Philippe Pétain (2010) de P. Muxel et B. de Solliers

 

 Dimanche 14 août sur LCP/Public Sénat à 20 h 30.


Synopsis Télérama

La publication, soixante ans après, d'un brouillon du statut des juifs - promulgué le 18 octobre 1940 -, qui aurait été durci de la main même du maréchal Philippe Pétain (1856-1951), vient de rappeler au souvenir des Français un passé qu'ils ont préféré oublier en partie. Que garde-t-on en mémoire aujourd'hui de celui qui fonda le régime de Vichy (1940-1944), commençant à 84 ans "une carrière de dictateur" grâce à son auréole de "sauveur de Verdun" (1916) ? Se souvient-on de l'adoration presque unanime qui entoura ce collaborationniste convaincu ? Pourquoi un pays qui s'est tant identifié à l'idéal républicain a-t-il sacrifié ses valeurs pour plébisciter un vieillard blanchi sous le harnais militaire ? Avec l'historien Henry Rousso, Paule Muxel et Bertrand de Solliers interrogent, archives saisissantes à l'appui, le "cas Pétain".


 

Un documentaire historique désormais incontournable et c'est pourquoi nous nous félicitons que la chaîne LCP l'ait remis au programme. Parce qu'au-delà d'une tentative indispensable à la compréhension d'un personnage, il faut constater, d'ores et déjà, la confirmation, à travers l'examen d'archives authentiques, de thèses qui firent, jadis, grand bruit et perturbèrent le champ politique convenu. Deux historiens, Eberhard Jäckel (La France dans l'Europe de Hitler, Fayard, 1968) et Robert O. Paxton (La France de Vichy, Editions du Seuil, 1972) - étrangers de surcroît - ont contribué de manière décisive à remettre en cause certains mythes mensongers sur Vichy et que l'absence d'historiographie rigoureuse ne faisait qu'entretenir. La brèche était donc ouverte : dès lors, les travaux exploratoires sur cette période, longtemps occultée, ne manqueront plus. Le documentaire d'Henry Rousso - un des premiers historiens les plus exigeants sur le thème de l'Occupation - prolonge utilement ce travail d'éclaircissement. Bien entendu, il s'agit là de suivre l'itinéraire d'un personnage. Mais ce personnage, Philippe Pétain, n'est pas seulement le vainqueur d'une bataille, c'est surtout le symbole d'un régime, à présent, unanimement discrédité voire abhorré. En somme, le symbole d'une collaboration honteuse. Le film ne contourne pas cette réalité. Mais, il préfère emprunter une autre voie : ni acte d'accusation à l'égard d'un homme, aussi condamnable qu'il puisse être, ni non plus plaidoyer pro domo en vue d'une partielle réhabilitation. A travers des faits avérés et intangibles, des déclarations et des actes concrets c'est surtout le constat d'un aveuglement qui y est dressé. Cet aveuglement, c'est également celui d'une fraction majoritaire des classes dirigeantes françaises. Il n'est pas sûr, tout autant, que la leçon ne vaille pas pour aujourd'hui.

Le maréchal Pétain a plus souvent bénéficié - en son temps et aussi plus tard - d'une image partiellement trompeuse : l'homme moderne et lucide de 1916 qui voit, à juste titre, la transformation radicale des techniques de la guerre. Et qui, pour ces motifs, exprime son aversion pour une "offensive à outrance" peu économe en hommes et en matériels. A ce moment là, il jouit forcément d'une immense popularité parmi les soldats. D'autre part, une plus grande présence sur le terrain lui fait comprendre les ressorts humains des mutineries de 1917. Il n'adhère pas aux théories en vogue sur le "complot bolchévique". A juste titre, il pense que les "poilus" ont besoin de plus de respect et qu'il est absolument urgent de négocier un contrat d'engagement, entre officiers et troupes, nettement plus valorisant. Ici, c'est incontestablement, chez le futur maréchal, le militaire qui l'emporte. Ce qui ne sera plus le cas lorsque, par exemple, Pétain, appelé à succéder au maréchal Lyautey, pour réprimer les insurgés du Rif au Maroc entre 1925/26, fera mitrailler, sans état d'âme, douars et villages au moyen d'armes chimiques. 

