète à cette donnée-là conduirait forcément à l'impasse. D'abord, parce que Mûhammad ne fut pas seul : ses lieutenants, les chefs de clans ou de tribus - convertis ou pas - convolaient, eux aussi, en noces incessantes. Ensuite, et j'y ai fait allusion,  les alliances conjugales signifiaient aussi le renforcement ou la consécration de liens tribaux ou claniques. Elles revêtaient un sens tout autant religieux que politique. Etant entendu qu'à l'époque toute religion était politique et que toute politique ne pouvait s'émanciper d'un cadre religieux. Doit-on, pour autant, vitupérer le Prophète et réduire son ambition à un simple désir d'asseoir une position dominante ? "Il est beaucoup moins difficile d'expliquer Mûhammad sincère que Mûhammad imposteur", écrivait Maxime Rodinson. Pour ma part, j'aimerais conclure sur ce point de vue.

SPORTISSE Michel. 

 

 

Ouvrages consultés :

  • Maxime RODINSON : Mahomet, Editions du Seuil, Paris, 1968.
  • Mansour FAHMY : La Condition de la femme dans l'Islam, Editions Allia, 2002, Paris.
  • Houria ABDELOUAHED : Les Femmes du prophète, Editions du Seuil, 2016, Paris.
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  • Al Qûran, trad. Kasimirski, préf. de Mohamed Arkoun. GF Flammarion, Paris.

 

Ouvrages recommandés : 

Claude CAHEN : L'Islam. Des origines au début de l'empire ottoman, Pluriel/Hachette, 1997.

Asma LAMRABET : Aïcha, épouse du Prophète ou l'Islam au féminin, Tawhid, 2004.

Fatema MERNISSI : Le Harem politique : Le Prophète et les femmes, Albin Michel, 2010, Paris.

Asma LAMRABET : Femmes et hommes dans Le Coran, quelle égalité ? Al Bouraq, 2012.