...ou l'insoutenable légèreté de l'être

26. sept., 2016

Une amie italienne a rebondi sur mes fameuses devinettes : une illustration de l'insoutenable légèreté de l'être, a-t-elle commenté. Ma foi, je la comprends : comment oublier ? L'amnésie n'existe que dans des cas extrêmes. Il y a même des personnes qui, cherchant à enfouir leur histoire personnelle, s'en reconstruise une. Il n'empêche : tôt ou tard, la vérité les rattrape. Regardez ce film lacunaire : là où le cinéma s'éclipse, la photo suggère ce qu'elle ne montrera jamais. Car, on l'a souvent affirmé, comment exprimer ou décrire l'horreur ? On n'oublie rien cependant. Dans la plupart des cas, il y a dissimulation : on ment aux autres et on se ment à soi-même. C'est exactement le destin de Liza (Alexandra Slaska), ex-kapo à Auschwitz qui croit revoir, au cours d'un voyage en mer, une de ses anciennes détenues promises à la chambre à gaz, Marta. D'où le titre de ce film polonais sorti en 1963, La Passagère. J'ignore s'il est possible de le revoir couramment. Je ne sais pas, d'autre part, si le roman de Zofia Posmysz-Piasecka dont s'inspire ce récit - atroce et sublime tout à la fois - est disponible dans une traduction française. Le réalisateur ? Andrzej Munk : mort dans un accident de voiture avant d'avoir pu achever son oeuvre. 

Comment oublier sa mort ? Elle laissa un vide immense dans le cinéma polonais. 

Revenons sur mes films-devinettes : sincèrement, comment auriez-vous pu croire que j'allais vous proposer des réalisations qui cherchent à vous amuser ? Certes, j'ai bien dit : question de vous détendre. Mais, au fond, j'ironisais. De tous les films proposés, seul Le Carrosse d'or serait divertissement. Encore que... on connaît la chanson. Puisque Renoir aborde, avec son retour en Europe, le monde du spectacle, il ne va pas nous donner un drame. Mais, avec la Magnani - celle qui a fait pleurer la planète entière dans Roma, città aperta - déguisée en Colombine, on se doute que derrière l'exubérance et la fantaisie Commedia dell'arte, des aspects moins légers de la destinée humaine y sont esquissés. En 1953, comme en 1955 avec French Cancan, Renoir nous confie, sans ostentation, ses discrètes réflexions sur un monde qu'il connaît à merveille.

Peut-être estimerez vous que je tourne autour du pot. Laissant dans l'ombre un pur chef-d'oeuvre que vous n'avez pas trouvé. En fait, et là encore, vous ne serez guère surpris : il n'y a pas, parmi les quatre films proposés, un seul qui ne parle pas d'amour ou plus justement de l'amour d'un homme (ou des hommes dans Le Carrosse d'or) pour une femme. Que les hommes puissent aimer quelqu'une - ou fasse semblant d'aimer quelqu'une - Dieu soit loué ! Cependant, en matière d'amour, tout comme dans notre vie, tout est vécu une fois et une première fois ! Impossible d'en changer la conclusion, heureuse ou malheureuse. On en revient, forcément, à Milan Kundera et à son insoutenable légèreté de l'être. L'écrivain tchèque nous raconte l'histoire de Tamas et de Tereza : Tamas ne sait pas quelle voie choisir. Il se demande aussi :  pourquoi aime-t-il (ou croit-il aimer) Tereza ? "Il éprouva alors un inexplicable amour pour cette fille qu'il connaissait à peine", écrit Kundera. Plus loin, on lit ceci : "Il n'existe aucun moyen de vérifier quelle décision est la bonne car il n'existe aucune comparaison. Tout est vécu tout de suite et sans préparation. Comme si un acteur entrait en scène sans avoir jamais répété. [...] C'est ce qui fait que la vie est toujours une esquisse. Mais le mot esquisse lui-même ne serait pas juste." En effet, l'esquisse prépare au tableau. Alors que notre vie n'est l'ébauche d'aucune autre vie. Inexorable, celle-ci prend la forme et le cours qu'elle doit prendre.  

On trouve, de surcroît, et, chez chacun d'entre nous, une dose infinie d'étrangeté. Nous connaissons-nous suffisamment ? Ce qui rend compte de notre partie inexplorée c'est précisément le fait que nous aimons et agissons souvent en conflit ouvert ou latent avec ce que la société nous a enseigné et lorsque que je parle de société, j'entends notre milieu et ses conditionnements inhérents. La Féline/Cat People (1942) a lancé la carrière d'un réalisateur qui, tout au long des genres qu'il fréquentait, a cru juste d'explorer le versant caché des âmes. Oliver Reed (Kent Smith), Américain très pragmatique, volontiers optimiste et ouvert, s'éprend de Irena Dubrovna (Simone Simon), une jeune dessinatrice serbe, secrète et hantée. Ce film fut une révolution. Avant beaucoup d'autres, Jacques Tourneur constatait que le fantastique n'avait pas besoin d'être montré pour exister. Si j'ai livré un indice, le directeur de la photographie, Italien d'origine, Nicholas Musuraca, c'est parce que ce technicien jouait une place importance dans le dispositif de suggestion et de frayeur mis en place par l'équipe Val Lewton/Tourneur et qui remit sur pied une RKO mal en point.