1925 c'est aussi l'année de création du Redressement français - au mois de décembre -, "laboratoire d'idées" censé "rassembler l'élite et éduquer les masses." Pétain en est un de ses membres influents. Ce mouvement est initié par l'industriel Ernest Mercier et placé sous le patronage du maréchal Foch. Par la voix du comte De Fels, on y fustige le parlementarisme "où tout est gâchis, confusion, anarchie." Il faut "rendre l'Etat à sa mission véritable, le faire rentrer dans ses limites, réviser ses fonctions et lui reprendre ce que nous n'osons dire qu'il ait usurpé, car nous le lui avons trop souvent abandonné face aux dangers [...] :  le communisme et la banqueroute", y ajoute-t-on. Une forte partie des ingrédients idéologiques constituant l'armature vichyste - union nationale, encadrement social, corporatisme - se retrouve dans les textes du Redressement français qui durera pratiquement dix ans.

Or, dès les années 1930, Philippe Pétain, compte tenu de sa popularité, apparaît déjà comme un recours providentiel. Face à la crise économique et financière, à l'instabilité chronique de la République radicale, aux scandales de l'affaire Stavisky, aux journées d'émeute fomentées par l'extrême-droite entre janvier et février 1934, l'omniprésence discrète du maréchal, oeuvrant en coulisses et attendant patiemment son heure, fait merveille. Plus tard, après la victoire du Front populaire (1936), Gustave Hervé, "insurgé" socialiste métamorphosé en nationaliste autoritaire, publie une brochure au titre prémonitoire : C'est Pétain qu'il nous faut. Du reste, c'est le gouvernement radical lui-même qui cède,  à l'encontre des règles constitutionnelles, le pouvoir à un gouvernement gauche/droite d'Union nationale au lendemain des événements de février 1934. Dans le nouveau cabinet Gaston Doumergue, le maréchal est intronisé Ministre de la Guerre. Michel Winock peut écrire : "Pour la deuxième fois en onze jours, la rue ameutée avait eu raison d'un gouvernement disposant d'une forte majorité." Charles Maurras, le guide de l'Action française anti-républicaine et antisémite, l'une des formations instigatrices des troubles de février, ira jusqu'à déclarer ceci : "Nous venons d'assister à trois opérations anticonstitutionnelles au premier chef : renversement du cabinet Chautemps, renversement du cabinet Daladier, naissance du cabinet Doumergue, toutes trois par les moyens extérieurs et supérieurs au suffrage des chambres qui, seules, sont compétentes aux termes de la loi. Si cela est républicain, moi je veux bien..." (in: M. Winock, La fièvre hexagonale, Editions du Seuil, 2001). 

Six ans après, dans une Europe désormais largement assujettie à des régimes forts, la France qui vient de déclarer la guerre à l'Allemagne de Hitler (3 septembre 1939) est engagée dans la "drôle de guerre". Au printemps 1940, la défaite est complète : l'inviolabilité supposée de la ligne Maginot s'effondre et les troupes françaises sont en déroute. Paul Reynaud, partisan du combat jusqu'au bout contre l'adversaire allemand, venait d'être nommé, le 22 mars, Président du Conseil et ministre des Affaires étrangères ("Nous vaincrons parce que nous sommes les plus forts", disait-il au moment de la déclaration de guerre). Paradoxe : il désigne comme généralissime Weygand et fait entrer dans son cabinet le maréchal Pétain, plaçant à des postes névralgiques les deux hommes les plus opposés à ses conceptions, les plus résolus à signer l'armistice sans délai. "Par une de ces ironies de l'Histoire, c'est l'ultime défenseur du régime qui introduisait dans la place ses fossoyeurs", note Michel Winock (in : op. cité). Le 10 juillet 1940, l'Assemblée nationale, quasi unanime (569 voix contre 80), octroie les pleins pouvoirs à Pétain, toujours considéré comme le dépositaire insoupçonnable de la grandeur nationale, et signe l'arrêt de mort de la IIIe République. Faut-il préciser qu'à cette époque les députés communistes ne siègent déjà plus dans l'hémicycle : la loi ayant frappé le PCF d' "indignité nationale", suite à la signature du Pacte germano-soviétique d'août 1939 ?

