René Vautier (1928-2015) : L'Algérie au cœur (I)


Wa aqadama el'âazma an tahya al-Djazaïr ! (Et nous avons juré de mourir pour que vive l'Algérie !)

Fashhadou, fashhadou, fashhadou ! (Témoignez !)

[Hymne national algérien, M. Zakaria, 25/04/1955].


 Au nom de l'espoir enterré

Au nom des larmes dans le noir

Au nom des plaintes qui font rire

Au nom des rires qui font peur

Au nom des hommes en prison

Au nom des femmes déportées

Martyrisées et massacrées

Il nous faut drainer la colère, faire se lever le fer

Pour préserver l'image haute des innocents partout traqués

Et qui partent ou vont triompher.

(in : Peuple en marche)

 


 

Rebelle, René Vautier le fut toujours. Il abandonna cependant très vite les armes pour les échanger contre une caméra. De l'expérience résistante - il est cité à l'Ordre de la Nation à l'âge seize ans -, il ne souhaita conserver qu'une idée : le combat contre l'oppression. "Quand on a des grenades, on a tendance à les utiliser, pour la bonne cause, et quand on voit les effets sur quelqu'un, à 16 ans, soit on devient un tueur, soit on se dit qu'il faut essayer de trouver une autre solution. [...] Quand on m'a donné la Croix de guerre, j'étais devenu franchement antimilitariste, pacifiste et non violent", dira-t-il. C'est donc, par l'image et par le son, qu'il décide de prolonger l'idéal qui est le sien, celui d'un monde libre et fraternel. Cet idéal, il l'aura reconnu, sous toutes les latitudes, chez lui - lorsque son peuple subissait l'occupation allemande - et sur le continent africain, lorsque la France revêtait le masque hideux de l'exploiteur et de l'oppresseur. Il aimait son pays et ne pouvait pas admettre qu'il fût injuste et dominateur. Alors, il devint naturellement algérien. Face à un tel destin, il m'est impossible d'être neutre ou simplement observateur. René Vautier ne l'aurait pas admis : "Ne parle pas de moi, dis-moi plutôt ce que mon travail et mon combat t'inspirent ; revis, toi et les autres, à travers les images que je te lègue !", aurait-il pu me lâcher s'il m'avait connu. "Laboure mon sillon, prends, à ton tour, une caméra !", aurait-il sûrement ajouté. Car, c'est ainsi qu'il agissait auprès des djounoud de l'Armée de Libération Nationale (A.L.N.) : il forma, sur le terrain et dans le feu de la guerre, les cinéastes de la future Algérie indépendante. Voilà pourquoi je considère qu'il fut, un moment de sa vie,  algérien à part entière. Regardez ses premiers documentaires : Une nation, l'Algérie (1954), Algérie en flammes (1958, 22 mn) et Peuple en marche (1963, 50 mn). Pourrait-on imaginer films plus algériens que ceux-ci ? Ils scandent la naissance, la lutte pour l'indépendance et la marche en avant d'un peuple jeune et fier : le peuple algérien. René Vautier et les combattants de l'insurrection nationale ont parfaitement compris que les sacrifices et la lutte d'un peuple devaient être médiatisés à travers le monde, afin qu'ils puissent provoquer l'empathie d'autres nations opprimées par le colonialisme ou l'impérialisme et qui s'identifieraient à son destin. René Vautier ne se tient jamais là en simple témoin : sa solidarité de militant révolutionnaire est pleine et entière.

A ce sujet, je voudrais vous conter une anecdote - "où finit l'anecdote et où commence l'Histoire ? ", énonce le commentaire de Peuple en marche. J'abordai, il y a peu et lors d'une exposition de peinture, une jeune femme à qui je confiai que, comme Primo Levi, j'étais devenu pleinement juif à cause de la Shoah. Elle me répondit et, à mon grand étonnement : "Vous êtes révolutionnaire, alors ?" Après réflexion, je lui concédai ceci : "Vous avez peut-être raison." C'est le sort atroce et injuste réservé aux peuples juifs qui m'a rendu juif. En réalité, je le suis devenu, non d'un simple point de vue religieux et culturel - j'ignorais tout cela auparavant - mais par solidarité pour des êtres humains martyrisés. Voilà aussi pourquoi, lorsque j'étais encore enfant, comme René Vautier, je vibrais pour l'Algérie indépendante alors que j'étais intrinsèquement français. Certes, j'étais né dans une famille d'insurgés de modeste condition. Et cela m'aidait à comprendre la lutte du peuple algérien "humilié et offensé".  

