Claude-Jean PHILIPPE (1933-2016) : du cinéma plein les yeux


Décédé ce 11 septembre 2016, Claude Nahon, alias Claude-Jean Philippe, était, grâce surtout au petit écran, un des cinéphiles les plus passionnés qu'une génération - la mienne - ait pu admirer. 

Natif de Tanger (Maroc), cité cosmopolite par excellence, Claude vécut dans sa chair le drame de l'antisémitisme institutionnalisé. Comme ma propre famille, juive séfarade, et, comme tant d'autres dans la France occupée, Claude perdit en pratique et, dès octobre 1940, sa nationalité française. Comment, alors qu'il était encore adolescent, reçut-il cette gifle ? Jeté hors de l'école communale, par principe laïque et républicaine, le voilà donc intégré, à son corps défendant, dans une école israélite. Un monde désormais cloisonné : les "bons français" - blancs et catholiques de préférence - et les autres. Comment ne pas voir que ce sinistre Statut des Juifs, oeuvre de Raphaël Alibert, provoqua, dès lors, un véritable traumatisme chez de nombreux citoyens qui se sentaient plus français que spécifiquement juifs ? Claude-Jean Philippe montra, envers et contre tout, qu'il n'avait cependant rien retranché de son amour pour l'art et la culture de son pays. Son intelligence et son ouverture d'esprit eurent raison des irrédentismes et des rancoeurs. 

Ainsi, Claude-Jean vénérait Jean Renoir. De fait, il débute son ouvrage consacré au maître par ce sous-titre : Un amour plus fort que les différences. De quoi confirmer mon propos. Sur un autre plan, il n'est guère inintéressant de lire, sous sa plume, ces phrases éloquentes : "Renoir ne se tient jamais là où nous croyons qu'il se trouve." Citant les allégeances indubitablement françaises de Jean, fils du peintre impressionniste Auguste Renoir, Claude-Jean Philippe note, toutefois, que le réalisateur de French Cancan se fixa sur le flanc d'une colline californienne et, ce, jusqu'à son dernier soupir. "Considéré, avant la Deuxième Guerre mondiale, comme le metteur en scène officiel des gauches, nous le verrons s'écarter du combat politique - sans aucun dilemme apparent - au bénéfice d'une appréhension plus large de l'histoire et de la civilisation", ajoute Claude-Jean. Il expliquait ainsi et, à sa façon, en quoi Renoir, pourtant fondamentalement acquis au communisme, prenait ses distances d'avec les positions officielles des dirigeants communistes, peu férus de cinéma américain et très enclins à simplifier, surtout après les accords Blum-Byrnes de mai 1946.

S'il était effectivement légitime de vouloir défendre les intérêts du cinéma hexagonal, encore fallait-il apprécier, à sa juste valeur, le cinéma des autres. En l'occurrence, le cinéma hollywoodien n'était pas qu'une vaste "machine à rêves" glorifiant l'American Way of Life. Au lendemain de la guerre, rares furent les grands cinéastes américains à offrir une version édulcorée et univoque de la société étatsunienne. Comment, précisément, le PCF expliquerait-il, par la suite, les origines profondes de la chasse aux sorcières (le maccarthysme) sévissant dans le cinéma américain, plus que partout ailleurs ? 

D'autre part, si les Accords de 1946 comportaient, en contrepartie, la fin du régime d'interdiction des films américains, imposé en 1939 et resté en vigueur après la Libération, il ne signifia pas, non plus, la reconduction d'un statut antécédent préjudiciable au cinéma national. Sous la pression des professionnels et de leurs syndicats, des clauses de sauvegarde de la création française et des conditions de sa diffusion y furent inscrites.

Nul doute, qu'à sa place et avec le talent et l'idéal qui était le sien, Claude-Jean Philippe y contribua pleinement. Au revoir, Claude-Jean, on ne vous oubliera jamais.

 

SPORTISSE Michel. 

 

Claude-Jean Philippe, militant d'un cinéma poétique

Né le 20 avril 1933, Claude-Jean Philippe a acquis sa célébrité parce qu'il fut le présentateur du Ciné-Club de France 2, de 1971 à 1996. Son émission et, c'était plus qu'un symbole, suivait celle, littéraire, de Bernard Pivot, Apostrophes. Entre Bernard et Claude-Jean, existait plus d'une complicité. Tous deux effectuaient naturellement ce transfert entre l'écrit - témoignage irremplaçable de toutes les facultés créatrices : le roman, la poésie, le théâtre, la philosophie, la politique, la religion, la peinture, la sculpture, la gastronomie, que sais-je encore - et le cinéma - art de toutes les conjugaisons possibles ? Claude-Jean et Bernard partageaient cette passion commune de transmettre, d'offrir en présents leurs "coups de coeur". Grâce à eux, on prenait goût : l'envie de voir et de lire tout à la fois. L'heureuse réconciliation du livre et de l'image. Claude-Jean et Bernard étaient d'authentiques "passeurs" de relais - entre eux et auprès des téléspectateurs. 

Certes, Claude-Jean ne se limitait point. Il avait plusieurs cordes à son arc : il écrivait et réalisait aussi. Sur le cinéma et pour conter des histoires - les siennes. S'il était l'auteur d'un Roman du cinéma, en deux tomes, paru chez Fayard et d'un Roman de Charlot chez le même éditeur, il fut, plus tard, le romancier de La Douce Gravité du désir (1994) et de La Nuit bienfaisante (1996). Enfin, il avait ses cinéastes auxquels il consacra des monographies : Cocteau et Truffaut chez Seghers, Renoir chez Grasset. On ne saurait également passer sous silence son irremplaçable Encyclopédie audiovisuelle du cinéma, documentaire en six épisodes, conçu en 1978.

Même lorsqu'il cessa son fameux Ciné-Club, Claude-Jean n'interrompit nullement sa vocation : outre le fait qu'il avait créé une émission radiophonique sur France-Culture (Le Cinéma des cinéastes), il fut, à la fin des années 1980, et ceci, chaque dimanche, l'animateur intarissable et persévérant du cinéma L'Arlequin dans le 6e arrondissement de Paris. De ce point de vue, on pourrait dire, sans exagération aucune, que le cinéma était une religion chez lui et qu'il en était son militant infatigable. S'il avait suivi des études cinématographiques à l'IDHEC, Claude-Jean avait sans doute plus appris hors de l'école qu'à l'école. Claude-Jean n'était jamais au-dessus des autres - au diable les spécialistes !  Sa fraîcheur et son innocence étaient totales. C'était un homme émerveillé par ses propres découvertes et son enthousiasme était tel qu'il tenait absolument à nous les faire découvrir. 

S.M.