Cléo de 5 à 7 (1962, A. Varda) : belle en pure perte ?

Belle en pure perte,

Nue au coeur de l'hiver,

Je suis un corps à vide.

Florence, alias Cléo.

 


 En ouverture à la rétrospective consacrée à Agnès Varda, projection à l'Institut Lumière de Cléo de 5 à 7  (1961), bouleversant poème sur une femme en sursis et sur une capitale, transcendées par la caméra de Jean Rabier. Filmée en temps réel, l'oeuvre est entrée justement dans la légende. 

Cinq ans auparavant, la réalisatrice sondait l'examen de conscience d'un couple parisien en vacances dans la région de Sète, au bord de l'étang de Thau. La Pointe courte c'était aussi le quartier où avait vécu Agnès. Si ce premier long métrage provoquait l'adhésion, c'est sans conteste par le regard attentif et compréhensif sur un monde méconnu : celui des pêcheurs de coquillage vivant dans de misérables bicoques et affrontant sans cesse les réglementations des autorités. Toutefois, la fusion n'opérait pas totalement : le sentiment prévalait qu'Agnès n'avait réussi qu'une moitié. Là où, précisément, nous ne doutions point de ses capacités. L'autre partie du film paraissait moins convaincante : Philippe Noiret s'estimait, à bon droit, trop jeune pour le rôle et sa partenaire, Silvia Monfort, guère meilleure, entachait son incarnation d'une diction et d'une tonalité par trop théâtrales. Nous n'avions ici qu'une promesse ou plutôt qu'une ébauche. 

De ces conventions littéraires, Cléo de 5 à 7 n'en conserve aucune et lorsque surgit quelque ornement de la phrase c'est toujours - à travers les dialogues et les chansons - pour le parodier et le tancer avec humour. Car, du fond de son désarroi et de sa neuve indignation, Cléo/Florence - la chanteuse en vogue, côté public, et la femme qui souffre, côté privé - n'oublie jamais de laisser, à nos yeux ravis et étonnés, son humeur vagabonder et sa gaieté s'extérioriser : façon de conjurer le sort. Eviter de s'anéantir dans les prémonitions et les superstitions - la cartomancienne, le chapeau neuf de chez Francine qu'il ne faut guère porter un mardi, le miroir brisé au bas des escaliers, les masques africains en vitrine - et plutôt rechercher dans les contacts et les amitiés une branche salutaire. Cependant, rien n'est plus comme jadis, c'est-à-dire comme il y a, à peine, quelques heures. La fragilité du destin aidant, Florence s'éveille : elle ne veut plus être seulement Cléo, "femme-objet, femme-image, femme-reflet". Peut-être, qu'après tout, la mort annoncée n'est pas mauvais augure : au bout, il y a, espoir précaire puis transformation et renaissance hypothétiques. Deux heures fatidiques - de 5 à 7, en réalité l'espace d'un film : 90 minutes - avant de savoir. 90 minutes découpées en treize chapitres-temps. Selon Bernard Pingaud (La Revue belge du cinéma), "l'ironie mathématique de ces annonces est une manière de nous avertir, par l'absurde, que le temps ne compte plus." Instants-fragments saisis dans leur vérité immédiate et pour l'éternité. Avec pour décor, la présence d'une cité obsédante : Paris, puisqu'il faut la nommer, Paris qui bat la mesure avec obstination, bourdonnante, imprévue, spectatrice et indifférente au bonheur comme au malheur, Paris que personne n'aura rendue avec tant de luminosité et de discrète émotion.  A l'extérieur : ses quartiers, ses cafés-restaurants, ses maisons, ses monuments, ses ponts au-dessus de la Seine et ses quais, ses escaliers, ses jardins et ses taxis aussi - une femme conductrice d'une ID Citroën, quelle idée ! C'est une déesse (DS) qui se trompe : Cléo qui s'entend, par ailleurs, à la radio et se prend en horreur. Et ces infos que débite encore le transistor : les manifestants musulmans en Algérie et ceux, ouvriers et paysans, de France, la Piaf malade... A l'intérieur, Paris et ses espaces de vie, ceux de Cléo et ceux de ses amis : un amant intermittent et pressé qui s'invite à tout heure (José Luis de Villalonga), des partenaires professionnels - un pianiste (Michel Legrand) et un plumitif (Serge Korber) -, et une danseuse au corps modèle, rejointe dans un atelier de sculpture (Dorothée Blank). Enfin, ô miracle, Parc Montsouris, l'heureuse rencontre d'un permissionnaire du contingent algérien (Antoine Bourseiller) : là, dans la lumière et le calme des jardins, se déploient les séquences les plus radieuses du film. Deux êtres qui se croisent puis se reconnaissent, et autour desquels la mort rôde. Deux êtres, côte à côte, s'avançant face à la caméra, La Pitié-Salpêtrière en toile de fond. Cléo prononce alors : "il me semble que je n'ai plus peur." Yeux dans les yeux, en plan extrêmement rapproché, Antoine et Cléo enfin libérés. 