S'agissant de René Vautier, l'humeur mutine l'habite depuis toujours : Afrique 50 (1950, 20 mn), destinée à la Ligue Française de l'Enseignement, devait être un soigneux documentaire célébrant l'action civilisatrice de la France en Afrique. Le film devint, a contrario, un terrible document anticolonialiste : René Vautier y dévoile le pillage des ressources naturelles, l'exploitation éhontée des populations locales et la misère dans laquelle celles-ci essaient de survivre. Il dénonce enfin la répression sans frein menée par l'armée d'un pays - le sien - qui refuse d'entendre les revendications des peuples africains colonisés. De fait, Afrique 50 sera interdit sur-le-champ et vaudra à son auteur plusieurs inculpations et une condamnation à un an de prison (pour avoir "procédé à des prises de vues sans l'autorisation du gouverneur de la Haute-Volta").

C'est donc sans surprise qu'on retrouvera Vautier en Algérie, alors qu'éclate l'insurrection de novembre 1954. Il réalise, dans ces conditions, Une nation l'Algérie. Le titre du film constitue, à lui seul, une énorme provocation pour les autorités coloniales. Mais, ce n'est pas tout : René Vautier montre ce qu'était ce pays et ce que la France en a fait. Il conclut, par conséquent, de cette manière : "[...] l'Algérie sera indépendante et il conviendra de discuter avec ceux qui se battent pour cette indépendance avant que trop de sang ne coule." Le sang a malheureusement été versé plus qu'il n'en faut : pour les tenants de l'Algérie française, un tel discours relevait de l'insupportable ! En attendant, le réalisateur est poursuivi pour "atteinte à la sûreté intérieure de l'Etat". Ce qui l'oblige à entrer en clandestinité afin d'épouser des formes de lutte plus radicales.

Le 20 mars 1956, la Tunisie obtient son indépendance : René Vautier participe à cet événement en réalisant Plages tunisiennes et surtout un petit joyau en forme de conte réaliste sur le destin des pêcheurs d'Al Mahdiya, Les Anneaux d'or (18 mn). Outre l'apparition fugitive de Claudia Cardinale, le film offre une merveilleuse parabole sur le rôle irremplaçable des femmes dans un pays désormais libéré. Signé par Mustapha Alfarissi, Les Anneaux d'or - Ours d'argent au Festival de Berlin-Ouest 1958 - fait la démonstration que l'on peut enchanter le public sans sombrer dans un exotisme condescendant. Même dans un climat plus détendu, René Vautier ne met pas ses convictions entre parenthèses. Cependant, dans l'Algérie voisine, la guerre fait rage et le cinéaste ne veut à aucun prix manquer à ce qu'il croit être un devoir. 

Il part filmer, en 1957, dans les Aurès-Nemenchas puis le long de la frontière algéro-tunisienne, là où l'armée française édifie un barrage électrifié. Outre de brefs reportages pour la télévision, diffusés principalement en direction des pays socialistes, il prépare Algérie en flammes. Le film détruit méthodiquement la propagande officielle qui cherche à minimiser la portée de l'insurrection enclenchée en 1954. La violence et l'ampleur de la réaction française offre cependant un caractère paradoxal : René Vautier l'exprime en évoquant un territoire algérien réduit en cendres, désormais "sol brûlé, arrosé de sang et de larmes." D'une façon remarquablement synthétique, Algérie en flammes, montage de séquences prises dans les maquis, décrit, preuves à l'appui, la naissance d'un mouvement de libération nationale puissamment structuré et organisé. Armé de convictions politiques fortement ancrées, le F.L.N./A.L.N., nouvellement créé, doit conduire l'Algérie vers son indépendance. L'analogie implicite y est faite avec d'autres mouvements de résistance, y compris celui des partisans français contre l'occupant nazi. Les formes qu'emprunte la lutte du peuple algérien se nourrit d'autres exemples : l'Espagne républicaine, la Yougoslavie de Tito, le Vietnâm entre autres. Nous ne sommes pas en présence de bandes purement séditieuses mais de détachements disciplinés, conscients et  déterminés. L'objectif n'étant pas de piller, rançonner et mettre en lambeaux un pays, mais de libérer patiemment les populations indigènes de l'oppression coloniale. D'autant qu'au sein de ce mouvement, à caractère nettement populaire, se prépare déjà l'Algérie de demain : outre l'enseignement des techniques militaires, y sont dispensés, tout autant, des cours d'alphabétisation, d'instruction politique et l'apprentissage d'un savoir-faire propre à sortir l'Algérie d'un sous-développement chronique. La page est donc tournée des rébellions spontanées que le colonialisme traitait et considérait avec l'arrogance du dominateur. Pourtant, le bureau politique du P.C.F. (Parti Communiste Français) - l'organisation à laquelle adhère René Vautier -, déclare, le 9 novembre 1954, "qu'il ne saurait approuver le recours à des actes individuels susceptibles de faire le jeu des colonialistes, si même ils n'étaient pas fomentés par eux." Incontestablement, tout le monde ne percevait pas les réalités du même œil dans le camp communiste puisque - à l'instar du réalisateur - de nombreux militants de ce parti rallient les maquis dès l'automne 1954.

