Cary Grant and Randolph Scott

Hot Saturday (1932), C. Grant, N. Carroll

Ride Lonesome/La Chevauchée de la vengeance (1959), R. Scott

Notourious/Les Enchaînés d'A. Hitchcock, C. Grant, I. Bergman.

R. Scott et Dolores Dorn dans Terreur à l'Ouest (1954, A. De Toth)

Between friendship and love, choose friendship. Frienship is firmer. (proverbe).

Entre l'amour et l'amitié,/Il n'y a qu'un lit de différence,/Entre l'amour et l'amitié/Dites-moi donc la différence.../Alors qu'l'amour et l'amitié/Ont la même gueule d'innocence. (Henri Tachan).

 

Deux grands acteurs hollywoodiens qui incarnèrent, à l'écran, la masculinité idéale ont connu, à l'orée de leur carrière, une vie de couple. Suite au tournage de Hot Saturday (1932) de William Seiter, ils louèrent une maison de plage à Malibu. Ils vécurent ainsi jusqu'en 1944. Leur coup de foudre mutuel déboucha-t-il sur une belle aventure homosexuelle ? "Bullshits", rétorquera Budd Boetticher, le cinéaste de prédilection de Randolph Scott. Bref, nous n'en saurons guère plus. Néanmoins, à l'époque, toute amitié masculine (ou féminine) rapprochée restait un tabou. Elle rassurait lorsque les hommes (ou les femmes) étaient marié(e)s ; à l'inverse, lorsqu'on les voyait afficher un célibat permanent, on commençait à trouver cela anormal voire suspect. Je rappellerais ici ce qu'écrivait Marguerite Yourcenar, dans sa préface à Alexis ou le Traité du vain combat : "Il semble bien que, de génération en génération, les tendances et les actes varient peu ; ce qui change au contraire est autour d'eux l'étendue de la zone de silence ou l'épaisseur des couches de mensonge."  Admettons qu'il n'y eût, entre Cary et Randolph, qu'affinité de culture et de tempérament, existerait-il, en l'occurrence, humanité plus profonde et plus pure que l'amitié ?

En réalité, Cary Grant et Randolph Scott, tels Tyrone Power ou Gary Cooper, incarnaient ce mélange si providentiel de virilité et de distinction conjuguées. Beaux, ils l'étaient en effet : alors deux pretty boys ensemble, on imagine que, plus tard ou plus près de nous, certains ont voulu en faire un symbole. Né Archibald Alexander Leach, Cary était d'origine britannique et son élégance devint légendaire. Ce qui fit sa force, c'est son côté chic sans préciosité : ni vulgaire, ni snob. Il aurait pu incarner un ouvrier et être, tout autant, un dandy désinvolte et richissime ailleurs. Il n'était pourtant jamais sûr de lui - ses cinq mariages reflètent en partie cette curieuse instabilité - et lorsque, par exemple, Barbara Hutton le quitta, il déclara : "Elle pensait qu'elle avait épousé Cary Grant." Archie avait un solide humour !  Quoi qu'il en soit, il fut l'unique acteur qu'aimât Sir Alfred (Hitchcock) qui l'employa dans de notables chef-d'oeuvre (Notorious, To Catch a Thief, North by Northwest...). Ian Fleming s'était, par ailleurs, inspiré de son allure à la fois stylée et sportive pour créer le personnage de James Bond. Perspicace et raisonnable, Cary n'en voulut point, s'estimant, alors, trop âgé.

En tant qu'acteur, Randolph Scott était nettement plus limité. Est-ce la raison pour laquelle il se contenta d'être l'illustration la plus crédible du justicier de l'Ouest ? Car, en ce domaine, c'est le colt qui parle et l'image qui prévaut - une tenue réglementaire et un regard de citoyen honnête. Au fond, Randolph Scott c'était le John Wayne de la série B, en plus coincé, moins brutal et moins... ironique aussi. Moins on l'entendait s'exprimer, mieux cela valait. Sur un cheval fougueux et avec un Stetton clair ou foncé, Randolph Scott se suffisait à lui-même. Le cow-boy rêvé, selon les paramètres en vigueur chez les Major Companies. Sauf, qu'en ce domaine les producers trichaient : les authentiques pionniers de l'Ouest n'étaient ni vraiment grands - Randolph culminait à 190 cm -, ni bien rasés, ni proprement vêtus et leurs jambes arquées n'en faisaient pas, non plus, des apollons au corps svelte et musclé. Randolph avait le profil du jeune homme issu de la gentry citadine et, s'il avait été meilleur comédien, on aurait pu l'imaginer dans une adaptation filmique de Francis Scott Fitzgerald. Il devint, tout de même, l'interprète de prédilection d'André De Toth, entre 1951 et 1954 (Man in the Saddle/Le Cavalier de la mort,  Les Conquérants de Carson City, The Stranger Wore a Gun/Les Massacreurs du Kansas) et surtout de Budd Boetticher, à partir de 1956 (Sept hommes à abattre, The Tall T/L'Homme de l'Arizona, Buchanan Rides Alone/L'Aventurier du Texas, Comanche Station, La Chevauchée de la vengeance) et qui parvint à lui conférer une personnalité plus complexe et plus fouillée.  Comme Cary, sa carrière fut bien remplie et suffisamment longue pour qu'on ne l'oublie pas : de 1929 à 1962 (son dernier film : Coups de feu dans la sierra de Samuel Peckinpah), il eut de quoi s'occuper. De ses deux mariages, Randolph Scott n'eut pas d'enfants et fut contraint d'adopter. Acteurs légendaires, Cary et Randolph n'étaient, au fond, que des hommes. Après tout, nous les préférons ainsi : dans leurs faiblesses et leurs secrets. Bien que séparés, les deux stars restèrent jusqu'aux derniers jours de fidèles compagnons. Merveilleux.

 

S.M.