Le chemin est donc ouvert à la collaboration active avec l'Allemagne nazie. Ce chemin c'est aussi et surtout celui tant caressé par les fractions les plus conservatrices de la bourgeoisie française : celui d'une "révolution nationale" (sic) mettant à bas les valeurs universelles contenues dans la Déclaration des droits de l'homme et du citoyen de 1789. " [...] D'un armistice qui paraissait inéluctable en juin 1940, avait surgi un régime nouveau qui allait violenter les principes de la République", dit Marc Ferro (in : Pétain en vérité, 2013). Le maréchal Pétain et ses soutiens pensaient ainsi gagner une place de choix dans la nouvelle configuration européenne anti-démocratique. C'était mal connaître les ambitions et le caractère du pouvoir d'Adolf Hitler. Le maréchal déclarait d'ailleurs ceci : "Priver la France de ses défenseurs naturels dans une période de désarroi général, c'est la livrer à l'ennemi, c'est tuer l'âme de la France, c'est, par conséquent, rendre impossible sa renaissance. Le renouveau français, il faut l'attendre bien plus de l'âme de notre pays, que nous préserverons en restant sur place, plutôt que d'une reconquête de notre territoire par des canons alliés, dans des conditions et dans un délai difficile à prévoir." (in : Général Laure, Pétain, Paris, 1941). En cherchant à aveugler les Français, le maréchal s'aveuglait lui-même. L'aveuglement fut complet. Cependant, beaucoup de Français finirent par s'en rendre compte : en ce cas, Paul Reynaud, le malheureux Président du Conseil de 1940, aurait eu tort de rougir parce qu'ils nous voyait, en 1939, comme les plus forts. La capitulation et la collaboration ne furent nullement une fatalité. Toute comparaison déplacée mise à part, l'opération Barbarossa de juin 1941 dans laquelle l'Armée rouge prise au dépourvu, désorganisée, affaiblie par les purges staliniennes et privée d'officiers compétents, subit des pertes considérables, obligea-t-elle les autorités soviétiques à signer une reddition momentanée ? De plus, l'engagement allemand sur le Front de l'Est était considérablement supérieur à celui effectué en France. Les dirigeants nazis n'auraient sûrement pas traité les représentants français (et leur peuple) de la même façon que les dirigeants (et les populations) de l'URSS communiste. Sachons cependant que les victoires - celles de la démocratie, de la liberté et de la fraternité - ne sont jamais définitives. Au-delà d'un émouvant cours d'histoire, le Philippe Pétain d'Henry Rousso, Paule Muxel et Bertrand de Solliers devrait renforcer notre vigilance.

S.M. 

 

Ouvrages conseillés

Marc Ferro, historien et intervenant dans le film.

Outre ceux fortement conseillés plus haut :

Marc FERROPétain. Paris, Hachette, coll. Pluriel, 2009. 

M. Ferro et S. de SampignyPétain en vérité. Paris, Taillandier, 2013.

Henry ROUSSOUn château en Allemagne, la France de Pétain en exil. 1980.

Jean-Pierre AZEMA : 1940 : l'année terrible, Seuil, 1989.

Jean-Pierre AZEMA, Olivier WIEVIORKAVichy 1940-44. Perrin, Paris, 1997.

Alain MICHELVichy et la Shoah. Enquête sur la paradoxe français. CID Editions, 2012.

Jean-Baptiste DUROSELLEL'Abîme. Imprimerie Nationale, 1982.

Rita THALMANN La Mise au pas. Idéologie et stratégie sécuritaire dans la France occupée. Fayard, 1991.