On ne saurait omettre non plus la dimension humaine d'Algérie en flammes, pathétique appel à la conscience de chacun d'entre nous. Qui pourrait oublier les photos de camps d'internement ainsi commentées : "Buchenwald ? Dachau ? Ravensbrück ? Non. Bossuet, Oued-Fodda, Djorf" ? Et que l'on récupère pour Peuple en marche en 1963. En violation flagrante des modalités de la Convention de Genève, l'Etat français ordonne l'exode contraint des ruraux : des centaines de milliers de fellahs et leurs familles sont déplacés hors de zones décrétées interdites et regroupés dans des "camps d'hébergement" pris en charge par l'Armée française. "Les zones interdites suivront l'implantation de l'A.L.N., et se développeront avec elles. Chaque fois que l'armée française ne peut plus circuler sans risque dans un massif montagneux ou une région boisée, elle les classera dans la nomenclature des zones interdites", signale Mohamed Teguia qui ajoute, plus loin : "Cela touchera un nombre très important de paysans. Pour prendre un seul exemple, la seule zone interdite du Nord-Constantinois (Collo, El Milia, Taher) comptera 600 000 personnes qui seront contraintes, soit à aller croupir dans les centres de regroupements, soit à se réfugier en Tunisie ou dans les villes qui verront gonfler leur population par la constitution d'habitations lépreuses dans la ceinture du centre urbain [...]." (M. Teguia, L'Algérie en guerre, Office des publications universitaires, Alger). De surcroît, les villageois soupçonnés de sympathie avec la rébellion sont internés dans des camps spéciaux et disparaissent purement et simplement. Aux frontières, l'Algérie est totalement quadrillée par des barrages électrifiés. "Dotées sans cesse de nouveaux perfectionnements de nature à dérouter l'adversaire, progressivement doublés de barrages avant ou arrière, les obstacles frontaliers garderont ou acquerront la profondeur nécessaire" pour faciliter l'interception, écrit Philippe Tripier dans Autopsie de la Guerre d'Algérie (Editions France Empire, 1972). Instruit par l'expérience indochinoise, la France croit pouvoir sortir de l'ornière en privant les combattants algériens de munitions et de soutiens. L'Algérie, plus encore qu'hier, est donc devenue une contrée prisonnière, privée de justice et de légalité. Au demeurant, la stratégie colonialiste n'est pas forcément nouvelle : Mostefa Lacheraf, dans son ouvrage le plus connu, ne signale-t-il pas que le capitaine Charles Richard, dès 1845, conseillait le regroupement massif du peuple arabo-berbère, "afin  de nous le rendre saisissable et lorsque nous le tiendrons, nous pourrons faire bien des choses qui nous sont impossibles aujourd'hui, et qui nous permettront peut-être de nous emparer de son esprit, après nous être emparés de son corps" ? (in : M. Lacheraf : L'Algérie, Nation et société). Que furent donc, en effet, les fameuses Sections administratives spécialisées (S.A.S.) mises en place par l'armée française en 1955 ? (Cf. Grégor Mathias, Les S.A.S. en Algérie, entre idéal et réalité, L'Harmattan, 1998).  "L'Algérie est française depuis longtemps. Il n'y a donc pas de sécession concevable", déclarait, en novembre 1954, Pierre Mendès France, alors président du Conseil. Certes, mais à quel prix ? Sacrifiant ses propres idéaux républicains, la France fit de l'Algérie une terre d'inégalités, de violences et de haines raciales et invoquait, à présent, l'autorité souveraine de l'Etat français. Or, "comment oser parler de droit quand la colonisation de l'Algérie a été une guerre atroce, de vols et de massacres, quand la guerre d'Algérie, guerre de décolonisation, a fait plusieurs centaines de milliers de morts, des millions de personnes déplacées, un pays dévasté ?", fait remarquer Arlette Heymann-Doat. (in : Guerre d'Algérie, droit et non-droit, Dalloz, 2012). C'est à cette vérité-là que ramène aussi Algérie en flammes. Mais, alors que le film est largement diffusé à l'échelle internationale, œuvrant à la reconnaissance du problème algérien, son réalisateur - victime des préjugés nationalistes et de la politique d'intoxication des services de renseignements français - végète, vingt-cinq mois durant, dans une prison de l'A.L.N. en Tunisie. En dépit de cet épisode, René Vautier dira, plus tard, ne rien regretter de son engagement. Les images d'Algérie en flammes seront utilisées également pour un film (Djazaïrouna) destiné au service cinéma du Gouvernement provisoire de la République algérienne (G.P.R.A.) et qui sera projeté à la tribune de l'O.N.U. Autre témoignage retenu par Ciao film : un très court métrage, J'ai 8 ans (9 mn), réalisé en Tunisie et consacré à des récits et des dessins d'enfants algériens réfugiés. D'une simplicité bouleversante, le film évite le commentaire : l'accusation se lit dans les mots difficilement prononcés, les visages douloureux et les croquis saisissants. Signes indélébiles que l'Algérie libre ne pourra et ne devra jamais oublier.

