Le film maudit - Jud Süss (2010, O. Roehler)


Diffusion mercredi 17 août 2016. Arte, 20 h 55.


 

Synopsis Télérama 

Dans les années 40, le chef de la propagande nazie Joseph Goebbels souhaite faire réaliser "Jew Suss", un film judéophobe. Il propose à Ferdinand Marian, un acteur autrichien, de jouer le rôle principal...


 

Le film d'Oskar Roehler en évoque un autre. Et voilà qui nécessite, à mon sens, rappels et remarques.

L'oeuvre - tristement célèbre - commanditée par le dignitaire national-socialiste Goebbels et réalisée en 1940 s'inspire d'un personnage réel : Joseph Süss Oppenheimer (1698-1738), juif de cour au XVIIIe siècle, banquier et entrepreneur, connut une ascension fulgurante grâce à la confiance du duc du Wurtemberg. A la mort soudaine de ce dernier, et, alors que celui-ci préparait un coup de force contre le Conseil de Régence, Süss tomba en disgrâce. Arrêté pour haute trahison, il mourut supplicié. De nombreux pamphlétaires se mirent aussitôt à écrire des portraits de Süss. La plupart d'entre eux, on s'en doute, présentaient une image défavorable d'Oppenheimer. Ce fut encore le cas au XIXe siècle avec la nouvelle d'un auteur protestant - ce qui ne surprendra pas - nommé Wilhelm Hauff. La communauté juive entreprit donc de réhabiliter Süss. Citons, pour mémoire, les romans du rabbin Marcus Lehman en 1872 et celui de Salomon Kohn en 1886. Fait encore plus notable : en 1874, un historien, Manfred Zimmermann, tenta d'échafauder une biographie impartiale du phénomène Süss. C'est alors qu'au XXe siècle l'écrivain allemand Lion Feuchtwanger (1884-1958), pacifiste convaincu et grand admirateur du siècle des Lumières, s'efforce d'inscrire la vie du personnage dans une problématique historique dont les significations philosophiques et politiques ne peuvent échapper au lecteur. En outre, le romancier s'attache à décrire l'antisémitisme au XVIIIe siècle - même si et, à son insu, Feuchtwanger reproduit moult clichés propres à la vulgate antijuive - et s'applique à démontrer que Süss fut surtout un bouc-émissaire. Publié en 1925, le roman de Feuchtwanger obtient un succès considérable dans le monde entier. Neuf années plus tard, Lothar Mendes, un élève de Max Reinhardt, adapte l'oeuvre au cinéma. Le film se situe aux antipodes de celui de 1940, réalisé par Veit Harlan (1899-1964), acteur passé à la mise en scène peu après l'accession d'Adolf Hitler au pouvoir. Le Juif Süss de 1934, tourné à Londres par des antifascistes, est forcément dans l'esprit du roman. 

Oskar Roehler interroge, pour sa part, l'abominable libelle cinématographique de Veit Harlan joué par Ferdinand Marian, artiste ô combien controversé, et Werner Krauss (1884-1959), comédien totalement acquis aux théories nazies et rendu illustre grâce à l'expressionniste Cabinet du docteur Caligari (1920) de Robert Wiene. Le film de Harlan fut entrepris à la suite de la Kristalnacht de fin 1938. Il constitua une pièce maîtresse de la propagande antisémite en Allemagne et dans les pays occupés - en France, le film reçut l'accueil favorable d'un large public (est-ce surprenant ?). Dans Jude Süss, "Oppenheimer est dépeint comme agent du Mal, oppresseur cynique, cupide et brutal exploitant les faiblesses d'un Duc pour assouvir ses ambitions et dominer le monde loyal et paisible des Aryens." (Emmanuelle Glon, Le cinéma selon Goebbels. Les films antisémites et l'imaginaire nazi, Raison-publique.fr). C'est donc une parabole sur le Juif en général. Or, la parabole, en forme de rumeur largement infondée (le complot juif), a couru et court toujours hélas. Reprise, en fonction des circonstances historico-politiques, selon une échelle de résonance plus ou moins accrue. Toutefois, on a, à travers l'exemple de Jud Süss, le cas inédit d'un personnage juif, déjà traduit en justice et victime de l'antisémitisme populaire du XVIIIe siècle, que le cinéma nazi croit utile d'enterrer une seconde fois. La propagande officielle nazie se réapproprie un fait historique et le falsifie, à nouveau, pour instruire le procès d'une communauté. Adepte fanatique et conscient des moyens de communication de masse, et, par conséquent, du cinéma, Goebbels - car, c'est SON film et celui des autorités nazies - ne cherche pas là simplement à creuser plus profondément le sillon d'un racisme consacré par des siècles de préjugés, il bâtit un édifice propre à reformer un imaginaire et une Histoire officielle de l'Allemagne nouvelle. C'est pourquoi, aussi indigne que puisse être le propos d'un tel film, sa conception et sa fabrication ne doivent surtout pas être sous-estimées et passer à la trappe de l'histoire du cinéma. Jud Süss constitue, sans l'ombre d'un doute, un échantillon extraordinaire de cinéma de propagande idéologique.