Le miracle tient en ceci : le cinéma c'est parfois la vie, dit-on. Du moins, tente-t-il d'extraire de ces existences d'hommes (et de femmes) de précieux reflets. Lumière et ses primes successeurs le voulurent ainsi. Varda et Cléo de 5 à 7 nous le rappellent de manière éclatante. Paris, apprivoisée et non domestiquée, respire à son rythme : traversée d'arrondissements en arrondissements, à son insu, comme si Cléo n'aurait de sens qu'avec Elle, Paris-Lutèce, à la fois constante et coquette, terrible et clémente, mauvaise fille et mère protectrice ; Paris surprise en travellings quasi instantanés. Multiple et insaisissable, elle n'a toutefois pas besoin de Cléo. Ailleurs, des vies ; ailleurs, d'autres destinées. Proches parfois et éloignées tout autant : voyez, au restaurant, le large écran vitré qui réfléchit le visage divisé de Corinne Marchand ou qui partage la salle en deux : celle où s'attablent Cléo et sa gouvernante (Dominique Davray) et celle où se débattent deux jeunes amoureux torturés (env. 9/10e mn). Deux univers limitrophes et cloisonnés ; nulle rencontre possible. La présence du miroir crée un double effet split screen. Ici, point besoin d'artifice technique. Au-delà, Cléo de 5 à 7, c'est l'immédiateté du temps présent délivré pour une éternité. Voilà pourquoi Cléo nous hante. Et la performance ainsi réalisée ne procède d'aucune contrainte : point d'impératifs budgétaires et point de reconstitutions obligées ! La vérité du cinéma n'est pas forcément ici. Il faut plutôt guetter l'inspiration. Et lorsqu'elle jaillit, la saisir au vol... et remercier la Providence ! Cléo de 5 à 7 est une oeuvre providentielle, incontestablement. Au coeur de ce trésor, se blottit une fine merveille que Cléo découvre chez Raoul, le compagnon de Dorothée (Raymond Cauchetier, lui-même photographe de plateau et projectionniste) : ce sont Les Fiancés du Pont MacDonald, burlesque muet, où Jean-Luc (Godard), aux allures d'Harold Lloyd et aux côtés d'Anna (Karina), jette dans la Seine ses lunettes de soleil qui l'empêche de voir l'existence autrement qu'en noir. Plus qu'un symbole ("le film chéri de la Nouvelle Vague"), Cléo de 5 à 7 est un hommage aux vertus du cinéma.

 

SPORTISSE Michel.

 

Projection en présence de la réalisatrice, le 31 août 2016, Institut Lumière (Lyon) puis séances, les dimanches 4/09 et 02/10 à 14h 30. 

 


 

Cléo de 5 à 7. France-Italie. 1961. 90 mn. Noir et blanc, format : 1,66. Réalisation, scénario et dialogues : Agnès Varda. Assistants réal. : B. Toublanc-Michel, M. Karmitz. Photo : Jean Rabier, P. Bonis, A. Levent. Musique : Michel Legrand. Montage : Pascale Laverrière, Janine Verneau. Décors et costumes : Bernard Evein. Cost. : Alyette Samazeuilh. Prod. : G. de Beauregard, C. Ponti. Interprètes : Corinne Marchand (Cléo/Florence), Antoine Bourseiller (Antoine, le soldat), Dominique Davray (Angèle, la gouvernante), Dorothée Blanck (Dorothée), Michel Legrand (Bob, le pianiste), José Luis de Villalonga (l'amant). Sortie en France : 11 avril 1962.

L'action était censée se dérouler un 21 mars. En réalité, elle eut lieu le 21 juin 1961. Les horaires furent donc décalés afin de conserver l'idée originale : "capter dans Paris le passage merveilleux de l'hiver au printemps avec les jardins passant du dessin à la plume à la peinture impressionniste." (A. Varda).

 

Synopsis :

Une chanteuse, Cléo, attend les résultats d'une analyse médicale - serait-elle atteinte d'un cancer ?

De la superstition à l'anxiété puis à l'effroi, de la rue de Rivoli au café Le Dôme, de chez elle, rue Huyguens dans le quartier Montparnasse, au parc Montsouris, elle va vivre quatre-vingt dix minutes particulières...

 

Agnès Varda et Corinne Marchand à Cannes.

PAROLES D'AGNES 

 

"Un film minimal dans un temps continu. J'y ai ajouté un trajet réel qui peut s'inscrire sur une vraie carte du centre de Paris. [...] Tout ce que je sentais de la tension intérieure de cette femme douce pendant les quatre-vingt dix minutes du film."

 

"Mon projet a été bien compris : mesurer le temps, celui des pendules, minute après minute, à l'aune du souci de Cléo, au rythme inégal et subjectif de ses sensations. J'avais en tête le son d'un métronome en mouvement continu et le son d'un violon émouvant."