1954, Mostra de Venise : la controverse Fellini/Visconti

De droite à gauche : Fellini, Visconti et Francesco Rosi


 

La querelle Fellini/Visconti enclenchée, au moment de la Mostra de Venise, en septembre 1954, ne peut être comprise qu'à la condition expresse de la situer dans un contexte politique. Giuseppe De Santis évoquait, en 1981, la censure, "des pressions en tous genres, des campagnes de presse extrêmement violentes et savamment orchestrées" par les élites démo-chrétiennes au pouvoir. Or, le différend - le terme n'est d'ailleurs pas assez fort - La strada/Senso qui s'acheva, et, pour une décennie, par l'antagonisme entre les deux grands du cinéma transalpin est caractéristique des faux clivages dans lesquels agissaient en coulisses les perfides manipulateurs du système politique italien. Rappelons ici que, depuis le début des années 50, les ténors de la D.C. sont entrés en guerre contre le néo-réalisme. Enfin, et, depuis 1947, nous sommes dans une ambiance de guerre froide. L'ennemi a été clairement désigné par les dirigeants occidentaux : l'Union soviétique et le communisme. L'Italie, comme l'Allemagne, ayant été nations fascistes doivent, à présent, en payer le prix fort : le contrôle américain est désormais serré. Cependant, là n'est pas notre sujet : nous préférons laisser ce domaine aux historiens, beaucoup plus compétents que nous. 

Revenons donc au cinéma. Plus précisément, au Festival de Cannes qui se tient du 25 mars au 9 avril 1954. Les responsables de la D.C., irrités par la sélection d'un film italien qu'ils n'ont eu de cesse d'entraver, exercent de nombreuses influences sur le Jury - présidé par Jean Cocteau - afin que ladite réalisation n'obtienne aucune récompense. Pourquoi donc ? Parce qu'il s'agit d'une production communiste. Le Jury - composé, entre autres, de Jean Aurenche, André Bazin et Luis Buñuel - n'écoutera ce "conseil" qu'à moitié : Cronache di poveri amanti - c'est le titre de l'œuvre incriminée - aura quand même un Prix International. Or, ce film est la transposition d'un magnifique roman, paru en 1947 et écrit par Vasco Pratolini, aujourd'hui immensément admiré et traduit dans toutes les langues. Carlo Lizzani - un communiste ! Quelle horreur ! - en respectant la structure chorale et la dimension intimiste de l'œuvre littéraire en a conservé toute sa beauté et sa frémissante humanité. Toutefois, ce témoignage, très ancré dans l'Histoire, celle de Florence de juin 1925 à l'année 1926, ne pouvait pas ne pas exposer la vérité la plus crue : celle de la montée en puissance du fascisme - au moyen de l'intimidation, de la terreur et de la violence. Tout ce qui restera encore des institutions démocratiques sera impitoyablement balayé. Les organismes fascistes seront, en revanche, légalisés. Face à cette réalité, quels sont, parmi de très rares autres, les derniers réfractaires farouches, déterminés et actifs ? Les communistes ! Quelle horreur ! Ni le livre de Pratolini et, encore moins, le film ne pouvaient éviter de les montrer et de les désigner, au risque d'apparaître comme situés sur une autre planète. Ce que Cronache di poveri amanti décrit aussi ce sont "les squadristi (qui) se déchaînent, ratissent Florence, arrêtent et assassinent. La liberté agonise dans cette Saint-Barthélémy des opposants." (R. Borde/A. Bouissy). Mais, pour la Démocratie chrétienne et l'Église catholique, qui s'est aperçu bien tard que la Terre tournait autour d'elle-même et du Soleil, l'obstruction et le mensonge demeurent une morale essentielle. Voilà pourquoi, lorsque Visconti entreprend, dès 1950, d'adapter à l'écran Cronache di poveri amanti, la censure se rallume : les producteurs se dérobent. Trois ans plus tard, son camarade et confrère Lizzani, soutenu par les organisations communistes (quelle horreur !), font appel aux spectateurs (des communistes ?!) et fondent une coopérative (du communisme !). Le film sera alors tourné. 

