Lav DIAZ : misères et splendeurs de l'archipel



 

"Il n'existe nulle part terre pure et impure, il n'y a que la pureté ou l'impureté de notre coeur." (Nichiren, sur l'atteinte de la bouddhéité en cette vie.)


 

A l'orée des années 1970, le cinéma philippin ne produisait encore que des films essentiellement divertissants et purement lucratifs. En 1974, pourtant, Lino Brocka (1939-1991) et quelques autres jeunes réalisateurs fondaient une compagnie destinée à produire des oeuvres plus ambitieuses et nettement plus originales. L'année suivante, Mike de Leon montait la société Cinema Artists qui produira un des premiers films importants du cinéma local, Manille, dans les griffes du néon de Lino Brocka, d'après un roman de Edgardo Reyes, et que l'on peut, à présent, revoir grâce à la persévérance de Pierre Rissient, défricheur de talents méconnus. Serge Daney voyait en Brocka un "héros solitaire, exposé, calomnié et protégé cependant par sa notoriété à l'étranger." Au fond, très proche d'un Pier Paolo Pasolini, par sa volonté de hisser une culture dite "inférieure" à un rang artistique supérieur. Bien qu'exaltante, la première manifestation d'un cinéma philippin créatif ne s'était pas entièrement émancipée des contingences commerciales.

Au cours des années 2000, un courant plus indépendant voire expérimental apparaît : en Europe, les festivals internationaux privilégient, avant tout, la figure de Brillante Ma Mendoza, né à San Fernando (Luçon centrale) en 1960, qui remporte le Léopard d'Or à Locarno avec Le Masseur (2005) et s'illustre, par la suite, avec John John (2007) et Lola (2009) qui relatent, avec force acuité, la sombre réalité d'un pays en proie à la misère et à la violence. C'est cependant la personnalité de Lavrente Indico Diaz, plus connu sous le nom de Lav Diaz, qui s'impose. Natif de Cotabato (Mindanao), un 30 décembre 1958, ce cinéaste qui vient, à nouveau, d'être couronné à la Mostra de Venise 2016, reste toutefois à découvrir. Ses oeuvres d'une durée inhabituellement longue et d'un style alliant méditation, poésie et souci documentaire constituent, à vrai dire, un écueil considérable dans un monde où le spectacle demeure enfermé dans des frontières conventionnellement établies. C'est l'unique motif qui puisse expliquer l'obscurité relative dans laquelle se trouve confiné un tel génie.

Toutefois, l'année 2015 aura été favorable au cinéaste philippin puisque deux de ses films ont pu être projetés sur les écrans français : Death in the Land Encantos (2007) est sorti le 30 décembre - jour-anniversaire de Lav Diaz - tandis que Norte, la fin de l'histoire (2013) le précédait de presque deux mois. C'est encore peu - le réalisateur compte dix-neuf films à son actif -, mais c'est déjà beaucoup. Etant entendu que si Norte dure 4 h 10, Death in... est un film-fleuve de plus de 9 h. Deux oeuvres différemment construites mais reliées par une appréhension et une philosophie du monde cohérentes. Enfin, une première rétrospective des films du réalisateur a été également organisée, entre le 3 novembre et le 5 décembre de la même année, au Jeu de Paume à Paris et, au cours de laquelle, ont pu être visionnés, parmi d'autres, Batang West Side (2001), Evolution of a Filipino Family (2004), Heremias, Book One... (2006), Melancholia (2008), Florentina Hubaldo, CTE (2012) et From What is Before (2014), Grand Prix du Festival de Locarno. Heureux cinéphiles parisiens ! 

Prix Orizzonti à Venise, Death in the Land of Encantos suit le trajet de l'écrivain Benjamin Agusan, revenu au pays après un exil russe. Celui-ci constate, avec un fort sentiment de culpabilité, le désastre qui frappe son pays d'origine. Le terrible typhon Durian, ayant sévi aux Philippines, vient de détruire des communes entières de la région de Bicol (Luçon), aux alentours du stratovolcan Mayon, provoquant des coulées de boue dévastatrices. Le village natal du poète est enseveli. Le film est inclassable. Témoignage-enquête ? Réquisitoire politique ? Réflexion sur l'histoire et l'existence ? On pourrait l'envisager dans toutes ces dimensions. Voilà pourquoi, en dépit d'une trame au long cours, l'oeuvre parvient à préserver, dans la durée, son pouvoir de fascination et d'étonnement. L'image - en noir et blanc - a beau contempler des paysages désolés et ravagés, elle suggère l'immense et imprévisible beauté de la nature environnante. Les notions temporelles s'évaluent à l'aune de cette immensité des lieux visités et aux multiples significations que l'univers physique transmet. L'homme n'a de sens que rattaché congénitalement au milieu qui le crée. Le geste de l'artiste "puissamment concret consiste à se saisir du lien sensuel, physique autant que spirituel d'une population avec sa terre", écrit Elise Domenach. (in : Positif, n° 658, déc. 2015). 

Mais, puisqu'il s'agit de comprendre l'histoire d'un pays, Norte (2013) y contribuerait alors plus sûrement. Autour d'une table de café, trois intellectuels devisent sur le destin des Philippines, un archipel tourmenté par l'oppression coloniale et le joug impérialiste. Etre les ressources, la main-d'oeuvre, le folklore, le plaisir et le tripot des puissances dominantes, c'est à quoi ont été ou sont encore vouées les populations de l'Asie du Sud-Est. Norte identifie - à travers les discours interminables et assez vains de nos trois comparses - les cinq calamités qui n'en font qu'une : le colonialisme espagnol, l'impérialisme américain, l'occupation japonaise, la tyrannie sanglante du dictateur Ferdinand Marcos et les constantes catastrophes naturelles. "Les tempêtes font partie de notre vie. Notre histoire est faite de mort et de renaissance, de destructions et de régénérations", affirme le réalisateur. Norte met en scène un récit sans complaisance et s'il projette des instants de pure beauté, ce n'est pas pour dissimuler la dure réalité. Si la splendeur existe, ce n'est pas tant qu'elle soit photogénique, c'est plutôt qu'elle se niche là où elle se tient avant tout. Dans le regard posé sur le monde et qui n'est que le reflet de notre âme. Il n'y a donc nulle fin de l'histoire - c'est ce que semble indiquer le second titre du film - ; plus sûrement, la conclusion d'une histoire. La vie et le cinéma de Lav Diaz, par conséquent, nous maintiennent en suspens. Suite aux prochains numéros. 

S.M. 

    

Lav Diaz, Leone d'Oro 2016 pour "The Woman Who Left"

Citations du réalisateur

 

"Je considère le cinéma comme un art. C'est mon point de vue. Je me bats avec. [...] Donc, depuis le début, mon cinéma est libre. Je ne me préoccupe pas de la durée."

 

"Les oeuvres culturelles sont plus importantes que la politique, que la religion."

 

"Le cinéma est le plus grand miroir du combat humain. Vous regardez ce monde comme s'il était différent, alors que vous lui appartenait. Tout le monde en fait partie. Ceci est notre monde."