Enfin, pour terminer, quelques mots sur Veit Harlan et sur l'interprète du rôle-titre, Ferdinand Marian.

Jugé en 1949 à Hambourg, Veit Harlan (1899-1964) - le cinéaste le plus accrédité du régime nazi aux côtés de Hans Steinhoff (Le Jeune Hitlérien Quex, 1933), Karl Ritter (Permission sur parole, 1937), Gustav Ucicky (L'Aube, 1933) et l'égérie du Führer, Leni Riefenstahl (Le Triomphe de la Volonté, 1936) - restera dans l'histoire du cinéma germanique pour avoir réalisé le premier film allemand en couleurs, selon le procédé Agfacolor (Die goldene Stadt/La Ville dorée, 1942), film prestigieux et bénéficiant d'un grand retentissement public. Le procureur de la République fédérale allemande requit à son encontre en déclarant : "Ce film - Le Juif Süss - accepté avec enthousiasme et exécuté avec une incontestable ardeur, fut une provocation antijuive, dans l'acception nazie de cette expression, une participation aux actes que les nazis qualifièrent de solution finale de la question juive (Endlösung der Judenfrage). On nous y montre un Juif qui viole pour déshonorer et humilier une non-juive, selon la propagande de Goebbels." Effectivement, Veit Harlan ne fut pas autre chose qu'un laudateur du régime hitlérien et la plupart de ses films idéologiques en sont l'exact reflet : Crépuscule (1937) qui aurait, selon quelques-uns, imprégné certaines séquences des Damnés de Visconti ; Le Grand Roi (1942) ou Kollberg (1944). Son retour au cinéma, à partir de 1950, montre un cinéaste plus soucieux de répondre aux exigences commerciales, peu intéressé par la recherche de pistes artistiques originales et sans doute anéanti moralement par l'échec des idées auxquelles il souscrivait. Il publie en 1966 une autobiographie d'une mauvaise foi éclatante et dans laquelle il essaie maladroitement de se disculper (Im Schatten meiner film). 

Le cas Ferdinand Marian est, en revanche, plus ambigu et complexe. Né à Vienne en 1902, il débute au théâtre dès 1920 et c'est l'année où Hitler accède au pouvoir qu'il joue au cinéma pour la première fois (Le Tunnel, Kurt Bernhardt). Son nom véritable serait Haschkowetz. Or, ayant effectué des recherches, je n'ai guère trouvé d'indices sur ce nom. Celui qui s'en rapprocherait le plus est Herschkowitz. C'est incontestablement un patronyme d'origine juive ashkénaze. L'histoire de Marian ne peut pas ne pas rappeler le Hendrik Hofgen du Méphisto (1981) d'Istvan Szabo, réalisateur hongrois qui n'a jamais cessé dans ses films de questionner l'identité juive enfouie et volontairement dissimulée de ses héros. En raison de cela précisément, et, faute d'une lucidité politique suffisante, ces derniers sont conduits tragiquement à l'abîme. L'acteur Klaus-Maria Brandauer, interprète des films du cinéaste magyar, présente des composantes de Ferdinand Marian : élégant, séducteur mais néanmoins opaque et antipathique. Ainsi, Marian compose le rôle d'un propriétaire terrien au pouvoir absolu dans l'excellent Habanera (1937) de Detlef Sierk (devenu Douglas Sirk à Hollywood) où il côtoie la future diva du régime nazi, la très belle Zarah Leander. Plus tard, il est le colonisateur anglais Cecil Rhodes - c'est-à-dire l'ennemi - pour Le Président Krüger  (1941) du fidèle Hans Steinhoff (voir plus haut). Il va, de fait, être sollicité pour incarner le Juif traître et calculateur Süss, selon la version antisémite du régime nazi. On dit qu'il refusa initialement la proposition la considérant comme contraire à ses idées. On allégua aussi qu'il finit par accepter moyennant un gros cachet. D'autres firent état de pressions intenables de la part des autorités et qu'il fut contraint d'obtempérer. Son avenir était de toutes façons compromis. Après guerre, il fut mis à l'index et ne put jamais retrouver de rôles à sa mesure. Quoi qu'il en soit, il se tua dans un accident d'automobile en 1946. Ferdinand Marian laissera pourtant un souvenir dans l'anthologie du cinéma, son Cagliostro dans Les Aventures fantastiques du baron de Münchhausen (1943) du réalisateur austro-hongrois Josef von Baky, destiné à la célébration du 25e anniversaire de la UFA, la principale compagnie de production allemande, et qui fut le plus gros budget de l'histoire du cinéma germanique.

Avant de voir le film concerné, il me paraissait utile d'introduire ces données préalables. J'espère qu'elles vous auront été utiles. 

 

S.M.