Ainsi, s'explique - en partie - le tintamarre orchestré à Venise. Car, au-delà de la "controverse stérile entre viscontiens et felliniens" (T. Kezich), se profilait, en réalité, le règlement de comptes concocté par les milieux politiques au pouvoir. Senso méritait cent fois le Leone d'Oro, tandis que La strada ne méritait pas l'injure d'être devancé par le pâle Roméo et Juliette du calligraphiste Renato Castellani. Toutefois, le capolavoro de Fellini ne fut pas seul dans l'insulte : que dire de L'Intendant Sansho de Mizoguchi ou des Sept samouraïs de Kurosawa ? Un demi-siècle plus tard, quel cinéphile averti citait encore le Roméo du sieur Castellani que l'on avait surtout apprécié, en 1948, avec Sous le soleil de Rome ? Catalogué comme réactionnaire par les viscontiens, La strada s'attira néanmoins les réserves du Centre catholique de la cinématographie. Ce n'était pas non plus leur film ! "La difficulté pour un public jeune de bien comprendre le film et l'absence de freins moraux chez le personnage principal invitent à n'autoriser ce spectacle qu'aux seuls adultes", décrétait-on du côté de l'épiscopat. Les autorités ecclésiastiques ne crurent pas si bien dire : au fil des années, les adultes ne s'en privèrent plus jamais, ne cessant de le voir et de le revoir. Quant aux adolescents, ils eurent largement le temps de devenir adultes ! 

S'agissant de Senso, c'était le film d'un audacieux "tribun communiste", issu d'un bourgeon d'une vieille branche gibeline, le comte Luchino Visconti. Celui qui couronna La terra trema à sa façon, absorbant, à vue d'œil, la manne financière des "camarades" pour réaliser une fresque au lyrisme résigné sur les pêcheurs misérables d'Aci Trezza, en Sicile. Au grand désappointement de ces mêmes "camarades" !  Retour à Senso pourtant : le film était certes détestable qui pulvérisait, avec cruauté, la torpeur languide et l'horizon chimérique des passions romantiques, selon Camilo Boito, pour rehausser le contexte politique : celui de la bataille de Custoza (1866), à la suite de laquelle l'aristocratie italienne trahit, une fois encore, sa patrie. Un film indubitablement communiste ! Mais, qui ne risquait guère d'intéresser la direction culturelle du PCI, plus occupée à fouiner d'autres circonstances historiques. 

Quoi qu'il en soit, entre Luchino et Federico la guerre était déclarée. "Pendant de longues années, les deux réalisateurs [...] feindront de ne pas se voir, non sans quelques épisodes amusants. Garant sa voiture piazza del Popolo, Federico recommande à son passager : "Ferme bien ta vitre, si Visconti passe il va cracher à l'intérieur." Et, lorsque La dolce vita sortira, on rapportera ce commentaire de Luchino : "C'est ainsi que mon domestique voit les nobles." (T. Kezich). Le com(munis)te Visconti redevenait noir à l'intérieur et blanc à l'extérieur lorsqu'il voyait rouge ! Nos deux compères finirent par se réconcilier pourtant. Où donc se rabibochèrent-ils ? Je vous le donne en mille. Dans la patrie du socialisme, pardi ! Feu-l'Union soviétique, initiatrice du principe de coexistence pacifique. L'ère du dégel était arrivée, dix ans, ou presque, après le décès de Joseph Staline ! Certes, la Masina, que les deux hommes adoraient comme des fous, y contribua pleinement. Au festival de Moscou, en 1963, où Huit et demi remporta le premier prix, les deux hommes se prirent par l'épaule. Assurément, l'ironie mordante continua de marquer leurs relations mais, apparemment, cela n'avait plus rien de méchant. Exemple typique : Federico alla dire à Luchino que L'Étranger était son meilleur film, alors que c'était justement l'œuvre que Visconti aimait le moins et ne commentait presque jamais, le film qu'une partie de la critique considérait "comme le plus mauvais film de Visconti." 

S.M.

 

P.S. Fellini déclara souvent qu'il n'allait jamais au cinéma. Première hypothèse, la plus rassurante : Federico n'avait jamais vu de films du maestro Visconti, excepté L'Étranger. Afin de ne pas décevoir Luchino, il lui jeta : "C'est ton meilleur film !" Seconde hypothèse, désastreuse pour l'auteur du Guépard : Federico en avait vu quelques-uns et, du coup, ceux-ci ne lui avaient pas beaucoup secoué le cœur. Vous aurez d'ailleurs noté que "C'est ton meilleur film !" ne signifie pas forcément qu'il fut, à ses yeux, bon, très bon ou excellent. Federico aurait pu dire : "C'est le moins mauvais de tes films !" ou encore : "De tes films, L'Étranger est celui qui m'est le moins étranger !" Sacré Federico ! 

 

 

La strada (1954, F. Fellini) - A. Quinn, G. Masina

Senso (1954, L. Visconti) - A. Valli, F. Granger