De la même manière, Le Grand Jeu (1933) de Jacques Feyder - voilà le film que vous n'avez pas cité - ouvrit la voie au "réalisme poétique" pour lequel Marcel Carné - premier assistant sur ce film - donnera ses meilleures contributions. Dès ses débuts, Feyder eut le souci et le talent de dépeindre, avec exactitude et minutie, l'environnement dans lesquels il inscrivait ses films. Une récente restauration de ses premières oeuvres muettes - L'Atlantide, Crainquebille et Visages d'enfants - en a très bien rendu compte. C'est pourquoi, Le Grand Jeu situé dans un cadre colonial - le Maroc - n'a pourtant rien d'un film hagiographique. Feyder, son décorateur Lazare Meerson et le scénariste Charles Spaak collaborent à une des meilleures réalisations du cinéma français. Doit-on préciser que dans cette vision, parcourue par l'idée de fatalité, Feyder sut se démarquer avec netteté des influences auxquelles il souscrivait - Pirandello notamment ? Ce qu'il faut élever au pinacle cependant - une nouveauté absolue pour l'époque - c'est l'interprétation de Marie Bell (Florence et Irma), grande comédienne - Luchino Visconti la sollicitera pour Il gattopardo et Sandra -  et grande résistante également, qui donna corps à deux protagonistes - l'une pour le corps, l'autre pour la voix. L'histoire m'a personnellement fasciné : Pierre Martel (Pierre Richard-Wilm) est follement amoureux de Florence et joue à l'aigrefin pour couvrir les besoins de sa belle. Il finit par être poursuivi : il s'engage alors dans la légion. On s'interroge : comment cet avocat, sensible et distingué, peut-il aimer Florence, froide, snob, prétentieuse et coquette ? S'il se perd dans les sables du désert et joue son existence dans des expéditions risquées, c'est, à coup sûr, par désespoir. Le Grand Jeu c'est également cette tenancière de maison close (l'immense Françoise Rosay, épouse du réalisateur) qui, dans cette minable bourgade militaire, lui fait les cartes. Là, il rencontre une prostituée, Irma (doublée par Claude Marcy), le vrai sosie de Florence. A une exception près : elle est vulgaire - sa voix est épouvantable - et dépourvue de subtilité. Pourtant, il lui arrive de croire qu'Irma cache son jeu : il a, sans aucun doute, besoin de croire à cela et, peut-être, la garde-t-il pour penser, encore et toujours, à Florence ? Le miracle se produit quand même : à la fin de son engagement, Pierre revoit son ancienne maîtresse à Casablanca. Le réveil est terrible : il s'aperçoit qu'elle ne l'a jamais aimé et que, malgré cela, il restera viscéralement amoureux d'elle. Du coup, il promet mensongèrement à Irma, très attachée à lui, de la rejoindre en France. En réalité, il rempile dans la légion avec l'idée de mourir au champ d'honneur. Bien sûr, tous les engagés volontaires ne sont pas des amoureux déçus... Mais, je ne sais pourquoi ce récit m'a bouleversé ou, plutôt le sais-je que trop, pour ne pas vous en expliquer les causes. A vrai dire, c'est, à la fin des fins, cette amie italienne qui va encore sourire. Celle-ci se remémorera qu'un jour, et, alors que je lui transmettais une photo dans laquelle on apercevait mon frère jumeau, elle me lâcha : "Mais je vois bien que ce n'est pas toi !" Grand sourire En outre, le récit de Pierre et Florence éveillera son attention sur mon parcours amoureux - plutôt catastrophique : une fâcheuse propension à aimer des femmes qui ne me mèneront nulle part ! Grand sourireAu moins, Pierre et Florence appartiennent à la même classe. C'est une des raisons pour laquelle Pierre ne peut qu'aimer Florence et non Irma. En second lieu, après méditation intellectuelle bénéfique, je me suis posé la vraie question : où donc se tient l'authentique vulgarité ? Le mépris des autres et le culte des apparences ne forment-ils pas le comble de la grossièreté ? 

Quatrième film : vous l'aviez repéré. Morale de l'histoire : l'éducation sentimentale a beau être personnelle, c'est aussi une révolution. Avec Prima della rivoluzione (1964), Bertolucci - en intellectuel communiste - convoque Stendhal et Marx. Il infuse jeunesse et liberté de ton dans le néo-réalisme italien et ... dans le conformisme moral des communistes, avant la mort du grand prêtre Palmiro Togliatti. 

Conclusion : je n'ai pas été si désinvolte que cela. Ces films sont loin d'être superficiels et secondaires. Il n'est pas interdit de les proposer avec détachement et légèreté. Je les ai choisis d'instinct : si j'avais agi autrement, ils n'auraient rien dit de significatif sur moi. On reconnaît quelqu'un à ses premières réactions. Quant à la droite, n'en croyez rien, je ne l'esquive pas. Mais ce n'est pas avec une gauche affaiblie qu'on lui assènera un crochet décisif !

 

S.M.