Car, il est venu le jour tant attendu et c'est Peuple en marche qui, dans la liesse et l'espérance, conte l'an 1 d'une Algérie nouvelle. Aidé de ses premiers élèves, dont Ahmed Rachedi et Nasser Guenifi, René Vautier livre un documentaire précieux sur l'état d'esprit des premiers mois de l'indépendance. Il s'agit d'observer au scalpel le mouvement d'un peuple et de tirer de premiers enseignements. "Je dis ce que je vois, ce que je sais, ce qui est vrai", est-il dit en voix off. Premier constat - ni triste, ni heureux : ces séquences apparaissent, avec le recul du temps, comme un reflet de l'époque à jamais révolue ! Que sont donc devenus l'enthousiasme, l'émulation et l'élan populaires montrés ici - ont-ils fonctionné aussi simplement ? -, et qui surgissent, spontanément, à la campagne, à la ville, sur les quais ou dans les usines  ?  Certes, il n'y a nul idéalisme pourtant. Mais, le film ne souligne rien des conflits apparus au sein du mouvement de libération nationale : il montre, de façon sous-entendue, la nécessité de les surmonter pour accomplir les tâches de la reconstruction. Peuple en marche et Algérie en flammes sont, de fait, inséparables. Car, en 1963, l'Algérie souffre, toujours et encore, des terribles séquelles du colonialisme et de la guerre qu'il a fallu mener pour s'en libérer. L'inventaire des dommages et inconvénients est extraordinairement lourd. Outre les dégâts matériels et humains des huit dernières années - les 5 000 villages calcinés ou bombardés et le million de victimes, chiffres toujours sujets à contestation -, l'Algérie doit affronter les conséquences de 132 années de colonialisme. Le pays compte alors deux millions de chômeurs et des millions de personnes dénuées de ressources. Les raisons de ce marasme s'expliquent par l'analphabétisme chronique, le manque de main-d'œuvre qualifiée et de techniciens pour faire redémarrer l'infrastructure économique abandonnée par l'élite européenne, l'obsolescence ou l'absence d'installations capables de répondre aux besoins d'un pays confronté à un exode rural massif... La paysannerie arabo-berbère a été profondément déstructurée par la guerre - on l'a expliqué plus haut - et, en outre, l'agriculture coloniale était ajustée aux besoins et nécessités d'une population locale européenne et aux exportations en métropole. Un an après l'indépendance, tous les indices économiques sont alarmants. Le peuple algérien ne reste pas les bras croisés cependant : ses meilleurs fils, obstinés et ardents, y déploient une énergie sans compter soit pour éduquer, soit pour bâtir, soit pour reboiser. Cependant, le volontariat n'y suffit pas. Il lui faut, en conséquence, des ouvriers hautement qualifiés, des ingénieurs, une intelligentsia et des compétences dans tous les domaines. Et pour cela, il lui faut aussi des usines compétitives, des administrations efficaces et bien gérées, des campagnes modernisées et productives, des laboratoires et des centres de recherches à la pointe de la technologie, des hôpitaux et des dispensaires etc. C'est aussi, sur ce terrain, que l'on préserve son indépendance. L'actualité nous renseigne : beaucoup de nations perdent, ou ont perdu, une indépendance chèrement acquise sur l'autel de la mondialisation capitaliste. La situation est, de ce point de vue, complexe et tragique. Peuple en marche croit, avec une once d'idéalisme et beaucoup de générosité, qu'on peut vaincre la fatalité. Pour peu qu'on n'enfouisse pas la bougie vacillante sous le sable. Les banderoles et les murs de l'Algérie 1963 nous éclairent : Un seul héros, le peuple. Où est-il, à présent, ce héros ? Exit ? Que Peuple en marche nous semble aujourd'hui lacunaire, quoi de plus logique. L'hommage vibrant à la révolution algérienne y est néanmoins demeuré intact. Comme le sont restées les convictions de René Vautier, homme engagé, homme enragé. Dans un deuxième volet, principalement à travers son film Avoir vingt ans dans les Aurès (1972), l'Algérie de Vautier changera de côté, au bénéfice de la compréhension et sans retrancher la perspective : celle d'arracher pour tout peuple le droit à disposer de lui-même.

SPORTISSE Michel.        

 

Algérie en flammes

Algérie en flammes

Les Anneaux d'or

Peuple en marche

Peuple en marche

Peuple en marche

Peuple en marche